‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 119 sur 163 · HYMNE TRIOMPHAL D'ELLE-MESME · texte numérisé non relu

HYMNE TRIOMPHAL D'ELLE-MESME

Ode V.

r j ui renforcera ma vois, ^'^^Et qui fera que je vole Jusqu'au ciel à ceste fois Sur l'aile de ma parole?

Or' mieux que devant il faut Avoir l'estomac plus chaud De l'ardeur qui ja m'enflame D'une plus ardante flame ; Ores il faut que le frain De Pégase, qui me guide, Peu serviteur de la bride Fende l'air d'un plus grand train.

Assez Pindare a chanté Les jeux d'Hercule et sa gloire, Et son olivier planté Pour refraichir la mémoire

314 Odes.

D'avoir justement du roy Puni la parjure foy, Qui par folle hardiesse, En démentant sa promesse, Monstra qu'un foible assaillant En vain fait braver sa force, Quand, plein d'outrages, s'efforce D'assaillir le plus vaillant;

Mais moy, hastant de mes vers La vagabonde carrière , J'annonce par l'univers L'honneur de ceste guerrière, Laquelle, apprise aux combats.

Ses cheveux n'ombragea pas D'une si fresle couronne Que celle que Pise donne.

Mais bien les environna De sa despouille dontée.

Lors que par soy surmontée Soy-mesme se couronna.

Là donques, mon cher soucy, Sus, Muse, qu'on s'évertue De sonner bien haut icy Comme elle s'est combatue.

Chante-moy les bataillans, Les forts et les moins vaillans; Et pourquoy s'est animée Une si estrange armée, Et quel camp de rage espris Vint irriter Marguerite, Qui par le divin mérite Se fit maistresse du prix.

La Chair tentant le moyen D'asservir l'Esprit son maistre, Comme un mutin citoyen Qui traistre à son roy veut estre , Fut celle de qui l'erreur Mit aux champs si grande horreur

CiNQUiESME Livre. 315

De gens en armes horribles, Qui de menaces terribles Tansoient les murs et les forts De l'Esprit qui les defie, Tant sa force il fortifie Pour mieux forcer leurs efforts.

Là fut le Monde emplumé De grands crestes ondoyantes, Là fut l'Orgueil enflamé D'esclairs d'armes flamboyantes; Là l'escadron des Plaisirs, Là les bandes des Désirs, Là les bourreaux de la vie, La Convoitise et l'Envie, Male-bouche, et la Rancœur, Là la Gloire somptueuse, Et rire présomptueuse Qui ne peut brider son cœur.

Là dessous les estendars De la Chair séditieuse Flottoient d'cwdre ses soldars D'une vague audacieuse; Mais par-sus tous s'eslevoit Une lance qu'elle avoit D'Impatience ferrée, Sur la queux d'Ire acérée, Que l'on voyoit s'enflammer Par la poincte, en mesme sorte Que flambe l'astre qui porte Un prodige sur la mer.

La maille qu'elle vestoit Fut de Paresse estoflfée; En lieu d'un armet estoit D'une Vanité coiffée , Où chanceloit attaché Le vieil timbre de Péché. Ainsi l'horrible guerrière Pressoit ses bandes derrière,

3i6 Odes.

Et les poussoit en avant, Ondoyans de rang comme ondes, Ou comme les forests blondes Des espics souflez du vent.

Elle adonc qui regardoit Ses mains colères de rage, Pleine d'un feu qui l'ardoit.

Se redoubloit de courage :

« Par vous (disoit-ell'), mes mains, Tant de haineux inhumains Ce jourd'huy mordront la terre; Par vous l'honneur de la guerre Ja se dit mien, et par vous, Martelant plus dru que foudre, Je mettray l'Esprit en poudre, Accablé sous moy de coups.

Sus, soldars, il est saison Qu'ore un chacun se souvienne De soy et de sa maison.

Là-donc, de peur qu'il n'avienne Que nous sentions du vainqueur La loy, par faute de cœur.

