‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 89 sur 223 · Geryon · texte numérisé non relu

Geryon

1 34 Les Poèmes.

Et sa massue, amie de son flanc, Des fiers tyrans se rougissoit de sang.

0 bon Hercule! ayant couvert l'eschine Du faix velu d'une peau léonine, Terrible à voir pour ses ongles crochus Et ses sourcils horriblement fourchus, L'arc en la main, esloigné de tes tropes, Seul tu vins voir les terres des Dryopes, Comme l'erreur de tes pieds te portoit, Ou bien ainsi que ton destin estoit.

On dit qu'aux champs rencontrant Theodame Qui labouroit, tu luy ravis sa femme, Forças son fils, et luy mangeas ses bœufs. Ce sont des faits que croire je ne veux; Car un vengeur comme toy de malices, Ne honnit point son nom de tant de vices. Mais de ton temps les chantres ont menti, Qui tes vertus en blasme ont converti, Et, par beaux vers, faussement diffamée De tous costez ta bonne renommée.

Or quant au poinct du Roy Theodamas, Et de ses bœufs qui estoient gros et gras, Tu leur appris du bout de ta massue D'ouvrir la terre et trainer la charrue, Et le collier tout un jour soustenir.

De gras les fis bien maigres devenir; Voila pourquoy la tourbe estant trompée, Disoit qu'aux bœufs la gorge avois coupée, Tué leur Roy, que tu rendis meilleur Qu'auparavant, travaillant laboureur, S'emmaigrissant et suant sous la peine De cultiver ses vignes et sa plaine.

Autant en est d'Hylas, son jeune fils, Que de grossier habile homme tu fis, En le forçant et contraignant d'apprendre Toutes vertus dés sa jeunesse tendre.

Or aussi tost qu'en la prime saison La Renommée eut semé que Jason

Alloit gaigner au rivage Colchide Le bélier d'or, de Helies homicide, Il ne te plust qu'un voyage si beau Se fist sans toy ; tu pris le jouvenceau Portant ton arc et ta trousse fatale, Qui te suivoit d'une allure inégale.

Car, ô bon Roy, le moindre de tes pas En valoit cinq des patits pieds d'Hylas.

Le bien-cheri tu vins en la navire; Tu refusas qu'on te voulust eslire Chef de l'emprise, et allas, demi-Dieu, Du grand vaisseau prendre place au milieu, Tenant la rame, et tournant l'eau salée Qui escumoit autour de la galée, Si que ton bras ahurté contre l'eau Faisoit trembler les poutres du vaisseau, Estant Orphée au plus haut de la poupe, Qui de sa lyre encourageoit la troupe.

Ja le rivage apparoissoit au soir Du Mysien ; le vent se laissa choir, Et sur le mast flotoit la voile lasche, Quand ces guerriers, ainsi qu'ouvriers de tasche Qui vers le soir, alors que le bouvier Dessous la nuict vient ses bœufs deslier, Hastent leurs mains à tout outrage dures, A qui le ventre affamé dit injures ; Ainsi chacun se print à s'animer Par un combat honneste de ramer.

Les avirons vont d'ordre, et la galère, Poussée avant d'une jeune colère, Voloit sur l'eau, faisant d'un large tour Maint gros bouillon escumer à l'entour.

Chacun adjouste à Taddresse la force, Et de gaigner son compagnon s'efforce.

Mais toy, Hercule, à qui tout le cœur bat Du haut désir de vaincre en ce combat. En t'efforçant contre l'onde azurée, Rompis ta rame à la pointe ferrée,

i}6 Les Poèmes.

Dont de despit tu souspires et plains.

Un des morceaux te reste entre les mains, L'autre morceau en tournoyant se joue Flot dessus flot où la vague le roue.

Ayant le fiel de colère allumé, De voir ton poing d'aviron desarmé, De tel effort "tu cheus à la renverse; Tes pieds s'en-vont d'une longue traverse Frapper la proue, et la poupe ton chef Plat estendu ; mais nul de ton méchef, Te regardant, de peur n'osa mot dire : Seul te levant tu t'en pris à sourire. Eux d'un grand cœur se bandèrent si fort, Que vers la nuict arrivèrent au port.

Mais aussi tost que l'aube fut levée, Hercule entra dans la forest trouvée, Pour espier des yeux à l'environ Quelque arbre propre à faire un aviron.

Hercule estant pensif et fantastique, Erre tout seul en la forest rustique, Haute maison des oiseaux ; à la lin Il vid sans nœuds, sans branches, un sapin Frappé du vent d'une lente secousse.

Il jette à bas son arc courbe et sa trousse, Et [-'affermant contre terre les pas, Et roidissant les muscles de ses bras, Enflant d'ardeur les veines du visage, Mit les deux mains dessus l'arbre sauvage A dos courbé, et bien qu'il tint beaucoup, Il l'arracha tout net du premier coup, Racine et tout; dessus Pespaule forte Le va chargeant, s'en retourne et l'emporte.

Ainsi qu'on void aisément l'oiseleur Cercler la place à cacher le malheur Du simple oiseau, et arracher sans peine Le chaume sec, dont la place estoit pleine; Ainsi Hercule aisément arracha Ce grand sapin si tost qu'il y toucha.

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