LE PREMIER LIVRE
DES ODES
A LUY-MESME(i)
Sur la paix faite entre luy et le roy d'Angleterre Tan 1550.
Ode I. —Strophe i.
oute royauté qui desdaigne La vertu pour humble compaigne Dresse toujours le front trop haut, Et. de son heur outrecuidée, Court, vague, sans estre guidée
De la raison, qui lui défaut.
0 Roy par destin ordonné
Pour commander seul à la France,
Le Dieu tout puissant t'a donné
Ce double honneur dés ton enfance,
Lequel ^après la longue horreur
De Mars vomissant sa fureur
Et l'aspre venin de sa rage
Sur ton pays noircy d'orage)
Au roi Henri II. Nous dirions aujoard'hui : Au même.
24 Odes.
Par l'effort d'un bras souverain A fait ravaller la tempeste Et ardre à Tentour de ta teste Un air plus tranquille et serain.
Antistrophe.
Certainement tousjours le sage Augmente les dons davantage Que jeune il emprunta des cieux.
Ta Majesté jeune et prudente Au double tous les siens augmente D'un artifice ingénieux.
Aussi mille félicitez Ont bien-heure toute ta race, Et toy, roy de tant de citez, Qui se courbent devant ta face.
Dés long temps tu fus honoré Comme seul prince décoré Des biens et des vertus ensemble Que le destin en un t'assemble.
Mais ce bien qu'ores tu nous fais Veut qu'on t'honore d'avantage Pour avoir fait reverdir l'âge Où florissoit l'antique paix ,
Epode.
La quelle osta le débat Du chaos, quand la première Assoupit le lourd combat Qui aveugloit la lumière.
Elle seule osa tenter D'effondrer le ventre large Du grand Tout , pour enfanter L'obscur fardeau de sa charge ; Puis, desmembrant l'univers En quatre quartiers divers ,
Premier livre. 2$
Sa main divinement sainte Les lia de doux d'aimant, Et en eux alla formant Une paisible contrainte.
Strophe II.
Adonc , meslant dans ce grand monde Sa douce force vagabonde , Les asseura d'un doux repos ; Elle fit bas tomber la terre Et tournoyer l'eau qui la serre De ses bras vagues et dispos; Du soleil allongea les yeux En forme de flèches volantes, Et d'ordre fit baller aux cieux L'ordre des estoilles roulantes.
Elle courba le large tour De l'air qui cerne tout autour Le rond du grand parc où nous sommes.
Peuplant sa grande rondeur d'hommes D'un mutuel accroissement :
Car, partout où voloit la belle.
Les Amours voloient avec elle, Chatouillans les cœurs doucement.
Antistrophe.
Lors pour sa juste récompense Le sainct monarque qui dispense Tout en tous (dont le grave front , En se clinant pour faire sine, Croulle la terre et la racine Du firmament jusques au fond) Fit seoir la paix au dextre flanc De son grand trône d'excellence Et près du senestre à son rang Logea le dieu de violence.
20 Odes.
De l'un les grands princes il oingt, De l'autre durement les poingt, Tous effroyez d'ouyr les armes Craquer sur le doz des gendarmes.
De l'un jadis il honora Les vieux pères du premier âge, Et de l'autre il aigrit la rage Contre Ilion, que dévora
Epode.
Le feu grec , quand mille naus, Ainçois mille et mille foudres, Esciatèrent mille maux Dessus les troyennes poudres.
Tandis que le feu tournoit Forcenant parmy la ville , Et que l'étranger s'ornoit De la despouille servile.
Une aspre fureur d'esprit Le cœur de Cassandre éprit, Et , comme toute insensée, Son corps tremblant çà et là, Au fils d'Hector s'en alla Pour lui chanter sa pensée.
Strophe III.
Bien que le feu grégeois nous arde , Tant soit il cruel , il n'a garde D'estoufer pourtant ton renom , Enfant dont la race fatale (') Dedans la terre occidentale Fera regermer nostre nom.
Ja déjà Danube t'attend
! . La suitte destinée de tant de rois, (k.;
Premier livre. 27
Sur le bord de sa rive humide (1), Et ce grand marest (2" qui s'estend Près des lèvres de l'eau Pontide (5):
C'est-là, c'est-là, c'est où tu dois Pour quelque temps donner tes lois; C'est oii l'arrest des dieux t'octroye Fonder encore une autre Troye (4), Resuscitant par ton moyen L'honneur des tiens et leur proësse, Ayant vangé dessus la Grèce L'outrage fait au sang troyen.
Antistrophe.
