AU FLEUVE DU LOIR
oir, dont le cours heureux distille
lAu sein d'un pays si fertile, Fay bruire mon renom D'un grand son en tes rives, Qui se doivent voir vives Par l'honneur de mon nom.
Ainsi Tethys te puisse aimer Plus que nul qui entre en la mer!
Car, si la Muse m'est prospère, Fameux comme Amphryse, j'espère Te faire un jour nombrer Aux rangs des eaux qu'on prise, Et que la Grèce apprise A daigné célébrer.
Pour estre le fleuve éternel Qui baignes mon nid paternel.
Là donc d'un autre bruit résonne Le bruit que ma Muse te donne.
426 Odes
Tu voirras désormais Par moy ton onde fière S'enfler par ta rivière, Qui ne mourra jamais, Resonnant avec un grand son L'honneur de moi, ton nourrisson {a).
Loir, de qui la bonté ne cède Au Nil qui l'Egypte possède,
Pour le loyer d'avoir
( Eternizant ta gloire
De durable mémoire)
Fait si bien mon devoir, Quand j'auray mon âge accompli.
Enseveli d'un long oubli.
Si quelque pèlerin arrive
Auprès de ta parlante rive, Dy luy à haute vois Que ma Muse première Apporta la lumière De Grèce en Vendomois;
Dy-luy ma race et mes ayeux.
Et le sçavoir que j'eu des cieux;
Dy-leur que moy, d'affaire vuide.
Ayant tes filles pour ma guide,
A tes bors j'encorday
Sur la lyre ces odes,
Et aux françoises modes
Premier les accorday; Dis-lui ma Cassandre, et ces vers Qu'à ton bord je chante à l'envers.
a. Var. :
Car l'honneur qui des Muses vient Ferme contre l'âge se tient.
A CASSANDRE FUYARDE (i^SO-
Tu me fuis d'une course viste Comme un fan qui les loups évite Allant les mamelles chercher De sa mère pour se cacher, Sautelant , de frayeur, ce semble, Si un rameau le vient toucher ; Car, pour le moindre bruit que face D'un serpent la glissante trace, Et de genoux et de cœur tremble;
Mais toy, belle, qui m'es ensemble Ma douce vie et mon trespas, Comme un lion je ne cours pas Après toi pour te faire outrage.
Mets donc, ma mignonne, un peu bas La cruauté de ton courage; Arreste , fuyarde , tes pas , Et toy, ja d'âge pour te fendre.
Laisse ta mère, et vien apprendre Combien l'Amour donne d'esbas.
DU JOUR NATAL DE CASSANDRE (i s 50)-
Chanson , voici le jour Où celle là qui la terre décore, Et que mon œil idolâtre et adore , "Vint en ce beau séjour.
Le Ciel d'amour atteint, Ardant de voir tant de beautez , l'admire, Et, se courbant dessus sa face, mire Tout l'honneur de son teint.
Caries divins flambeaux.
Grandeur, vertu , les Amours et la Grâce,
A qui mieux mieux embellirent sa face De leurs presens plus beaux ,
Afin que par ses yeux Tout l'imparfait de ma jeunesse folle Fust corrigé , et qu'elle fust l'idole
Pour me guider au mieux.
Heureux jour retourné, A tout jamais j'auray de toy mémoire Et d'an en an je chanteray la gloire
De l'honneur en toy né.
Sus, page, vistement Donne ma lyre, afin que sur sa corde D'un pouce doux en sa faveur s'accorde
Ce beau jour saintement.
Semé par la maison Tout le trésor des prez et de la plaine, Le hs, la rose, et cela dont est pleine '
La nouvelle saison.
Puis crie au temple aussi Que le Soleil ne vit oncques journée Qui fust de gloire et d'honneur tant ornée
Comme il voit ceste-cy.
AU REVERENDISSIME Cardinal du Bellay (i0o).
Dedans ce grand monde où nous sommes Enclos généralement.
Il n'y a tant seulement Qu'un genre des dieux et des hommes :
Eux et nous n'avons mère qu'une, Tous par elle nous vivons , Et pour héritage avons Geste grand' lumière commune.
Nostre raison qui tout avise,
Des dieux compagnons nous rend;
Sans plus un seul différent Nostre genre et le leur divise, La vie aux dieux n'est consumée,
Immortel est leur séjour,
Et l'homme ne vit qu'un jour Fuyant comme songe ou fumée;
Mais celuy qui acquiert la grâce
D'un bien-heureux escrivant,
De mortel se fait vivant , Et au rang des célestes passe ;
Comme toy, que la Muse apprise
De ton Macrin a chanté ,
Et t'a un los enfanté Qui la fuitte des ans mesprise.
Elle a perpétué ta gloire
La logeant là haut aux cieux ,
Et a fait esgale aux dieux L'éternité de ta mémoire.
Apprenez donc , vous rois et princes ,
Les poètes honorer.
Qui seuls peuvent décorer Vous, vos sujets et vos provinces.
Sans plus, le grand prince Alexandre,
Qui à la terre commandoit.
Un Homère demandoit Pour faire ses labeurs entendre.
La France d'Homeres est pleine,
Et d'eux liroit-on les fais
S'ils estoient tous satisfais Autant que mérite leur peine.
430 Odes