‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 97 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Des affaires de France avec l'espaule large, Et toutesfois c'est toy qui en portes la charge.

S'il arrive un paquet d'Haie, ou plus avant, Soit de Corse ou de Grèce, ou du bout du Levant, Ils le dépliront bien, mais il te faudra mettre En ton estude après pour respondre à la lettre. Car ainsi que le ciel ne soustient qu'un soleil, France n'a qu'un Du Thier, qui n'a point de pareil, Ou soit pour sagement les estrangers semondre, Ou soit pour cautement à leurs paquets respondre; Car soit en stile bas, ou en stile hautain, Les grâces du François s'écoulent de ta main.

Nul homme ne se vante estre heureux en la prose, Que pour certain exemple aux yeux ne se propose Tes escrits et ton stile, et pour exerciter Sa main, il ne travaille à te contre-imiter.

[On dit que Geryon, qui tripla les conquestes De la masse d'Hercule, avoit au chef trois testes. Tu en as plus de mille, au moins mille cerveaux Que tu empesches tous à mille faix nouveaux ; Car soit que le soleil abandonne la source De son hoste océan, et appreste à la course Son char, à qui l'Aurore a de sa belle main Attelé les chevaux et rangés sous le frein, Ou soit qu'en plein midy ses rayons il nous darde Et à plomb dessous luy toutes choses regarde, Ou soit qu'en devallant plein de soif et d'ahan Il s'aille rebaigner aux flots de l'océan Et que son char en garde aux Dieux marins il baille, Ton esprit n'a repos, qui sans cesse travaille Et ta langue et ta main : l'esprit en inventant, La main en escrivant, et la langue en dictant Quelque lettre à tes clercs ; ou secret tu déchiffres Dedans ta chambre à part les énigmes de chiffres Que te baille un courrier nouvellement venu, Afin que le secret du P,oy ne soit cognu.] (*)

i.Cepassagen'estsuppriméquedansleséditionsposthumes.

152 Les Poèmes.

Icy un Alleman des nouvelles t'apporte, Icy un Espagnol se tient devant ta porte; L'Anglois, l'Italien, et l'Escossois aussi Font la presse à ton huis, et te donnent souci; L'un cecy, l'un cela diversement demande ; Puis il te faut signer ce que le Roy commande, Qui selon les effets de divers argumens Te baille en moins d'un jour mille commandemens, De petits, de moyens et de grande importance.

Encor as-tu le soin des grands trésors de France; Tailles, tributs, empruns, décimes et impos, Ne laissent ton esprit un quart d'heure en repos, Qui se plaist d'achever mille choses contraires, Et plus est vigoureux, tant plus il a d'affaires. Ainsi comme un poisson se nourrit en son eau, Et une salemandre au brasier d'un fourneau, Tu te plais en ta peine; et ta verde vieillesse Se nourrit du travail qui jamais ne te laisse.

Quand tu vas au matin aux affaires du Roy, Une tourbe de gens frémit toute après toy, Qui deçà, qui delà tes costez environnent, Et tous divers propos à tes aureilles sonnent; L'un te baille un placet, l'un te va conduisant Pour luy faire donner au Roy quelque présent ; L'autre (qui a de prés ton aureille approchée) Demande si sa lettre a esté dépeschée; L'un est fasché d'attendre, et n'a repos aucun Que tousjcurs ne te suive et te soit importun ; L'autre plus gracieux te fait la révérence, Et l'autre te requiert l'avoir en souvenance; Bref la foulle te presse, et demeine un grand bruit Tout à l'entour de toy, comme un torrent qui fuit Bouillonnant par le fond des pierreuses valées, Quand dessous le printemps les neiges sont coulées.

Tu n'as si tost disné, qu'il ne te faille aller Au conseil, pour ouïr des affaires parler; Puis au coucher du Roy, puis selon ta coustume Presque toute la nuit veiller avec la plume.

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