A MONSIEUR DE VERDUN
Secrétaire et conseiller du Roy.
Ode XXVIII(i5é7).
Si j'avois un riche trésor, Ou des vaisseaux engravez d'or, Tableaux ou médailles de cuivre, Ou ces joyaux qui font passer Tant de mers pour les amasser, Où le jour se laisse revivre,
Je t'en ferois un beau présent.
Mais cjuoy! cela ne t'est plaisant, Aux richesses tu ne t'amuses Qui ne font que nous estonner ; C'est pourquoy je te veux donner Le bien que m'ont donné les Muses.
Je sçay que tu contes assez De biens l'un sur l'autre amassez, Qui périssent comme fumée , Ou comme un songe qui s'enfuit Du cerveau si tost que la nuit Au second somme est consumée.
L'un au matin s'enfle en son bien , Qui au soleil couchant n'a rien, Par défaveur, ou par disgrâce, Ronsard. — II. 24
Ou par un changement commun , Ou par l'envie de quelqu'un Qui ravit ce que l'autre amasse.
Mais les beaux vers ne changent pas.
Qui durent contre le trespas, Et en devançant les années , Hautains de gloire et de bon-heur, Des hommes emportent l'honneur Dessur leurs courses empennées.
Dy-moy , Verdun , qui penses-tu Qui ait déterré la vertu D'Hector, d'Achille et d'Alexandre, Envoyé Bacchus dans les Cieux , Et Hercule au nombre des dieux, Et de Junon l'a fait le gendre,
Sinon le vers bien accomply.
Qui tirant leurs noms de l'oubly, Plongez au plus profond de l'onde De Styx, les a remis au jour, Les relogeant au grand séjour Par deux fois de nostre grand monde ?
Mort est l'honneur de tant de rois Espagnols, germains et françois, D'un tombeau pressant leur mémoire ; Car les rois et les empereurs Ne différent aux laboureurs Si quelcun ne chante leur gloire. ^
Quant à moy, je ne veux souffrir Que ton beau nom se vienne offrir A la Mort, sans que je le vange.
Pour n'estre jamais finissant, Mais d'âge en âge verdissant, Surmonter la Mort et le change.
Je veux, maugré les ans obscurs, Que tu sois des peuples futurs Cognu sur tous ceux de nostre âge.
Pour avoir conçeu volontiers Des neuf Pucelles les mestiers,
CiNCLUiESME Livre. 571
Qui t'ont enflamé le courage, Non pas au gain ny au vil prix,
Mais pour estre des mieux appris
Entre les hommes qui s'assemblent
Sur Parnasse au double sourci;
C'est pourquoy tu aimes aussi
Les bons esprits qui te ressemblent.
Or pour le plaisir, quant à moy,
Verdun, que j'ay reçeu de toy,
Tu n'auras rien de ton poète
Sinon ces vers que je t'ay faits,
Et avec ces vers les souhaits
Que pour bon-heur je te souhaite.
Dieu vueille bénir ta maison
De beaux enfans naiz à foison
De ta femme belle et pudique;
La concorde habite en ton lit.
Et bien loin de toy soit le bruit
De toute noise domestique.
Sois gaillard, dispost et joyeux ,
Ny convoiteux ny soucieux Des choses qui nous rongent l'ame; Fuy toutes sortes de douleurs, Et ne pren soucy des malheurs Qui sont prédits par Nostradame.
Ne romps ton tranquille repos Pour papaux, ny pour huguenots, Ny amy d'eux , ny adversaire , Croyant que Dieu père tres-dous ''Qui n'est partial comme nous) Sçait ce qui nous est nécessaire.
N'ayes soucy du lendemain , Mais, serrant le temps en la main, Vy joyeusement la journée Et l'heure en laquelle seras :
Et que sçais-tu si tu verras L'autre lumière retournée?
372 Odes.
Couche-toy à l'ombre d'un bois, Ou près d'un rivage où la vois D'une fontaine jazeresse Tressaute, et tandis que tes ans Sont encore et verds et plaisans , Par le jeu trompe la vieillesse.
Tout incontinent nous mourrons, Et bien loin bannis nous irons Dedans une nacelle obscure Où plus de rien ne nous souvient , Et a'où jamais on ne revient :
Car ainsi l'a voulu Nature.