Courage, enfans, la victoire Enrichira nostre gloire !

Autant qu'eux n'avons-nous pas De bras , de jambes et d'armes Pour repousser leurs alarmes Par l'effort de nos combats ?

Si, couards, vous estes pris, Rien que la mort ne vous reste.

Ne craignez donc les périls D'un butin tant manifeste ; Et bien, s'ils sont plus que nous, Le gain en sera plus dous, Et les louanges plus grandes D'avoir meurtry plus de bandes. » De tels mots la Chair flatoit Les cœurs bouillans de sa bande ,

CiNQjJiES ME Livre. 317

Et d'une alleure plus grande A la guerre les hastoit.

Jà, l'Esprit d'une autre part, Impatient qu'on l'assaille, Avoit franchy son rampart, Pour devancer la bataille.

Luy, de Raison accoustré, Horrible à voir s'est monstre Parmy les troupes menues, Comme un foudre entre les nues; Et, marchant à pas contez, Arrangeoit sous sa conduite Une longue et longue suite De chevaliers indomtez.

L'Amour divin fut vestu Du harnois de Résistance, Tout engravé de V^ertu , Et redoré de Constance, Là, Tardante Charité, Là, la simple Vérité De près son maistre accompagne, Avec sa forte compagne Qui suit les pas de son roy ; Là, l'antique Prud'hommie, Là, la Crainte d'infamie, Là, l'Espérance et la Foy.

Là tenoit rang la Pitié, De son guide la plus proche; Là s'avançoit l'Amitié Que chacun doit à son proche; Là les Contemplations Avecques les Passions Que l'ame fidèle endure Pour corriger la Chair dure, A la bataille arrivoient File à file d'une tire; Et mordans leurs lèvres d'ire, D'un grand branle se suivoient.

3i8 Odes.

L'Esprit ore se tournant, Haste son camp magnanime ; Ores un peu séjournant, De tels aiguillons l'anime:

« Amis, tentez le labeur, Et ne pallissez de peur Q u'une si lasche canaille Face entreprise qui vaille, Qui ja tremble seulement De voir sans plus vostre face, Tant nostre première audace L'espouvante horriblement. »

Ces mots finis, dans leur fort D'un saut de course s'eslance, Abatant le Monde mort Au premier heurt de sa lance.

Du bond en terre donné Ses armeures ont sonné.

Après, l'Orgueil il renverse, Qui, trépignant des pieds, verse Un lac rouge de son flanc.

Vomissant, ja froid et blesme, Du creux de la playe mesme L'ame, le fer et le sang.

Mortes après il rua Contre terre les Délices; Les Voluptez il tua Du coup qu'il tua les Vices.

Tant de neige ne chet pas.

Quand l'air l'esparpille à bas Pour enfariner la plaine, Comme la terre estoit pleine De soldars menus greslez.

Renversez sous tel orage , Par un estrange meslage L'un sus l'autre amoncelez.

L'Humilité s'attacha Contre la Gloire mondaine

CINQ.UIESME Livre. 319

Et sa lance luy cacha Droit en ceste part où l'aine Se joint avecque le flanc ; Le Péché, de crainte blanc, N'attendit la Repeiitance, Ains évitant sa puissance , Vint où Grâce l'enserra Dedans sa troupe hardie, Et d'une lance brandie Jusques au cœur Tenferra.

Un peu plus avant la Foy, Faisant branler son panache, Les charnels loin devant soy Foudroyoit à coups de hache; La Loy d'un grand coup d'espieu Profendit jusqu'au milieu L'opiniastre hérésie, Et la fausse Hypocrisie En cent morceaux trançonna ; La Justice, de sa pique, Si avant le Vice pique , Que mort le désarçonna.

D'un autre costé la Chair, Comme un bras d'une montagne Que l'orage fait broncher Au plus creux de la campagne, Casse , froisse , tonne , bruit ; En ce poinct elle destruit Les forces qu'elle rencontre; Mais l'Esprit s'opposa contre Son foudre trop inhumain.

