‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 98 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Et pource nostre Roy d'un favorable accueil

Te prise et te chérit, et te porte bon œil,

Comme à celuy qui prend en France plus de peine;

Si fait Montmorency et Charles de Lorraine,

Non seuls, mais tout le peuple, et ceux qui ont l'esprit

De sçavoir discerner combien vaut ton escrit;

Et moy par dessus tous, qui de plus prés admire

Ta vertu qui me fait ceste lettre t'escrire.

Quand un homme s'élève auprès de ces grands Dieux,

Il devient bien souvent superbe, audacieux,

Et s'enflant tout ie cœur d'arrogance et de gloire,

Se mocque de chacun, et si ne veut plus croire

Qu'il soit homme sujet à supporter l'assaut

De fortune qui doit luy donner un beau sault;

Mais certes à la fin une horrible tempeste

De la fureur d'un Roy luy saccage la teste ;

Et plus il se vouloit aux Princes égaler,

Et plus avec risée on le fait dévaler

Par la tourbe incognue, à fin qu'il soit exemple

D'un orgueil foudroyé, à l'œil qui le contemple.

Mais toy, qui as l'esprit net d'envie et d'orgueil, Qui fais aux vertueux un honneste racueil, Qui te sçais modérer en la fortune bonne, Qui es homme de bien, qui n'offenses personne, De jour en jour tu vois augmenter ton bonheur, Tu vois continuer ta gloire et ton honneur, Loin de l'ambition, de fraude, et de feintise ; Et c'est l'occasion pour laquelle te prise Le peuple, qui tousjours ne cesse d'espier Les vices des seigneurs, et de les descrier, Et se plaist en cela ; car de la chose faite Par les grands, bien ou mal? le peuple est la trompette ; Et toutefois il t'aime, et dit que nostre Roy N'a point de serviteur plus diligent que toy.

Tu ne rouilles ton cœur de l'exécrable vice De ceste orde furie et harpye avarice, Qui les trésors du monde attire dans sa main ; Car puis qu'il faut mourir, ou ce soir, ou demain,

154 Les Poèmes.

Que sert d'amonceller tant d'escus en un coffre? Las ! puis que la nature ingrate ne nous offre Que l'usufruit du bien, que sert de désirer Tant de possessions? que sert de deschirer Le ventre de la terre, et hautement construire Un palais orgueilleux de marbre et de porpbire, Où peut-estre (ô folie! ) il ne logera pas, Par la mort prévenu? ou après le trespas Quelque prodigue enfant de cest avare père, Jeune, fol, desbauché, en fera bonne chère, Vendra, jou'ra, perdra, et despendra le bien Par son père amassé, qui ne luy couste rien? Car tout l'avoir mondain, quelque chose qu'on face Jamais ferme n'arreste à la troisiesme race; Ains fuit comme la baie, alors qu'au mois d'esté Le grain bien loin du van parmy l'aire est jette. Mais sur tout, mon Du Thier, jaloux, je porte envie A ceste liberté nourrice de ta vie, Aux bons mots que tu dis, à ton esprit naïf, Si prompt et si gentil, si gaillard et si vif, Qui doctement addonne aux vers sa fantaisie, Te faisant amoureux de nostre poésie.

Tu n'es pas seulement poète tres-parfait, Mais si en nostre langue un gentil esprit fait Epigramme ou sonnet, epistre ou elegie, Tu luy as tout soudain ta faveur eslargie, Et sans le décevoir, tu le mets en honneur Auprès d'un Cardinal, d'un Prince, ou d'un Seigneur. Cela ne peut sortir que d'un noble courage, Et d'un homme bien nay ; j'en ay pour tesmoignage Et Salel ('), et tous ceux qui par les ans passez Se sont prés du feu Roy (i\ par la Muse avancez.

Or je ne veux souffrir que les vistes carrières Des ans perdent le bien que tu me fis nagueres ;

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