A SON LIVRE
Bien c|u'en toy, mon livre, on n'oye Achille es plaines de Troye Brandir l'homicide dard, Et qu'un Hector n'y foudroyé L'estomac d'un Grec soudard,
Ne laisse pourtant de mettre Tes vers au jour, car le mètre Qu'en toy bruire tu entens T'ose pour jamais promettre Te faire vainqueur du temps.
Si la gloire et la lumière De Smyrne luit la première, L'honneur sur tous emportant, Une muette fumière N'obscurcit Thèbes pourtant.
Les vers qu'il m'a pieu de dire Sur les langues de ma lyre Vivront, et, supérieurs Du temps, on les voirra lire Des hommes postérieurs.
Sus donc, Renommée, charge Dessus ton espace large Mon nom, qui tente les cieux, Et le couvre sous ta targe, De peur du trait envieux.
Mon nom, dés l'onde atlantique Jusqu'au dos du More antique, Soit immortel tesmoigné.
Et depuis l'isle erratique Jusqu'au Breton esloigné,
A fin que mon labeur croisse Et sonoreux apparoisse Lyrique par dessus tous, Et que Thebes se cognoisse Faite Françoise par nous.
Ode. (1^84.)
Cependant que ce beau mois dure, Mignonne, allons sur la verdure; Ne laisson perdre en vain le temps :
L'âge glissant, oui ne s'arreste, Meslant le poil ae nostre teste, S'enfuit ainsi que le printemps.
Donc, cependant que nostre vie Et le temps d'aimer nous convie, Aymon, moissonnon nos désirs, Passon l'amour de veine en veine.
Incontinent la mort, prochaine, Viendra desrober nos plaisirs.
Odelette.
Boivon, le jour n'est si long que le doy. Je perds, amy, mes soucis quand je boy. Donne-moy viste un jambon sous ta treille, Et la bouteille Grosse à merveille Glougloute auprès de moy.
Avec la tasse et la rose vermeille Il faut chasser l'esmoy.
A JEAN D'AURAT. (1^50.
Puissé-je entonner un vers Qui raconte à Tunivers Ton los porté sus son aile, Et combien je fus heureux Succer le laict savoureux De ta féconde mammelle!
Sur ma langue doucement Tu mis au commencement Je ne sçay quelles merveilles Que vulgaires je rendy, Et premier les espandy Dans les françoises aureilles.
Si , en mes vers , tu ne vois Sinon le miel de ma vois Versé pour ton los repaistre, Qui m'en oseroit blasmer?
Le disciple doit aimer.
Vanter et louer son maistre.
Nul ne peut monstrer devant Qu'il soit expert et sçavant, Et l'ignorance n'enseigne Comme on se doit couronner Et le chef environner D'une verdoyante ensaigne.
Si j'ay du bruit, il n'est mien; Je le confesse estre tien, Dont la science hautaine
Tout altéré me trouva, Et bien jeune m'abreuva De l'une et l'autre fontaine.
De sa mère i'apprentif Peut de son luth aeceptif
44^ Odes
Tromper les bandes rurales.
Puisse avenir que ma vois Attire et flate des rois Les grandes mains libérales!
L'honneur nourrit le sçavoir.
Quand l'œil d'un prince veut voir Le ministre de la Muse, Phebus luy fait ses leçons; Phebus aime ses chansons, Et son luth ne luy refuse.
On ne se travaille point Ayant un disciple époint A vertu dés sa naissance; En peu de jours il est fait D'apprentif maistre parfait :
J'en donne assez cognoissance.
A RENÉ D'ORADOUR, Abbé de Beus. (1550.)
Le Temps, de toutes choses maistre Les saisons de l'an terminant, Monstre assez que rien ne peut estre Longuement durable en son estre Sans se changer incontinant.
Ores l'hyver brunit les cieux D'un grand voile obscur emmuré; Ores il soufle audacieux, Ores froid, ores pluvieux.
En son inconstance asseuré;
Puis, quand il s'enfuit variable.
On revoit Zephyre arriver, Amenant un ciel amiable.
Qui est beaucoup plus agréable Après qu'on a senti l'hyver.
Quand un soucy triste et hideux , Oradour, te viendroit saisir, Ne t'effroye d'un ny de deux :
Car le Temps seul, en dépit d'eux; Te rendra libre à ton plaisir.
