Livre second
Qui seuls en font et graisse et aliment; Les autres n'ont aucun nourrissement, Languissant secs comme membres ectiques.
As-tu point veu dans ces fables antiques Un Roy Phinée aveugle, qui n'avoit Dequoy manger, quand manger il devoit; Car tout soudain les Harpyes gourmandes Hors de sa main ravissoient les viandes, Et sans laisser à ses pauvres servans Un seul morceau, se perdoient dans les vens?
Si des François l'innombrable finance Alloit par ordre, et par juste dépance, Chacun pourroit aisément s'en sentir, Et si n'auroit au cœur un repentir De hazarder pour le Prince la vie.
Quand des François la bource est bien garnie, Et quand l'argent s'y conte à grands monceaux, Quand l'or y court comme l'onde aux ruisseaux, Chacun bemt le Prince et sa couronne; A le servir chaudement on s'addonne, On meurt pour luy. Mais quand l'argent défaut, L'esprit languit, et le cœur n'est plus chaud, Chacun est froid en son debvoir, et lasche A s'acquitter dignement de sa tasche; Le plus vaillant devient rosse et couard, Le seul argent pousse l'homme au hazard ; Le régiment de Strossy, qui égale En combatant la fureur martiale, Devient, tout froid, et mesmes au besoing Au chevalier tremble la lance au poing, Et tout armé pour-neant il s'efforce.
L'or est le nerf, et du nerf vient la force. Le bon coursier au combat diligent Sçait quand son maistre est bien garny d'argent ; A veine, foin, et tel autre fourrage Ne luy deffaut; alors d'un grand courage Preste le dos à son maistre, et joyeux, Par les combats le rend victorieux.
268 Les Poèmes.
Quant est de moy, si cet aloy ne sonne Dedans mon sac, mon Euterpe frissonne, Je deviens froid, composer je ne peux; Mais quand j'en ay, je fay ce que je veux.
D'où vient cela, que cest or, que la terre Si loing de nous en ses boyaux enserre, Et qui n'a rien en l'homme de commun, Nous donne vie, et nourrit un chacun?
Le bled qu'on mange entretient la personne, Le vin qu'on boit nous fait la force bonne, La chair se tourne en aliment bénin ; Mais cest argent, de terre le venin, Qu'on voit chacun si ardentement suivre, Sans le manger fait tout le monde vivre.
On dit qu'un jour Jupin estant fasché De voir le monde engravé de péché, Délibéra perdre la race humaine Par divers maux et par diverse peine; Le grand déluge en Orient coula, Sous Phaëthon la Grèce se brusla ; La guerre vint à Thebes et à Troye.
Le plus grand mal qui estoit, la monnoye, Restoit encor; mais la terre en bailla, Que Jupiter arrondit et tailla, Comme raiffors, par rouelles menues, Et en farcit le ventre de ses nues.
Puis les creva d'un grand bruit, et soudain L'or et l'argent pleust sur le genre humain. Comme on voit choir mainte fleurette épesse Sur les corps saincts suivis d'une grand presse, Lors que le peuple en sa dévotion Fait par la rue une procession, Criant pardon au Seigneur de ses fautes; Alors on voit des fenestres plus hautes Tomber les fleurs d'un nuage plaisant; Ainsi du ciel tomboit le faux présent, Beau de couleur, de forme et d'apparence. Mais en effet d'une autre différence.