‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 89 sur 164 · Livre QUATRiES ME · texte numérisé non relu

Livre QUATRiES ME

Qui s'obscurcisse espoisse de fumière , Ny pour les feux de salpestre fumeux , Ny pour l'aboy des mastins escumeux, Ny pour le cry des idoles menues Qui sortiront comme petites nues, Ne sois peureux, et, sans trembler d'effroy, Ne tourne point les yeux derrière toy; Car si, craintif, tu retournes la face, Tout est perdu. Au milieu de la place Fais une fosse assez large, où dedans Le sang versé des victimes respans Tiède, à bouillons, et tout ensemble mesle Du vin, du laict et du miel pesle-mesle.

« Quand tu verras que les esprits voudront Boire le sang, et qu'espais se tiendront Prés de la fosse au sang toute trempée. Hors du fourreau tire ta large espée, Les menaçant, et ne souffre, hardy, Boire un esprit, si je ne te le dy [a], Adonc, ayant l'ame toute grossie De la fureur qui vient de prophétie, Je te monst'ray la plus grand part de ceux Qui sortiront enfans de tes neveux.

Je te diray quelque part de leurs gestes, Et non pas tout : les puissances célestes Ne veulent point qu'une mortelle vois Les faits futurs chante tout à la fois.

« Or je sçay bien qu'après t'avoir monstrée Ta race, helas ! tu fuiras ma contrée, Comme Thésée abandonnant ta foy.

Atout le moins , Francus, souvienne-toy De ton Hyante et de ta foy promise.

Or, quand mon père au tombeau m'auroit mise,

tf. Var. :

Et fay semblant de les vouloir trencher, Si prés de toys'efforçoient d'approcher.

212 La Franciade.

Maugré la mort, maugré toute rigueur, J'auroy tousjours un Francus dans le cœur, Et tes beautés, dont prise tu me lies. Et s'il advient, ingrat, que tu m'oublies, Ce jour puissé-je un oiseau devenir, Pour de mon nom te faire souvenir.

Volant sur tov, et peut être qu'à l'heure Aurois pitié de moy, pauvre, ç^ui pleure Pour ton départ, qu'arrester je ne puis, Car ton destin est plus que je ne suis {a). »

Ainsi disant, bras à bras s'accollèrent , Puis au logis par deux chemins allèrent. Elle en son char monte sans y monter : Son foible esprit se laissoit emporter Après Francus, et toute froide et blesme En son logis retourna sans soy-mesme.

Au jour promis, Francus ne faillit pas. Il a choisi, du troupeau le plus gras Et le plus grand , trois genices vestues De noire peau , aux cornes bien tortues , Au large front, à l'œil grand et ardant, Et dont la queue avoit le bout pendant Jusques à terre, et sans coups les ameine ; Puis trois brebis grosses de noire laine ,

a.War. :

Ne permets point qu'en ton histoire on lise Des faits malins qui noircissent ton nom ; Par la candeur acheté un beau renom, Et, fils de roy, ne séduis en cautelle Le cœur royal d'une amante pucelle.

J'auray tousjours, maugré tonte rigueur, Maugré la mort, ton pourtraict en mon cœur. Bien que la terre en béant départie ,v .

M'avallast morte aux Enfers engloustie.

Amour, cent fois plus puissant que la mort, L'Enfer traverse et vole outre son bon.

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