Après le cours de quelque année, L'ire de Ceres forcenée, Pour, devôt , n'avoir satisfait A ses honneurs, toute mutine Te contraindra par la famine De quitter ton mur imparfait.
Horriblant (5) ton corps de la peau D'un tigre , déjà, ce me semble, Je te voy guider un troupeau De vingt mille Troyens ensemble. Je voy ce troupeau pèlerin 6) Déjà bien loin outre le Rhin
1. Et de fait qu'il n'y a point d'autre fleuve plus commode ny de plus grande estendue par où ce prince pust venir es Allemaignes ny es Gaules. R. i
2. Le Propontis, qui est au devant du Pont Euxin, entre l'Hellespont et le Bosphore Thracien. (R.)
3. Avant que d'entrer au Far de Constantinople et de là en la mer Majour, c'est-à-dire au Pont Euxin. (R.)
4. Il entend la ville des Sicambriens, bastie par les Troyens. 'R.)
j. Rendant comme sauvage et hérissé. ^R.) 6. Colonie troyenne, comme Pyrrhus appelloit les Romains. (R.)
28 Odes.
Enrichir Troye de louanges
Et du butin des roys estranges ,
Ayant trompé mille péris ,
Ains que bastir aux bords de Seine
Les murs d'une ville hautaine
Du nom de mon frère Paris.
Epode.
Là tes enfants dompteront Les rois francs d'obéissance , Et jusque au ciel porteront L'empire de leur puissance.
Donc, cependant que les Grecs Chargent leur dos de bagage, Nous de cris et de regrets, Donne voile au navigage. Sus l'eschine de la mer Fais les vagues escumer.
Pour replanter notre race Où te traîneront les cieux Et le forçant veuil des dieux , Qui jà t'ont borné ta place {a).
a. Var. (1587) :
Ja déjà j'entens la vois De Seine, qui te désire, Et la défaite des rois Esclaves de ton empire; J'enten le bruit des chevaux Et le cliquetis des armes, Et toy, noble de travaux.
Commander à tes gendarmes.
Ores tu ne peux sçavoir, Comme enfant, ny concevoir Ton heur que je prophétise.
Quand l'âge t animera.
Alors ton bras s'armera Pour achever l'entreprise.
Premier LIVRE. 29
Strophe un.
A-tant acheva la prestresse (:}, Et, folle du Dieu qui luy presse L'estomac chagrin et félon , En rechignant s'en est allée, Nuds pieds et toute eschevelée, Dedans le temple d'Apollon.
Andromache, qui remâcha Les mots de Cassandre évolée, Son fils secrettement cacha Dessous figure recelée ; Car Junon, qui ne vouloit plus Que le nom troyen revinst sus, Ardoit d'en abbatre la race Et Francus tuer sur la place, Sans Venus, q^ui soudain feignit Une idole à lui ressemblante, Dont Junon d'une main ardente, En lieu de Francion, teignit
Antistrophe.
La terre de sang , et la feinte Garda le vrai ; puis, après mainte Fortune dont il se sauva , Enterra le corps de sa mère Dans le vain tombeau de son père, Qu'entre les Grecs elle éleva [a].
Var. 'i 587" :
Sans Jupin, qui l'enfant mua En une scmblance animée, Que Pyrhe, de sa main armée D'une tour, à terre rua.
Antistrophe.
Du faux sang la place fut teinte :
Cassandre, prestresse d'Apollon.
30 Odes.
Son cœur elle ouvrit d'un couteau , Ayant sceu la fausse merveille, Comme l'orage avoit sous l'eau Noyé son fils prés de Marseille (')• De pleurs la tombe il honora (2) Et de beaux (?) jeux la décora, Par joustes esprouvant l'adresse De la phrygienne jeunesse (^); Enfin à terre il se coucha, Et d'une grand coupe dorée Sur la vuide tombe Hectorée Du lait par trois fois épancha.
Epode.
Lors la tombe en deux s'ouvrit Et l'obscur de ses crevasses Hors des enfers découvrit
Ainsi la fraude de la feinte Le corps de Francion sauva.
En Buthrote, vivant sa mère, Feignit le tombeau de son père, Qu'entre les Grecs il esleva.
a Var. (i J87), remplaçant les 104 vers suivants ;
PuÀs faisant la vague escumer, Invoquant Junon et Neptune, Hazardeux, chercha sa fortune Au gré des vents et de la mer.
1 . En la coste de Provence, où quelques uns de ses vaisseaux furent portez par la tempeste, comme il se voit en la Franciade. (R.)