Et, de prés se joignant d'elle, Effroyablement l'appelle Seule au combat main à main.

« Toy, dit-il, après avoir Contre mon obéissance Sceu tant d'armes esmouvoir.

Fuiras-tu bien ma puissance ?

520 Odes.

Toy qui as trahy mes lois, Et l'honneur que tu me dois, Toy, citoyenne mutine.

Que la Volonté divine Ore conduit au danger.

Et souflant sur toy sa haine, D'un bras violant t'attraine Sous les miens pour la vanger? »

Ja-ja la Chair pallissant De peur, s'escoule en la presse Devant l'ennemy puissant, Qui ja l'espaule luy presse; Et vouloit se repentir.

Quand l'Esprit luy fit sentir De son homicide poincte Le coup , où la gorge est joincte De l'espaule au plus gros os.

Ainsi mit fin aux batailles , Elle poussant ses entrailles D'un long ordre de sanglos.

Alors l'Esprit, glorieux De l'heur de son entreprise, A d'un bras victorieux La serve despouille prise; Puis Marguerite en orna, Et de laurier entourna Tout le beau rond de sa teste, Luy consacrant la conqueste De la Chair; car sa vertu Seule en moyenna la gloire, Et la fameuse victoire Que l'Esprit en avoit eu.

Jesus-Christ à ceste fois, Esbranlant dans sa main nue Le grand fardeau de la croix, Perçoit l'antre d'une nue A i'escart , pour voir çà bas La fin de ces deux combas;

CiNQjJiESME Livre. nii

Ayant ferme souvenance D'une fatale ordonnance Que l'ame au ciel monteroit Par une nouvelle porte, Dont la main sainctement forte Sa chair propre donteroit.

Lors son ange il appela Qui front à front des vents vole , Nageant par l'air çà et là Où le soufle sa parole :

«Poste, dit-il, marche, fuy, Huche les vents et les suy, Laisse ramer tes aisselles, Et glisse dessus tes ailes, Tant que bas tu te sois veu Dedans les champs (') qu'environne La tortueuse couronne Des monts surnommez de feu (2).

« Là, de ta parole endors Geste guerrière, et le voile De son victorieux corps Transforme au ciel en estoile; En-après laisse rouler Son idole parmy l'air (0, Afin qu'en terre elle tombe, Et, desdaignante la tumbe.

Vole en France sans repos Par la bouche de maint homme , Sans que jamais l'an consomme

1 . Dans le royaume de Navarre, qui est la plus part enclave des P^-renées , montaignes repliées et pleines de longues entorses et destours. R. !

2. Pyrenez, arro roj rru/sb? , autrefois bruslans comme le Vésuve et le Montgibel. ^^R.)

}. Sa ressemblance comme une ombre. Les philosophes composoient l'homme de trois choses : d'ame, de corps, et de cette ombre ou simulachre qu'ils imaginoient retenir la forme du corps. (R."'

Ronsard. — il. 2j

322 Odes.

Son voler vague et dispos. »

L'ange adonques s'est lié, Pour mieux haster sa carrière, A l'un et à l'autre pié L'une et l'autre talonniere, Dont il est porté souvent Egal aux souspirs du vent , Soit sus la terre ou sus l'onde , Quand sa roideur vagabonde L'avalle outre l'air bien loing; Puis sa perruque divine Coifa d'une capeline, Prenant sa verge en son poing.

De celle il est défermant L'œil de l'homme qui sommeille; De celle il est endormant Les yeux de l'homme qui veille; De celle en l'air soustenu.

Nagea tant qu'il fust venu Se percher sur la montagne Qui fend la France et l'Espagne, Mont que l'orage cruel Bat tousjours d'une tempeste, Tousjours en-glaçant sa teste D'un frimas perpétuel.

De là, se laissant pancher A corps élancé grand'erre, Fondoit en bas pour trancher Le vent qui raze la terre.

