‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 91 sur 164 · Livre QUATRiESME · texte numérisé non relu

Livre QUATRiESME

De la victime, et le cœur luy chercha. Dessus sa playe à terre elle broncha En trépignant; le sang rouge il amasse Dedans le creux d'une profonde tasse, Puis le renverse en la fosse à trois fois, L'espée au poing, priant à haute voix (a) La royne Hécate et toutes les familles Du noir Enfer, qui de la Nuict sont filles, Le froid abysme et Tardent Phlegeton , Styx et Cocyt', Proserpine et Pluton, L'Horreur, la Peur, les Ombres, le Silence, Et le Chaos, qui fait sa demeurance Dessous la terre, en la profonde nuit, Voisin d'Erèbe, où le soleil ne luit.

Il achevoit, quand un effroy luy serre Tout l'estomac; un tremblement de terre, Se crevassant par les champs, se fendit; Un long aboy des mastins s'entendit Par le bocage , et H vante est venue Comme un esprit affublé d'une nue.

« Voicy , disoit , la déesse venir.

Je sens Hécate horrible me tenir.

Je tremble toute, et sa force puissante Tout le cerveau me frappe et me tourmente. Tant plus je veux alenter son ardeur.

Plus û'aiguillons elle me lance au cœur. Me transportant, si bien que je n'ay veine Ny nerf sur moy , ny ame qui soit saine , Car mon esprit, qui le dœmon reçoit.

Rien que fureur et horreur ne conçoit. » [A-tant retint sa parole esvolée , ^ Donnant repos à son ame esbranlée , Puis coup sur coup le dœmon luy esprit

a. Var. :

Puis le renverse, et, s'inclinant le chef, Contre la fosse invoqua derechef.

2i6 La Franciade.

Le sang, le cœur, la cervelle et l'esprit.]

Plus que devant une rage l'allunie ; Elle apparut plus grand' aue de coustume; De teste en pied le corps fuy frissonnoit , Et rien d'humain sa langue ne sonnoit.

[Le vent par l'air ses cheveux luy emmeine; Son estomach s'esventoit d'une haleine Courte et pantoise, et ses yeux qui trembloient Deux grands flambeaux allumés ressembloient.] Lors, en rouant ses yeux à demy-morte Devers Francus, luy dit en telle sorte :

« Prince Troyen invaincu de travaux, Qui sur la mer as souffert mille maux , Et oui en dois par longue et longue guerre Souffrir encor' de plus grands sur la terre , En Gaule iras, mais tu ne voudrois pas Y estre allé; mille et mille trespas , Mille périls plus aigus que tempeste, Desja tous prests te pendent sur la teste. Comme ton père, en défendant son fort, Conneut Tydide et Achille le fort, Fils invaincu d'immortelle déesse, Conneut Ajax et l'achaïque presse, Tu dois un jourcognoistre à ton malheur Mille ennemis d'invincible valeur, Si que le cours de la gauloise Seine Du sang troyen ondoy'ra toute pleine D'armes, d'escus, de chevaux renversez, Et de bouclairs d'outre en outre percez (a)^ [Mais parsus tout garde toy que le fleuve D'Aisne en ses eaux durement ne t'abreuve. Et que Remus, sous ombre de vouloir Te marier^ ne te fasse douloir.

a. Var. :

Et dans ses eaux l'un sur l'autre tombez Voirra chivaux d bouclairs embourbez.

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