A NICOLAS DENISOT
Ode X.
Bien que le repli de Sarte Qui lave ton Alsinois En serpentant ne s'écarte De mon fleuve vendomois (a) , Et que les champs de ton estre.
Que les Muses ont en soin ,
^£n que la counc .
^^^ ton Maine fait valoiri"" '^'P^ntant ne s'escarte ^u cours de mon petit Loir.
Marques solennelles quel'onobservoit aux victimes.
CiNQjJiESME Livre. ^59
Du païs qui me vid naistre Ne se bornent pas de loin,
Cela pourtant n'avoit force De m'allecher, sans avoir Premier engoulé l'amorce Qui pendoit de ton sçavoir; Et non ta Sarte voisine, Ny ton champ voisin au mien :
Nostre amitié n'estoit dine D'un si vulgaire lien.
La vertu fut en partie Le lien qui nous joignit, Et la mesme sympathie Celle qui nous estraignit; C'est aonc l'heureuse folie Dont le Ciel folastre en nous , Non le pais, qui nous lie D'un anollement si dous.
Quoy ! celuy que la Nature A dés l'enfance animé De poésie et peinture Ne doit-il pas estre aimé?
Puis que telle fureur double, Tel double présent des Cieux Volontiers les hommes trouble, Qui sont les mignons des dieux ?
Mais où est l'œil qui n'admire Tes tableaux si bien pourtraits Que la nature se mire Dans le parfait de leurs traits? Où est l'aureille bouchée De telle indocte espesseur Qui ne rie estant touchée De tes vers pleins de douceur ?
Cesse donc et ne souhéte De t'enrichir plus de rien , Toy qui es peintre et poète, Fuy l'autre troisiesme bien;
540 Odes,
Car si l'ardante musique (En t'ornant de sa vertu) Jointe aux deux autres te pique, Bons Dieux ! que deviendrois-tu ?
Ton ame , fuyant la peine Dont tu serois agité , S'eschapperoit , las! trop pleine De tant de divinité, Et ses passions nouvelles Aux deux flancs luy bouteroient , Pour la mieux haster, des ailes Qui par l'air l'emporteroient.
Vrayment, Dieu, qui tout ordonne Sans estre forcé d'aucun , Le beau présent qu'il te donne Ne donne pas à chacun ; Aussi sa saincte pensée, Dessignant ce monde beau , A sa forme commencée Sus le dessein d'un tableau,
Le variant en la sorte D'un pourtraict ingénieux, Où maint beau trait se rapporte Pour mieux rejouir les yeux.
Sois doncque seur, pour ne craindre Que la Mort en te pressant Puisse ton renom estaindre Avec le corps périssant.
Vaines seroient ses allarmes, En vain l'arc elle band'roit, Toy tenant au poing les armes, A t'en servir si adroit; Car le pincel et la plume, A qui les sçait bien ruer, Ont usurpé la coustume De la mort mesme tuer.
Jean second, de qui la gloire N'ira jamais défaillant,
CiNQjJiESME Livre. ^41
Eut contre elle la victoire, Par tels outils l'assaillant, Dont la main industrieuse Animoit péniblement La carte laborieuse , Et la table également (a),
Et duquel les baisers ores , Pour estre venus du Ciel , En ses vers coulent encores Plus doux que Tattique miel.
Mais, ô Denisot, qui est-ce Qui peindra les yeux traitis De Cassandre ma déesse , Et ses blonds cheveux tortis ?
Lequel d'entre vous sera-ce Qui pourroit bien colorer La majesté de sa grâce Qui me force à l'adorer ?
Et ce front dont elle abuse Ce pauvre poète amant , Son ris ^ains une Méduse) Qui tout me va transformant ?
Amour qui le cœur me ronge , Pour redoubler mon esmoy, Ceste nuict trois fois en songe L'a fait apparoistre à moy ; Mais sa fuite, accoustumée De me tromper si souvent, S'enfuit comme une fumée Qui se joue avec le vent.
a. Var. (1587):
A'moit ' d'amours et de pleurs La carte laborieuse, Et la table de couleurs.
i . A'raoit , c'est ce qu'on dit , escorchant le latin , animoit. L'un et l'autre est bon. (Ronsard.)
