AU ROY HENRY II
Sire, quiconque soit qui fera vostre histoire Honorant vostre nom d'éternelle mémoire, A fin qu'à tout jamais les peuples à venir De vos belles vertus se puissent souvenir; Dira, depuis le jour que nostre Roy vous fustes, Et le sceptre François en la dextre receustes, Que vous n'avez cessé en guerre avoir vescu, Maintenant le vainqueur, maintenant le vaincu.
Dira que vostre esprit, tres-magnanime Prince, Ne s'est pas contenté de sa seule province, Mais par divers moyens, et par diverses fois, A tenté d'augmenter l'empire des François ; Et si Fortune, adverse aux braves entreprises De vostre Majesté, ne les a toutes mises A bien-heureuse fin, toutefois on a veu Que vous avez osé et que vous avez peu. Du premier coup d'essay Boulongne vous gaignastes, Dedans les eaux du Rhin vos chevaux abreuvastes ; L'Escossois, dont le sceptre est maintenant à vous, (*) S'est fait grand par vostre aide, et l' Anglois, qui de coups Se sent encor douloir, mesmes en vostre absence
i . Imprimé pour la première fois chez A. Wechel, à Paris, IJ59, 22 pages in-4'. A la suite se trouvent la Bienvenue de Monseigneur le Connestable (ci-dessous, page 224), et l'Envoy des chevaliers aux dames (tome IV, page 206 de cette édition).
2. A cause qu'il maria François II, son fils, à Pheritiere d'Escosse, après avoir secouru sa mère contre PAnglois.
A cogneu que pouvoit vostre forte puissance ; Vous fistes tout soudain, par les eaux de la mer, Bien loin du bord François, vos navires armer, Et comme avantureux, vous conquistes par force Maugré le Genevois la belle isle de Corse; Maugré le Florentin vous avez sous vos lois Gouverné par trois ans le peuple Siennois; Et sous le magnanime et sage duc de Guise En armes et en peur avez PItale mise, (a)
Vous avez de Calais regaigné vostre port, Que les Roys vos ayeux ont estimé si fort Que non du seul penser l'osèrent entreprendre ; Vous Pavez entrepris et si l'avez sceu prendre. Bref, vous estes le Roy qui plus avez esté Et en guerre et en paix, qui plus avez tenté Le hazard de Fortune, et comme sur sa roue Des Princes et des Roys se remoque et se joue; Elle vous a monstre que peuvent les combas ; Aucunefois en haut, aucunefois en bas Elle vous a tourné; pour exemple qu'au monde Un Roy, tant soit-il grand, d'infortunes abonde.
Or après mainte guerre et mainte trêve aussi, Vostre grand Cardinal (b) avec Montmorency (*) Vous ont traité la paix, il faut bien qu'on la garde; Ceux qui la gardent bien, le haut Dieu les regarde, Et ne regarde point un Roy de qui la main Tousjours trempe son glaive au pauvre sang humain.
a. Var. (Édit. posth.) :
Naplcs, de droict Françoise, en frayeur avez mise.
b. Var. (1584) :
L'un des Princes Lorrains
1 II pratiqua la paix estant prisonnier, et l'alliance de Philippes d'Espagne avec Elisabeth de France.
[ D'une si belle paix je vais chanter merveille, S'il vous plaist me prester vostre royale aureille, Et qu'entre vos pensers mes vers puissent entrer Et de vostre faveur le bonheur rencontrer.
Avant l'ingénieuse ordonnance du monde, Le feu, l'air et la terre, et l'enfleure de l'onde Estoient en un monceau confusément enclos. Monceau que du nom grec on nomme le chaos, Sans forme, sans beauté, lourde et pesante masse, Comme un corps engourdy ne bougeoit d'une place. Le chaud avoit débat avecaue la froideur, Le pesant au léger, le froid contre l'ardeur, Et contre le corps sec l'humide avoit querelle, Sans jamais appaiser leur noise mutuelle. Mais la bonne nature et le grand Dieu qui est, A qui tousjours la guerre et le discord desplaist, Chassa l'inimitié de leurs guerres encloses, Par l'ayde de la paix, mère de toutes choses. Loing au long de la terre elle fist escumer A part en leur vaisseau les vagues de la mer, Et plus loing de la mer sépara la closture Du ciel qui va bornant les œuvres de nature; Et du feu tres-subtil et du ciel ethéré, L'air le plus espaissi en bas a retiré.
