I . Imitée d'Anacréon
Je foule en esprit les honneurs, Et les estats des grands seigneurs A coups de pied j'écraze à terre.
Verse-moy doncq' du vin nouveau j Pour m'arracher hors du cerveau Le soin par qui le cœur me tombe ; Verse donc pour me l'arracher.
Il vaut mieux yvre se coucher Dans le lict, que mort dans la tombe.
Ode. (1572.)
J'oste Grevin de mes escris , Pour ce qu'il fut si mal-appris , Afin de plaire au calvinisme (Je vouloy dire à l'athéisme), D'injurier par ses brocards Mon nom , cogneu de toutes partS;, Et dont il faisoit tant d'estime Par son discours et par sa rime.
Les ingrats je ne puis aimer, Et toy, que je veux bien nommer, Beau Chrestien, qui fais l'habile homme Pour te prendre au pape de Rome Et à toute l'antiquité, Cesse ton langage effronté , Sans blasmer, en blasmant l'Eglise Que le bon Jésus auctorise.
Ceux qui t'aymoient, et plus cent fois Vrayment que tu ne meritois.
Vous n'avez les testes bien faites :
Vous estes deux nouveaux poètes.
Taisez-vous , ou comme il faudra Mon cuisinier vous respondra, Car de vous présenter mon page, Ce vous seroit trop d'avantage.
SUR LA MORT D'UNE HACQUENÉE. (i 550.)
Les trois Parques, à ta naissance, T'avoyent octroyé le pouvoir De ne mourir ains que de France Le dernier bord tu peusses voir.
Or, pour la fin de tes journées , Ton dernier voyage restoit Sous les fatales Pyrénées, Où Tarrest de ta mort estoit ,
De ta mort qui fiere t'accable , Non pas te meurtrissant ainsy Qu'un cheval tout pelé du cable Aux coups de fouets endurci ;
Mais te poussant par une porte, Le pont levis s'est enfoncé , Avec lequel la mort t'emporte , Te renversant dans le fossé.
Toy morte donc , que la Bretagne, Ta mère, ne se vante pas De haquenée qui attaigne Ta course, ton amble, ton pas,
Ne moins les sablonneuses plaines De la chaude Afrique, où souvent Les jumens (miracle) sont pleines N'ayant mary sinon le vent.
Ode. (i 560.)
Venus est par cent mille noms Et par cent mille autres surnoms Des pauvres amans outragée :
L'un la dit plus dure que fer, L'autre la surnomme un enfer, Et l'autre la nomme enragée;
L'un l'appelle soucis et pleurs, L'autre tristesses et douleurs , Et l'autre la désespérée.
Mais moy, pour ce qu'elle a tousjours Esté propice à mes amours, ie la surnomme la sucrée.
Ode. (i 560.)
T'oseroit bien quelque poëte Nier des vers, douce alouette.'^ Quant à moy, }e ne l'oserois.
Je veux célébrer ton ramage Sur tous oyseaux qui sont en cage Et sur tous ceux qui sont es bois.
Qu'il te fait bon ouir à l'heure Que le bouvier les champs labeure, Quand la terre le printemps sent, Qui plus de ta chanson est gaye , Que courroucée de la playe Du soc qui l'estomac luy fend!
Si-tost que tu es arrosée Au poinct du jour de la rosée, Tu fais en l'air mille discours ; En l'air des aisles tu frétilles, Et pendue au ciel tu babilles Et contes aux vents tes amours.
Puis du ciel tu te laisses fondre Dans un sillon vert, soit pour pondre, Soit pour esclorre ou pour couver, Soit pour apporter la bêchée A tes petits, ou d'une achée, Ou d'une chenille, ou d'un ver.
Lors moy, couché dessus Therbette D'une part j'oy ta chansonnette; De l'autre, sus du poliot,
A l'abry de quelque fougère , J'escoute la jeune bergère Qui dégoise son lerelot.
Lors je dy : « Tu es bien-heureuse, Gentille alouette amoureuse.
Qui n'as peur ny soucy de rien , Qui jamais au cœur n'as sentie Les desdains d'une fiere amie , Ny le soin d'amasser du bien ;
«Ou si quelque soucy te touche, C'est, lors que le soleil se couche.