342 Odes.
Ode XI.
Sur toute fleurette déclose J'aime la senteur de la rose Et l'odeur de la belle fleur Qui de sa première couleur Pare la terre , quand la glace Et l'hyver au soleil font place.
Les autres boutons vermeillets, La giroflée et les œillets, Et le bel esmail qui varie L'honneur gemmé d'une prairie En milles lustres s'esclatant , Ensemble ne me plaisent tant Que fait la rose pourperette , Et de Mars la blanche fleurette.
Que puis-je, pour le passe-temps Que vous me donnez le printemps y Prier pour vous deux autre chose y Sinon que toy, pourprine rose, Puisses toujours avoir le sein En mai de rosée tout plein, Et que jamais le chaut qui dure En juin ne te fasse laidure(û).?
Ny à toy, fleurette de mars, Jamais l'hyver, lorsque tu pars Hors de la terre, ne te face
a. Var. (1587) :
Du teint de honte accompagné Sois toujours en may rebaigné De la rosée qui doux glisse , Et jamais juin ne te janisse^
CiNQ uiESME Livre. 34'
Pancher morte dessus la place ; Ains toujours, maugré la froideur, Puisses-tu de ta soefve odeur Nous annoncer que Tan se vire Plus doux vers nous, et que Zephyre Après le tour du fascheux temps Nous ramené le beau printemps.
Ode XII.
Je veux, Muses aux beaux yeux.
Muses mignonnes des dieux, D'un vers qui coule sans peine Louanger une fontaine.
Sus donc. Muses aux beaux yeux, Muses mignonnes des dieux.
D'un vers qui coule sans peine, Louangeons une fontaine , C'est à vous de me guider, Sans vous je ne puis m'aider, Sans vous , Brunettes , ma lyre Rien de bon ne sçauroit dire.
Mais, Brunettes aux beaux yeux Brunes mignonnes des dieux, S'il vous plaist tendre ma lyre Et m'enseigner pour redire Cela que dit vous m'aurez, Lors , Brunettes , vous m'oirez A nos françoises aureilles Chanter vos douces merveilles.
0 beau crystal murmurant, Que le ciel est azurant D'une belle couleur blue, Où ma dame toute nue
344 Odes.
Lave son beau teint vermeil Qui detenoit le soleil , Et sa belle tresse blonde, Tresse aux Zéphyrs vagabonde, Comme Ceres esmouvant La sienne aux souspirs du vent.
Tresse vray'ment aussi belle Que celle d'Amour, ou celle Qui va de crespes reflos Frappant d'Apollon le dos.
C'est toy, belle Fontenette, Oii ma douce mignonnette , A miré ses deux beaux yeux , Ainçois deux astres des cieux , Que la gaye Paphienne , La brunette Cyprienne, Sur ceux des Grâces lou'roit, Et pour siens les avou'roit, Tant teur mignotise darde D'amours à qui les regarde.
C'est toy qui dix mille fois As relavé les beaux doigts De ma douce Cassandrette Dedans ta douce ondelette, Doigts qui de beauté vaincus Ne sont de ceux de Bacchus, Tant leurs branchettes sont pleines De mille rameuses veines Par où coule le beau sang Dedans leur yvoire blanc, Yvoire où sont cinq perlettes Luisantes, claires et nettes.
Ornant les bouts fmissans De cinq boutons fleurissans.
C'est toy, douce Fontelette, Qui dans ta douce ondelette As baigné ses deux beaux piez , Piez de Thetis déliez,
C1NQ.UIESME Livre. ^45
Et son beau corps qui ressemble Aux lys et roses ensemble ; Corps qui pour l'avoir veu nu M'a fait Acteon cornu, Me transformant ma nature En sauvagine figure; Mais de ce mal ne se deut Mon cœur, puis qu'elle le veut.
C'est toy, douce Fontelette, Dont la mignarde ondelette A cent fois baisé les brins (') De ses boutons cinabrins, De ses lèvres pourperées, De ses lèvres nectarèes , De ses roses de qui sort Le ris qui cause ma mort.
C'est toy qui laves sa hanche, Sa grève et sa cuisse blanche, Et son qui ne fait encor(2}