MAGIE, OU DÉLIVRAHCE D'AMOUR
Ode XXIX(i^78).
Sans avoir lien qui m'estraigne, Sans cordons, ceinture ny nouds, Et sans jartiere à mes genous Je vien aessus ceste montaigne,
Afin qu'autant soit relasché Mon cœur d'amoureuses tortures, Comme de nœuds et de ceintures Mon corps est franc et détaché.
Démons , seigneurs de ceste terre , Volez en troupe à mon secours , Combattez pour moi les Amours :
Contre eux je ne veux plus de guerre.
Vents qui soufflez par ceste plaine , Et vous, Seine, qui promenez Vos flots par ces champs , emmenez
CiNCLUiESME Livre.
En l'Océan noyer ma peine {a).
Va-t'en habiter tes Cytheres , Ton Paphos, Prince idalien :
Icy pour rompre ton lien Je n'ay besoin de tes mystères.
Anterot, preste-moy la main, Enfonce tes flèches diverses ; Il faut que pour moy tu renverses Cet enneniy du genre humain.
Je te pry, grand Dieu, ne m'oublie!
Sus, page, verse à m.on costé Le sac que tu as apporté, Pour me guarir de ma folie !
Brusle du soufre et de l'encens.
Comme en l'air je voy consommée Leur vapeur, se puisse en fumée Consommer le mal que je sens!
Verse-moy l'eau de ceste esguiere ; Et comme à bas tu la respans, Qu'ainsi coule en ceste rivière L'amour, duquel je me répans.
Ne tourne plus ce devideau :
Comme soudam son cours s'arreste , Ainsi la fureur de ma teste Ne tourne plus en mon cerveau.
a. V'ar.
Venez tost aërins gendarmes ; Démons, volez à mon secours.
Je quitte , apostat des amours, La solde , le camp et Us armes.
Vents qui meuvez l'air vostre am-j.
En/ans engendrez de la Seine, En l'Océan noyez ma peine; Noyez Amour, mon ennemy.
374 Odes.
Laisse dans ce genièvre prendre Un feu s'enfumant peu à peu:
Amour! je ne veux plus de feu, Je ne veux plus que de la cendre,
Vien viste, enlasse-moy le flanc, Non de thym ny de marjolaine, Mais bien d'armoise et Je vervaine, Pour mieux me rafraischir le sang.
Verse du sel en ceste place:
Comme il est infertile, amsi L'engeance du cruel soucy Ne couve en mon cœur plus de race.
Romps devant moy tous ses presens, Cheveux, gands , chifres, escriture, Romps ses lettres et sa peinture.
Et jette les morceaux aux vens.
Vien donc, ouvre-moy ceste cage, Et laisse vivre en libertez Ces pauvres oiseaux arrestez , Ainsi que j'estois en servage.
Passereaux , volez à plaisir ; De ma cage je vous délivre , Comme désormais je veux vivre Au gré de mon premier désir.
Vole, ma douce tourterelle, Le vray symbole de l'amour; Je ne veux plus ni nuit ni jour Entendre ta plainte fidelle.
Pigeon, comme tout à l'entour Ton corps emplumé je desplume, Puissé-je, en ce feu que j'allume, Déplumer les ailes d'Amour;
Je veux à la façon antique Bastir un temple de cyprès.
Où d'Amour je rompray les traits Dessus l'autel anterotique.
Vivant il ne faut plus mourir,
CiNQjJiESME Livre.
Il faut du cœur s'oster la playe:
Dix lustres veulent que j'essaye Le remède de me guarir.
Adieu, Amour, adieu tes fiâmes, Adieu ta douceur, ta rigueur.
Et bref, adieu toutes les dames Qui m ont jadis bruslé le cœur.
Adieu le mont Valerien, Montagne par Venus nommée , Quand Francus conduit son armée Dessus le bord Parisien.
37<5 Odes.
VERS SAPPHIQUES.
es vers sapphiqiies ne sont, ny ne furent , ■ny ne seront jamais agréables, s^ils ne 'sont chantez de voix vive, ou pour le moins accordez aux instrumens, qui sont la vie et l'ame de la poésie. Car Sapphon chantant ces vers ou accommodez à son cystre , ou à quelque rehec , estant toute rabuffée, à cheveux mal-agencez et négligez, avec un contour d'yeux languissants et putaciers, leur donnoit plus de grâce que toutes les trompettes, fifres et tabourins n'en donnoient aux vers masles et hardis d'Alcée, son citoyen et contemporain, faisant la guerre aux tyrans.
ODE SAPPHIQJJE XXX (1584).
Belle dont les yeux doucement m'ont tué Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué Et m'ont en un roc insensible mué
En mon poil grison, Que i'estois heureux en ma jeune saison, Avant qu'avoir beu l'amoureuse poison!
Bien loin de souspirs, de pleurs et de prison.
Libre je vivoy.
Sans servir autruy, tout seul je me servoy; Engagé n'avois ny mon cœur ny ma foy; De ma volonté j'estois seigneur et roy.
0 fascheux Amour !
CiNQ uiESME Livre. 577
Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton séjour? Je languis la nuit, je souspire le jour; Le sang tout gelé se ramasse à l'entour
De mon cœur transi.
Mon traistre penser me nourrit de souci ; L'esprit y consent et la raison aussi.
Long temps en tel mal vivre ne puis ainsi :
La mort vaudroit mieux.
Devallon là bas à ce bord stygieux ; D'amour ny du jour je ne veux plus jouyr. Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
Comme i'ay l'ouvr.
ODE SAPPHIQUE XXXI M584).
Mon âge et mon sang ne sont plus en vigueur, Les ardents pensers ne m'eschauffent le cœur; Plus mon chef grison ne se veut enfermer
Sous le joug d'aimer.
En mon jeune avril , d'Amour je fus soudart , Et , vaillant guerrier, portay son estendart ; Ores à l'autel de Venus je l'appens,
Et forcé me rens.
Plus ne veux ouyr ces mots délicieux : a Ma vie, mon sang, ma chère ame, mes yeux. » C'est pour les amans à qui le sang plus chaud
Au cœur ne défaut.
Je veux d'autre feu ma poitrine eschaufer, Cognoistre nature et bien philosopher.
Du monde sçavoir et des astres le cours,
Retours et destours.
Donc, sonnets, adieu! adieu, douces chansons ! Adieu, dance! adieu de la lyre les sons! Adieu , traits d'Amour ! Volez en autre part
Qu'au cœur de Ronsard.
378 Odes.
Je veux estre à moy, non plus servir autruy; Pour autruy ne veux me donner plus d'ennuy 11 faut essayer, sans plus me tourmenter,
De me contenter.
L'oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité, Sa cage rompant, cherche sa liberté :
Servage d'esprit tient de liens plus forts
Que celuy du corps.
Vostre affection m'a servy de uon-heur.
D'estre aimé de vous ce m'est un grand honneur. Tant que l'air vital en moy se respandra,
Il m'en souviendra.
Plus ne veut mon âge à l'amour consentir. Repris de nature et d'un tard repentir. Combattre contre elle et luy estre odieux,
C'est forcer les dieux.