Après avoir par ordre arrangé la machine Et lié ce grand corps d'une amitié divine, Elle fist accrocher à cent chaines de fer Le malheureux Discord aux abysmes d'enfer, Puis au trosne de Dieu qui tout voit et dispose Alla prendre sa place où elle se repose.
Quand les péchez d'un peuple ou les fautes d'un Roy, En rompant toute honte ont violé la loy, Et le sang innocent la vengeance demande; Le grand Dieu tout puissant à ses Anges commande Deschainer le Discord, à fin que destaché Du peuple vitieux punisse le péché.
Mais avant sa venue, en cent mille présages, Le ciel nous fait certains de nos futurs dommages.
Sans nue en temps serain à dextre il fait tonner ; Par l'obscur de la nuict il nous vient estonner D'un grand chevron de feu qui hydeux le traverse ; Puis dessus quelque ville il tombe à la renverse. La comète aux grands crins tout sanglans et ardens Prédit de nos malheurs les signes evidens ; Le Tybre desbordé de son canal fourvoyé Et l'Ame tous les champs de la Tuscane noyé. Une chasse de chiens s'eslance par les cieux ; Les monstres contrefaicts et de testes et d'yeux, Comme avant-messagers de mauvaise adventure, Apparoissent au monde en dépit de nature. Adoncques le Discord, caut, méchant et subtil, En sa main deschainée apporte le fusil, La pierre et la flammèche, et d'un brandon qui fume D'un feu lent et secret tous les peuples allume.
Et alors la Justice et la simple Amitié, Vergogne, Preudhommie, Innocence et Pitié, Couvertes d'une nue au monde ne séjournent Et pour se plaindre à Dieu dans le ciel s'en retournent. Une frayeur, un bruit, une esclatante vois De tous costez s'entend d'hommes et de harnois. Un peuple contre l'autre en armes se remue ; Une forte cité contre l'autre est esmeue, Un prince contre l'autre ordonne son arroy Et un Roy dans son camp deffie un autre Roy. Dessur la dure enclume on rebat les espées, Et d'acier et de fer les lames destrampées Se tournent en cuirasse, et se laissent forger En dague et en poignard pour nous entre-égorger ; Car on ne combat plus pour l'honneur d'une jouste, D'un prix ou d'un tournoy ; mais afin que l'on s'ouste L'un à l'autre la vie, et afin que la mort Du foible combattant soit le prix du plus fort. Toutes meschancetez aux soldats sont permises ; Du pauvre sang humain on baigne les églises ; Le docte et l'ignorant ont une mesme fin ; La finesse ne peut servir à l'homme fin,
Ny les pieds au craintif; la cruelle arrogance Du fer ambitieux se donne la licence De vaguer impunie, et sans avoir égard A la crainte des lois, perce de part en part Aussi bien l'estomach d'une jeune pucelle Que celuy d'un enfant qui pend à la mamelle. Les vieillards de leurs lits tremblans sont déboutez, Et l'image de mort paroist de tous costez. Aucunes fois la peste et la maigre famine Accompaignent la guerre ; ainsi la main divine De trois verges punist le peuple vicieux Qui s'arme de son vice et despite les cieux. Mais au peuple réduit qui recognoist sa faute, Qui craint de l'Eternel la puissance très-haute, Il luy donne la paix et le rend plus heureux Que jamais le Discord ne le fist malheureux.
Aaoncques en repos les campaignes jaunissent Toutes pleines d'espis, les fleurs s'espanouissent Le long d'un bas rivage, et plus haut les raisins Aux sommets des coustaux nous meurissent leurs vins. Le peuple à l'aise dort, les citez sont tranquilles, Les Muses et les arts fleurissent par les villes, La gravité se monstre avecques la vertu, Et par la saincte loy le vice est abattu. Les navires sans peur dans les havres abordent; Avec les estrangers les estrangers s'accordent, Et s'entre-saluant arrachent la rancœur Que par une vengeance ils se portoient au cœur. Venus avec son fils (elle, de ses flammèches, Luy, enfant, tout armé de trousses et de flèches) Errent parmy le peuple, et aux jeunes plaisirs Des combats amoureux chatouillent nos désirs. Amour comme une flamme entre dans nos courages ; Il assemble les cœurs, il joinct les mariages, Fait danses et festins, et en lieu de tuer Les humains comme Mars, les faict perpétuer. On ne s'esveille point aux effrois des allarmes, Le dos n'est point courbé sous la charge des armes;