Dessus ton luth pour eux ne cesse , Si tu me crois, de raconter Les passions de ta maistresse, Et comme sa voix tlateresse L'ame du corps te sceut oster.
De tamie le nom aimé Ores sur les eaux soit ouy, Et ores par le bois ramé; Qu'il n'y ait pré de fleurs semé Que d'elle ne soit éjouy.
Aucunefois, prés du rivage.
Lentement couché sur le jonc, Tu oyras dans le bois sauvage La veuve tourtre , en son ramage , Se lamenter dessus un tronc.
Voilà comment il faut casser L'effort des ennuis odieux, Et le soin du cœur effacer.
Incontinent tu dois passer Les flots tant redoutez des dieux.
Après la tourmente bien forte, Le nautonnier, dur au labeur.
Boit sur la proue et reconforte Sa troupe languissante et morte.
Chassant leur misérable peur :
« Compagnons, Tenduré tourment Par le vin nous effacerons.
Sus, sus, vivons joyeusement; Après boire, plus aisément La voile nous rehausserons. »
448 Odes
DE LA JEUNE AMIE D'UN SIEN AMY (.j.
Ta génisse n'est assez drue (Atten que ses ans soient venus), Ne forte assez à la charrue, Ne pour le taureau, qui se rue Lourdement aux jeux de Venus;
Ains , meslée avecques les veaux , Folâtre d'une course viste, Ou dessous les saules nouveaux Se veautre à l'ombre, ou prés des eaux Les flammes du soleil évite.
Jamais n'endure qu'on la touche.
Fuyant à bonds comme un chevreau , Comme un jeune chevreau farouche Qui sur le printemps s'escarmouche Par le tapis d'un verd préau.
Ne sois envieux du désir Des raisins trop verts, car l'automne Les meurira tout à loisir.
Lors tu pourras à ton plaisir Manger la grappe meure et bonne.
Le temps, ravissant ton vert âge, Le luy don'ra. Voilà le point Comme elle croistra d'avantage, Tirant un gain de ton dommage.
Dommage que l'on ne sent pomt.
Jà me semble que je la voy Mignarde, en ton giron assise, Te jurer éternelle foy Et ne sçavoir partir de toy, Tant en toy son cœur aura mise.
I . Pris de Théocrite. André Chénier en a aussi donné une imitation dans son Idylle intitulée Arcas et Palémon.
De toy pensive et idolâtre, T'adorera quelque matin.
Je prevoy ta main aui folâtre Déjà sur sa cuisse d'albâtre Et sur Tun et l'autre tetin.
Mais quoy ! pour néant tu pretens De vouloir violenter ores L'inexorable loy du temps, Que le plaisir que tu attens Ne te veut pas donner encores.
A LA MUSE CLEION
Pour célébrer Maclou de la HayCj'^e premier jour du mois de may. '^1550.)
Muses aux yeux noirs, mes pucelles, Mes Muses, dont les estincelles Ardent mon nom par l'univers, De Maclou sacrez la mémoire, Et faites distiller sa gloire Dans le doux sucre de vos vers.
0 ! qui des forests chevelues Et des belles rives velues , Cleion t'éjouis, sus, avant!
Cent fleurs pour mon La Haye amasse , Et qu'une couronne on luy face Pour ombrager son front sçavant.
A toy et à tes sœurs compagnes Il appartient par vos montaignes L'éterniser en ce verd mois.
Là donc que sa gloire s'espande, Et sus les cordes on l'étende Du lut qui bruit en Vandomois a,.
i. Var. 1560 :
Le célébrera haute voix; Ronsard. — II. iç
4$o Odes
A CHARLES DE PISSELEU, Evesque de Condon (i 5 jo) [>].
f^ j ue nul papier d'orénavant ^^^Par moy ne s'anime sans mettre (Docte prelatj ton nom devant Pour donner faveur à mon mètre.
C'est luy qui mieux te fera vivre Qu'un pourtrait de marbre attaché , Ou qu'une médaille de cuyvre Mise à ton Josdans un marché.
[Si perles ou rubis j'avoye Dedans mes coffres à présent, Et tout cela que l'Inde envoyé Aux froides terres pour présent;
Tu les aurois comme ma ryme; Mais, Charles (ou je me deçoy) Ou tu en ferois peu d'estime Et les bannirois loin de toy.
Rien que les Muses ne t'émeuvent; Les Muses donc je vueil t'offrir, Les Muses qui vives ne peuvent L'oublivieux tombeau souffrir.]