De dormir et de réveiller De tes chansons, avec l'aurore, Et bergers et passans encore , Pour les envoyer travailler. »
Mais je vy tousjours en tristesse Pour les fiertez d'une maistresse Qui paye ma foy de travaux Et d'une plaisante mensonge, Mensonge qui tousjours alonge La longue trame de mes maux.
Ode. (1560.)
Si tu me peux conter les fleurs Du printemps, et combien d'arène La mer, trouble de ses erreurs, Contre le bord d'Afrique ameine,
Si tu me peux conter des cieux Toutes les estoilles ardantes, Et des vieux chesnes spacieux Toutes les fueilles verdoyantes ;
Si tu me peux conter l'ardeur Des amans et leur peine dure, Je te feray le seul conteur, Magny, des amours que j'endure.
Conte d'un rang premièrement Deux cens que je pris en Touraine; De l'autre rang, secondement, Quatre cens que je pris au Maine.
Conte , mais jette prés à prés Tous ceux d'Angers et de la ville D'Amboise, et de Vendosme après.
Qui se montent plus de cent mdle.
Conte après six cens à la fois Dont à Paris je me vy prendre; Conte cent millions qu'à Blois Je pris dans les yeux de Cassandre.
Quoy ! tu fais les contes trop cours ! Il semble que portes envie Au grand nombre de mes amours; Conte-les tous, je te supplie.
Mais non, il les vaut mieux oster, Car tu ne trouverois en France Assez de gettons pour conter D'amours une telle abondance.
Ode. (1560.)
Certes par effect je sçay Ce vieil proverbe estre vray, ft Qu'entre la bouche et le verre Le vin souvent tombe à terre, Et ne faut que l'homme humain S'asseure de nulle chose.
Si ja ne la tient enclose Estroittement dans la main. »
On dit que le ciel esgal Donne du bien et du mal Indifféremment à l'homme; Mais à moy, mal heureux comme Si j'estois conceu d'un chien
Ou d'une fiere lionne, Tousjours mal sur mal me donne, Et jamais un pauvre bien.
Ainsi , cruel , il te plaist De m'abbatre, et, qui pis est, Comme si portois envie Aux angoisses de ma vie , Pour me faire au double choir En toute misère extrême , Tu me fais haïr moy-mesme , Et du tout m'ostes l'espoir.
Ode. ^i 560.)
Ma maistresse, que j'aime mieux Dix mille fois ny que mes yeux , Ny que mon cœur, ny que ma vie, Ne me donne plus, je te prie, Des confitures pour manger, Pensant ma fièvre soulager :
Car ta confiture, mignonne, Tant elle est douce, ne me donne Qu'un désir de tousjours vouloir Estre malade pour avoir Tes friandises en la bouche.
Mais bien si quelque ennuy te touche De me voir ainsi tourmenté Pour la perte de ma santé.
Et si tu veux que dés ceste heure Pour vivre dedans moy je meure, Fay-moy serment par Cupidon , Par ses traits et par son brandon , Et par son arc et par sa trousse , Et par Venus, qui est si douce A celles qui gardent leur foy, Que jamais un autre que moy.
Fust-ce un Adonis , n'aura place En ton heureuse bonne-grace.
Lors ton serment pourra guarir La fièvre qui me lait mourir, Et non ta douce confiture , Qui ne m'est que vaine pasture.
Ode. (i 560.)
Ah ! fiévreuse maladie , Comment es-tu si hardie D'assaillir mon pauvre corps, Qu'Amour dedans et dehors De nuit et de jour enflame Jusques au profond de l'ame.
Et sans pitié prend à jeu De le mettre tout en f^eu ?
Ne crains-tu point, vieille blesme.
Qu'il ne te brûle toy-mesme?
Mais que cherches-tu chez-moy ?
Sonde-moy partout, et voy Que je ne suis plus au nombre Des vivans, mais bien un ombre De ceux qu'Amour et la Mort Ont conduit delà le port.
Compagnon des troupes vaines.
Je n'ay plus ny sang, ny veines, Ny flanc, ny poumons, ny cœur; Long-temps a que la rigueur De ma trop fière Cassandre Me les a tournez en cendre.
Donc, si tu veux m'oflfenser, Il te faut aller blesser Le tendre corps de m'amie; Car en elle gist ma vie, Et non en moy, qui mort suis,
RETRANCHEES. 445
Et qui sans ame ne puis Sentir chose qu'on me face , Non plus qu'une froide masse De rocher ou de métal , Qui ne sent ne bien ne mal.