CHANT DE FOLIE A BACCHUS
Délaisse les peuples vaincus Qui sont sous le lit de l'Aurore, Et la ville qui, ô Bacchus, Cérémonieuse t'adore.
De tes tigres tourne la bride En France, oii tu es invoqué, Et par l'air ton chariot guide ^ Dessus en pompe colloque.
Que ceste feste ne se face Sans t'y trouver, père joyeux , C'est de ton nom la dédicace Et le jour où l'on rit le mieux.
Voy-le-ci , je le sen venir, Et mon cœur estonné ne peut Sa grand' divinité tenir, Tant elle l'agite et l'esmeut.
Quels sont ces rochers où je vais Léger d'esprit? Quel est ce fleuve, Quels sont ces antres et ces bois Où seul, esgaré, je me treuve?
J'entens le bruire des cymbales Et les champs sonner : Evohé!
J'oy la rage des bacchanales Et le son du cor enroué.
Icy le chancelant Silène, Sus un asne tardif monté, Les inconstans Satyres mené, Qui le soustiennent d'un costé.
Qu'on boute du vin en la tasse, Sommelier! qu'on en verse tant Qu'il se respande dans la place!
Qu'on mange, qu'on boive d'autant!
Amoureux, menez vos aimées, Ballez et dansez sans séjour; Que les torches soient allumées Jusques à la pointe du jour.
Sus, sus, mignons, aux confitures!
Le cotignac vous semble bon; Vous n'avez les dents assez dures Pour faire peur à ce jambon.
Amis, à force de bien boire, Repoussez de vous le soucy; Que jamais plus n'en soit mémoire.
Là doncques, faites tous ainsi.
Helas! que c'est un doux tourment Suivre ce dieu qui environne Son chef de vigne et de sarment En lieu de royalle couronne.
PALINODIE A DENISE (i^^o).
Telle fin que tu voudras mettre Au premier courroux de mon mètre Contre toy tant irrité , Mets-la luy, soit que tu le noies (<?), Que tu l'effaces ou l'envoyés Au feu qu'il a mérité.
La grande Cybele insensée N'esbranle pas tant la pensée De ses ministres chastrés furieux, Non Bacchus, non Phœbus ensemble ^ Le cœur de leur prestre, qui tremble Les sentant venir des cieux ,
Comme l'ire, quand elle enflâme De sa rage le fond de l'ame
Qui ne s'espouvante pas Non d'un couteau , non d'un naufrage , Non d'un tyran, non d'un orage
Que le ciel darde çà bas.
De chaque beste Promethée A quelque partie adjoustée
En l'homme, et, d'art curieux, D'un doux aigneau fit son visage, Trempant son cœur dans le courage
De quelque lyon furieux.
Le courroux a rué par terre
(7. Var. (i 560) :
Telle fin maintenant soit mise Que tu voudras au vers, Denise,,
Qui, malin, a despitê Ton cœur, on soit que tu le noya.
Thyeste; il cause que la guerre
Renverse mainte cité, Et que le vainqueur qui s'y rue Enflamme la captive rue
D'un feu contre elle irrité {a).
Jamais l'humaine conjecture N'a preveu la chose future,
Et l'œil trop ardent de voir Le temps futur, qui ne nous touche En son avis demeure louche.
Qui le futur peut sçavoir r Las! si j'eusse preveu la peine Dont maintenant ma vie est pleine.
Je n'eusse jamais lasché Une ode d'erreur si tachée.
De laquelle , t'ayant fâchée ,
Moi-même je suis fâché.
Ores, ores, je voy ma faute; Je cognois combien elle est haute,
Et je tends les mains afin Que ta sorceliere science, Dont tu as tant d'e.xperience,
Ne mette mes jours à fin.
Je te suppli', par Proserpine (De Pluton la douce rapine),
Que courroucer il ne faut, Et par les livres qui esmeuvent Les astres charmez , et les peuvent
Faire dévaler d'enhaut ,
Var. ^i j60; ;
Toujours l'ire cause la guerre ;
La seule ire a rué par terre
Le mur ampkionien , Voire et fit qu après dix ans Troje Hector ja tué) fut la proye
Du grand rôy mycénien .
