‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 65 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Mais quand l'Aurore abandonne la couche Du vieil Tithon, tout réveux et farouche Je sors du lict, et sans autre tesmoin Seul je me pers en un antre bien loin, Parlant tout seul. Amour qui m'accompagne Me fait aller de montagne en montagne, De bois en bois, de penser en penser; Je fuy les lieux par où je voy passer Le peuple errant, et dresse mon allée Entre les bois hérissez de fueillée.

Mais en fuyant les hommes et le jour, Je ne fuy point moy-mesme, ny Amour, Ny le penser importun de ma dame, Qui comme un ours se repaist de mon ame, Mange mon cœur, et me met en tous lieux Vostre pourtrait au devant de mes yeux. Aucunefois ceste fausse espérance Par les déserts me promet asseurance, Et me pippant, mensongère, me dit Qu'en vostre amour j'auray quelque crédit; Mais je ne veux à Déesse si vaine Adjouster foy, pour allonger ma peine.

[Le plus souvent par les lieux où je vois, Si je regarde une rivière, un bois, Herbe, rocher, fleur incarnate ou blue, Je pense veoir le bel œil qui me tue; Car j'ai perdu par trop imaginer Toute raison, et ne puis gouverner Si bien mon sens, qu'Amour ne le transporte Et la fureur en moy ne soit plus forte.]

Las ! mon esprit par trop rêver a fait Mon corps hideux, palle, morne et desfaict, Desfigure comme ces ombres vaines Qui vont là bas sans muscles et sans veines, Sans sang, sans nerf, aux rives d'Acheron, Léger fardeau du bateau de Charon ; A tels esprits pour aimer je resemble, Trainant un corps vif et mort tout ensemble.

96 Les Poèmes.

Doriques voyant mon trespas approcher, Je veux mourir au pied de ce rocher Plat estendu contre la froide terre, Pour estre franc d'Amour et de sa guerre, Et des soucis si prompts à m'offenser, Et par-sur tout ae ce meschant penser.

Il ne faut point qu'un beau lict de verdure Pour ornement couvre ma sépulture ; Roses ne lis ne sont pour le tombeau D'un misérable amoureux jouvenceau, Mais bien la ronse espineuse y fleurisse, Et en tout temps le chardon s'y hérisse; Nul pastoureau n'y chante du flageol, Mais le corbeau en lieu de rossignol, Et que la neige à coups de pied brisée Sur le printemps luy serve de rosée.

Puis quand l'esprit tout franc sera dehors Des serfs liens du misérable corps, Je ne veux point qu'il prenne une autre forme, Mais gresle et nud, et fantosme difforme, Afreux, hideux, devant ses yeux souvent Vole et revole aussi léger que vent, En cent façons par une estrange feinte Troublant son âme en tous lieux d'une crainte, Et tout son cœur de rage et de fureur, Et son esprit de songes et d'horreur, Ou soit la nuict en son lict endormie, Ou soit le jour, à fin que nulle amie Sur la rigueur ne mette son appuy, Prenant exemple à la peine d'autruy.

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