Qui penses-tu qui ait fait croistre Hector ou Ajax si fameux ?
Là doncques espandez sa gloire , Et dessus ma lyre d'ivoire Faites le bruire en Vandomois.
La pièce entière a été supprimée dès 1 567.
1. En 1 j6o cette ode est dédiée au seigneur de Lanques et les trois strophes entre crochets sont retranchées.
Ne te puis-je faire apparoistre Par renommée autant comme eux ?
Certes le fort et puissant stile Des poètes bien escrivans Du creux de la fosse inutile Les a déterrés tous vivans.
Bien, quand ta main auroit reprise La serve Boulongne, et donté Jusqu'aux deux bouts de la Thamise L'Anglois, à force surmonté,
Tu n'as rien fait si telle gloire N'est pourtraite en mes vers , à fin Que ta renaissante mémoire Vive par les bouches sans fin.
Les livres seuls ont de la terre Jupiter aux cieux envoyé , Et luy ont donné le tonnerre Dont Encelade est foudroyé.
Ainsi les deux frères d'Heleine Par leur faveur se firent dieux , Sauvant la nau , qui est jà pleine De flots , et de flots odieux.
A DIEU, POUR LA FAMINE, (i^o.)
ODieu des exercites, Qui , aux Israélites Donnant jadis secours , Fendis en deux le cours De la rouge eau salée, Et , comme une valée Que deux tertres espars Emmurent de deux pars.
Tu fis au milieu d'elle
452 Odes
Une voye fidelle, Où à pied sec parmi Passa ton peuple ami ; Et puis en renversant Le flot obeyssant Sus le prince obstiné, Tu as exterminé Luy et sa gent noyée Sous l'onde renvoyée.
Ton peuple errant delà Aux déserts çà et là , Les veaux de fonte adore ; Mais pour sa faute encore Le ciel ne laissa pas De pleuvoir son repas , Qu'il receut de ta grâce Par quarante ans d'espace.
0 seigneur! retourne ores .
Tes yeux , et voy encores Ton peuple languissant , Ton peuple périssant, Que la palle famine (Mort estrange) extermine!
Père, nous sçavons bien, Selon tes loix , combien Nos journalières fautes Sont horribles et hautes , Et , voyant nos péchez , Dont sommes entachez, Que ceste affliction N'est pas punition; Mais nous sçavons aussi Que nous aurons merci, Toutes les fois que nous, Flechissans les genous Et soulevans la face, Demanderons ta grâce.
Las, ô Dieu! sur nous veille
Et de bénigne aureille En ceste aspre saison Reçoy noslre oraison ; Ou bien sur les Tartares, Turcs, Scythes et Barbares Qui n'ont la cognoissance Du bruit de ta puissance, O Seigneur, hardiment Espan ce chastiment , Et ton peuple console Qui croit en ta parole, Ou fay encor renaistre Les ans du premier estre, L'âge d'or précieux, Où le peuple ocieux Vivoit aux bois sans peine De glan cheut et de feine !
A CASSANDRE. (i^o-)
Le printemps vient, naissez fleurettes Coupables de mes amourettes, Sus ! naissez, et toutes ensemble Variez par vostre peinture Un manteau verd à la nature.
Cassandre, qui tant leur ressemble, Tu crois comme elle, ce me semble, Et ton petit poil acourci S'allonge en fil d'or avec l'âge , Comme un reverdissant fueillage.
Tu croistras donc pour le souci De maint peuple, et de moy aussi, Et SI feras les fleurs compagnes
454 Odes
Qui croissent à l'envi de toy Paiiir de l'amour comme moy.
Et les eaux baignans les campagnes.
Celles qui tonnent aux montaignes , Frappant contre leur bord dolant , Bruiront leurs amours éternelles Si ton bel œil se mire en elles.
Après maints cours de l'an volant.
Les cieux , pour t'enfanter voulant Se piller eux-mesmes , ont pris Tout le beau vers eux retourné , Et de toy le monde ont orné ,
A fin qu'on ne mette à mespris Mes chants pour t'amour entrepris , Qui les traits de ta beauté suivent, Et qui d'un vers laborieux La font remonter jusqu'aux dieux.
Les beautez jusqu'aux cieux arrivent Si les poètes les descrivent; Donc, Cassandre, si tu m'aimois Tu apprendrois de main docile L'art et la manière facile Des Odes du luth Vendomois.