Deçà et delà vagant, A basses rames vogant Ores coup sur coup mobiles. Ores coyes et tranquilles Comme un oiseau qui pend bas, Et l'aile au vent ne desplie, Quand près des eaux il espie Le hazard de ses appas.

Ainsi l'humble messager,

CiNQjjiESME Livre. 323

Violant d'une aile subite, Glissa bassement léger Jusqu'au corps de Marguerite; D'elle les yeux il a clos, Puis, la chargeant sur le dos (Comme fut l'Athénienne Sur l'eschine thracienne), Haut dans l'air se suspendit Loin-loin de la terre basse , Et d'un long trac il repasse Par oiî mesme il descendit.

Lors il ficha dans les cieux De ce corps la masse entière; Il luy aa;grandit les yeux De rondeur et de lumière; Ses cheveux furent changez En nouveaux rais allongez, Ses deux bras et ses deux jambes En quatre jumelles flambes; Bref, ce fut un astre ardant, Lequel de là haut encores De son aspect bénin ores La France va regardant.

Si qu'elle avecques les feux De l'estoile de son frère Et des princes ses nepveux, Bien tost, oubliant sa sphère , Viendra flamber sur l'armet De Henry, droit au sommet.

Où l'espouvantable creste Luy flote dessur la teste Pour le guider aux dangers , Soit de l'onde ou de la terre, Quand les foudres de sa guerre Perdront les roys estrangers.

L'ange après dans l'univers Chassa son errante idole Pour voler dessus mes vers

524 Odes.

De l'un jusqu'à l'autre pôle ; Puis , cnargeant l'ame à son col , L'emporta d'un roide vol Toute pure et toute nette , Mieux luisant que sa planette, Sur le ciel jusques au lieu Où les ans fermes demeurent Entre ceux qui plus ne meurent, Incorporez avec Dieu.

Là, le droit chemin tenant, Tu es, ô Princesse! allée Où sous tes pieds maintenant Tu vois la terre avallée.

Tu vois sous tes pieds saillir Le jour pour naistre et faillir ; Tu vois la mer et ses voiles, Tu sçais le nom des estoiles; Le froid , le vent et le chaud Ne te donne plus de crainte, Toy faite nouvelle sainte Par les troupes de là haut.

Là, sous tes pieds les saisons Eternellement cheminent; Là tu cognois les raisons Des astres qui nous dominent ; Tu sçais pourquoy le soleil Ore pasle, ore vermeil, Prédit le vent et la pluye, Et le serein qui l'essuyé; Tu sçais les deux trains de l'eau Ou si c'est l'air qui séjourne, Ou si la terre qui tourne Nous porte comme un bateau.

Tu sçais dequoy se refont Les deux cornes renaissantes Que la lune ente à son front, Et qui les fait décroissantes ; Tu vois ce grand animal ,

CiNQ uiESME Livre. p^

Son rond et son nombre égal

Discordant en mélodie;

Où tu es, la maladie

Ne defleure la santé:

On n'y void rien qui desplaise.

Chacun y vit à son aise ,

De nul ennuy tourmenté.

Mais nous, pauvres et chetifs, Ici n'avons cognoissance Non-plus qu'enfans abortifs(') Du lieu de nostre naissance; Ains, désireux de gésir Dessous l'alléchant plaisir Des serenes de la vie (2), Jamais ne nous prend envie (Comme au GreCy de voir un jour La flame, en l'air proumenée, Sauter suc la cheminée De nostre antique séjour.

Si plustost je n'ay sacré Tes cendres à la Mémoire, Ne m'en sçaches mauvais gré :

Plus vive en sera la gloire.

Les arbres qui sont tardifs Demeurent plus long-temps vifs; Les fleurs tost espanouyes Tost s'en vont évanouyes, Et le colosse élevé Qui ores le ciel menace En un mesme trait d'espace Ne se vit point achevé.

Mais quel plus riche tombeau Blanc de neige parienne (5) Jadis t'eust dressé plus beau

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