‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 64 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Tant plus l'amant de soy-mesme s'estime, Plus il est brave et plus est magnanime; Tant plus son cœur est généreux et chaut, Tant plus il aime en lieu parfait et haut ; Si par desdain son service on outrage, Incontinent l'amour se tourne en rage, En pleurs, en cris, en larmes, en fureur, Vrais souspiraux pour éventer le cœur, Qui creveroit genné de telle presse, Si pour confort n'accusoit sa maistresse.

Puis que vos yeux m'ont brassé la poison, Puis que pour vous j'ay perdu la raison, Perdu l'esprit, comme chose frivole, Je perdray bien encore la parolle, A lin de dire à ces rochers icy De vostre cœur le vouloir endurcy.

0 beauté! non, mais bien cruauté, née Sous malheureuse et rude destinée, Pour me tuer, deschirer et humer Mon sang trahy dessous le nom d'aimer.

L'homme vrayment est digne de grand blâme Qui perd son âge à servir une femme, Sujet léger, qui vit du seul plaisir De varier, de changer, et choisir, Et qui se dit d'autant plus honorable Qu'elle est tousjours menteuse et variable. Aussi Venus, qui nasquit dans les flots De l'Océan ennemy du repos, (a) Nous monstre assez que la plus seure amante N'est que tempeste, orages et tourmente.

Il ne faut point égaler le mal-heur Au mien, qu'endure attaché le voleur Dessus Caucase, ou la peine infernale De Salmonée, Ixion, ou Tantale;

a. Var. :

Flots ennemis de l'homme et du repos,

94 Les Poèmes.

Prés de mon mal leur sort est bien heureux : Qui veut souffrir il faut estre amoureux, Il faut aimer une ingrate cruelle, Qui nous occit d'autant plus qu'elle est belle.

Esprit de roche, âme faite de fer, Que mes souspirs ne peuvent eschaufer, Cœur, mais du plomb, qui te caches indigne D'estre logé sous si belle poitrine; Ris mon trompeur, front gracieux et fier, Œil, non pas œil, mais un drillant acier, Corps engendré dans l'espais des bocages, Nourry du laict des lionnes sauvages; Si le devoir vous eschauffe à pitié, Ayez soucy de ma longue amitié, Et quelquefois, helas ! vous prenne envie D'avoir horreur des tourments de ma vie, Craignant la main de Nemesis, qui fait Punition de ceux qui ont forfait.

Hé ! quel forfait plus grand sçauroit-on faire Que son amy cruellement desfaire, Le tourmenter, gesner et martirer, Et tout son cœur par morceaux deschirer?

Toute la nuict quand le soleil se plonge Sous l'Océan, Tespouvantable songe En cent façons, pour me donner effroy, Coup dessus coup vous représente à moy. Depuis le soir jusqu'au poinct de l'aurore Pensif je veille; Amour qui me dévore, Comme ennemy de mon premier repos, Ne donne trêve un quart d'heure à mes os ; Deçà delà je me tourne et revire.

Mon œil, voyant le pourtrait qu'il désire Comme un fantosme errer dessus mon lict, Me fait taster les ombres de la nuict, Croisant mes bras au devant de l'image Pour la serrer; mais elle plus volage Qu'un vent léger, en fuyant ne veut pas Qu'un vain plaisir je presse entre mes bras.

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