GAYETÉ VIII
LE NUAGE, OU lZyVRONGNE.
Un soir, le jour de Sainct-Martin, Thenot, au milieu du festin, Ayant desja mille verrées D'un gozier large dévorées, Ayant gloutement avalé Sans mascher maint jambon salé,
398 Gayetez
Ayant rongé mille saucisses, Mille pastez tous pleins d'espices, Ayant maint flacon rehumé, Et mangé maint brezil fumé, Hors des mains luy coula sa coupe; Puis, bégayant devers la troupe, Et d'un geste tout furieux Tournant la prunelle des yeux, Pour mieux digérer son vinage, Sur le banc pancha son visage.
Ja ja commençoit à ronfler, A nariner, à renifler, Quand deux flacons cheus contre terre, Pesle-mesle avecques un verre, Vindrent reveiller à demy Thenot sur le banc endormy.
Thenot donc, qui demy s'eveilie, Frottant son front et son aureille, Et s'alongeant deux ou trois fois, En sursault jetta ceste voix :
« I! est jour, que dit l'alouette, Non est; non! non! dit la fillette.
Ha là là là là là là là, Je voy deçà, je voy delà, Je voy mille bestes cornues, Mille marmots dedans les nues :
De l'une sort un grand taureau, Sur l'autre sautelle un chevreau ; L'une a les cornes d'un satyre, Et du ventre de l'autre tire Un crocodille mille tours.
Je voy des villes et des tours, J'en voy de rouges et de vertes, Voy-Ies là ! je les voy couvertes De sucres et de poids confis ; J'en voy de morts, j'en voy de vifs, J'en voy, voyez-les donc! qui semblent Aux blez qui sous la bize tremblent.
et Epigrammes. 399
» J'avise un camp de nains armez, J'en voy qui ne sont point formez, Tronquez de cuisses et de jambes, Et si ont les yeux comme flambes Au creux de l'estomac assis.
J'en voy cinquante, j'en voy six Qui sont sans ventre, et si ont teste Effroyable d'une grand' creste.
» Voicy deux nuages tout pleins De Mores qui n'ont point de mains Ny de corps, et ont les visages Semblables à des chats sauvages ; Les uns portent des pieds de chèvre, Et les autres n'ont qu'une lèvre Qui seule barbotte, et dedans Us n'ont ny maschoires ny dens.
» J'en voy de barbus comme hermites, Je voy les combats des Lapithes, J'en voy tout hérissez de peaux, J'entr'avise mille troupeaux De singes qui d'un tour de joue D'en hault aux hommes font la moue; Je voy, je voy parmi les flots, D'une baleine le grand dos, Et ses espines qui paroissent Comme en l'eau deux roches qui croissent; Un y galope un grand destrier Sans bride, selle ny estrier; L'un talonne à peine une vache, L'autre dessus un asne tâche De vouloir saillir d'un plein sault Sus un qui manie un crapault; L'un va tardif, l'autre galope, L'un s'élance dessus la crope D'un centaure tout débridé ; Et l'autre d'un géant guidé, Portant au front une sonnette, Par l'air chevauche à !a genette;
400 Gayetez
L'un sur le dos se charge un veau, L'autre en sa main tient un marteau ; L'un d'une mine renfrongnée Arme son poing d'une congnée ; L'un porte un dard, l'autre un trident, Et l'autre un tison tout ardent.
» Les uns sont montez sur des grues, Et les autres sur des tortues Vont à la chasse avecq' les dieux ; Je voy le bon Père joyeux Qui se transforme en cent nouvelles ; J'en voy qui n'ont point de cervelles, Et font un amas nompareil, Pour vouloir battre le soleil Et pour l'enclorre en la caverne Ou de Sainct Patrice, ou d'Averne; Je voy sa sœur qui le défend, Je voy tout le ciel qui se fend, Et la terre qui se crevace, Et le chaos qui les menace.
» Je voy cent mille Satyreaux Ayans les ergots de chevreaux, Faire peur à mille Naïades.
Je voy la dance des Dryades Parmy les forests trépigner, Et maintenant se repeigner Au fond des plus tiedes valées, Ores à tresses avalées, Ores gentement en un rond, Ores à flocons sur le front, Puis se baigner dans les fontaines.
» Las ! ces nues de gresle pleines Me prédisent que Jupiter Se veut contre moy dépiter :
Bré, bré, bré, bré ! voicy le foudre, Craq, craq, craq! n'oyez-vous découdre Le ventre d'un nuau? J'ay veu, J'ay veu, craq, craq ! j'ay veu le feu,
J'ay veu l'orage, et le tonnerre Tout mort me brise contre terre. »
A tant, cest yvrongne Thenot, De peur qu'il eut, ne dit plus mot, Pensant vrayment que la tempeste Luy avoit foudroyé la teste.
Au Livret de Folastries ( 1 534).