‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 69 sur 164 · Livre TROisiES ME · texte numérisé non relu

Livre TROisiES ME

Sans compagnie, entre bestes sauvages ^ Et que Francus , amoureux estranger, Le fer au poing la sauvoit du danger.

[Aucunes lois, après l'avoir vengée, L'offroit Iny mesme afin d'estre mangée , Puis hors des dents des lions la sauvoit, Et son secours luy nuisoit et servoit.]

Tout en sursaut elle s'est resveillée , Nuds pieds, sans robe, affreuse , eschevelée ; Puis s'accoudant dessus le coin d un banc, Mille souspirs repoussa de son tlanc :

« Pauvrette moy ! en quel effroy m'ont mise Ces songes, las! qui' toute nuict m'on-t prise. L'ame m'en tremble, et le cœur m'en débat : Crainte et amour me font un grand combat. Certes je suis toute autre devenue Que je n'estois; je crains que la venue De ce Troyen ne m'apporte malhear Comme en songeant il m'apporte douleur!

Tousjours j'y pense! heureuse et plus qu'heureuse. Si forcenant je n'estois amoureuse.

Et si jamais pour éviter la mort Le fils d'Hector n'eust touche nostre bort. »

Comme au printemps on void une genice, Qui n'a le col courbé sous le service Du premier joug, courir parmy les champs, A qui le tau aux aiguillons trenchans Pique le flanc et la pousse en furie ; Ny les ruisseaux , hostes de la prairie, Forests ni fleurs, bocage ni rocher, Ne la sçauroient engarder de moucher, De toutes parts vagabonde et courante : Ainsi Clyn>ène, en son esprit errante.

Court et recourt, et n'est jamais osté Le poignant trait qui navre son costé.

« C^e dois-je faire? où iray-je? dit-elle; Pour me guarir personne ne m'appelle!

Je meurs sans aide, et si je ne veux pas

172 La pRANCfADE.

Que sœur ni frère entende mon trespas.

Faut-il qu'en pleurs je distille ma vie! Que de ma sœur ainsi je me desfie, Qui seule fut mon conseil autrefois, Qui m'aimoit seule , et que seule j'aimois ! Helas ! faut-il que mon mal je lui conte! Et quoy, Clymène, auras-tu point de honte De confesser qu'Amour soit ton veinqueur, Que tu voulois lui arracher du cœur, Quand l'autre jour par un fin artifice Tu luy prouvois qu'aymer estoit un vice? Non! c'est tout un. Des parents l'amitié Va surmontant Amour de la moitié (a); Et si elle est de Francus amoureuse, Me fera lieu, me voyant langoureuse.

Pauvre abusée ! hé ! ne sçais-tu pas bien Que les parens desrobent notre bien, Et que pour eux entier ils le désirent. Joyeux au cœur quand les autres souspirent? Ce n'est qu'un sang que ma sœur et que moy Elle prendra pitié de mon esmoy !

Foy ni pitié ne régnent plus en terre, Et le parent au parent fait la guerre ! Las! que feray-je? Il vaut mieux la tenter : Le secours vient en voyant lamenter.

Il n'y a louve aux forests , tant soit fiere, Qui ne soit douce aux pleurs d'une prière , Helas! on dit en proverbe souvent :

Prière et pleurs se perdent comme vent ! Oui ! si l'on prie une ame inexorable ; Mais ma sœur est et douce et pitoyable. Au pis aller, je ne saurois sentir En l'essayant que honte et repentir. »

En la façon qu'elle estoit habillée,

a. Var. :

// ne m'en chaut, die aura son retour; La parente doit surmonter l'amour^

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