474 Odes
Reçoy mes misérables larmes Et me deslie de tes charmes,
Espouventable labeur.
Destourne ton rouet, et ores Deschante les vers qui encores
M'accablent d'une grand'peur.
Telephe, prince de Mysie, Peut bien fléchir la fantasie
D'Achil pour le secourir, Lors que sa lance pelienne.
En la mesme playe ancienne,
Repassa pour le guarir.
D'Ulysse la peineuse troupe, Reboivant de Circé la coupe,
Laissa des porcs le troupeau , Et luy rougit dedans la face L'honneur et la première grâce
De son visage plus beau.
Assez et trop, helas! j'endure!
Assez et trop ma peine est dure!
Mon corps , par tes eaux souillé , Efface sa couleur de roses, Et mes veines ne sont encloses
Que d'un sac palle et rouillé.
Ma teste, de tes onguents teinte, Plus blanche qu'un cygne s'est peinte.
Le lict me semble espineux, L'aube me semble une serée; Plus ne m'est douce Cytherée,
Ny le gobelet vineux.
Appaise ta voix marsienne, Et fay que l'amour ancienne
Nous reglue ensemble mieux; De moy ta colère repousse, Et lors tu me seras plus douce
Que la clarté de mes yeux.
Ode (i 560).
Mon petit bouquet, mon mignon, Qui m'es plus fidel compagnon Qu'Oreste ne fut à Pylade, Tout le jour, quand je suis malade, Mes valets, qui, pour leur devoir.
Le soin de moy devroient avoir, Vont à leur plaisir par la ville.
Et ma vieille garde inutile.
Après avoir largement beu , Yvre, s'endort auprès du feu A l'heure qu'elle deust me dire Des contes pour me faire rire.
Mais toy, petit bouquet, mais toy. Ayant pitié cie mon esmoy, Jamais le jour tu ne me laisses Seul compagnon de mes tristesses.
Que ne puis-je autant que les dieu.x ? Je t'envoirois là haut, aux cieux, Fait d'un bouquet un astre insigne, Et te mettrois auprès du signe Que Bacchus dans le ciel posa Quand Ariadne il espousa, Qui seule lamentoit sa perte Au pied d'une rive déserte.
Ode '1 560).
Pipé des ruses d'Amour, Je me promenois un jour Devant l'huis de ma cruelle, Et tant rebuté j'estois Qu'en jurant je proraettois De ne rentrer plus chez elle.
47^ Odes
c( Il suffit d'avoir esté Neuf ou dix ans arresté Es cordes d'Amour, disoye; Il faut m'en déveloper, Ou bien du tout les couper, Afin que libre je soye. »
Et pour ce faire je pris Une dague que je mis Bien avant dedans la lesse.
Et son nœud j'eusse brisé Si lors je n'eusse avisé Devant l'huis une déesse.
Mais, incontinent que j'eu Son corps garny d'aisles veu , Sa robe et sa contenance, Et son roquet retroussé , Incontinent je pensé Que c'estoit dame Espérance.
Je m'approche; elle me prit Par la main dextre et me ait :
Espérance.
« Où vas-tu , pauvre poëte ?
Tu auras avec le temps Tout le bien que tu pretens Et ce que ton cœur souhète.
Ta maistresse avoit raison De tenir quelque saison Rigueur à ta longue peine; Elle le faisoit exprès, Pour au vray cognoistre après Ton cœur et ta foy certaine.
Mais ores qu'elle sçait bien, Par seure espreuve , combien Ta loyale amitié dure, D'elle-mesme te pri'ra, Et bénigne guarira Le mal que ton cœur endure. »
Ronsard.
Alors je luy respondis:
.1 Et qu'est-ce que tu me dis?
Veux-tu r'abuser ma vie ?
Après me voir eschappé De celle qui m'a trompé Veux-tu que je m"y refie ^
Dix ans sont que je la suis, Et que pour elle je suis Comme une personne morte; Mais en lieu de luy ployer Son orgueil , pour tout loyer Je muse encor à sa porte.
Non non, il vaut mieux mourir Tout d'un coup que de périr En langueur par tant d'années; Ores je veux de ma main Me tuer, pour voir soudain Toutes mes douleurs ^nées. «
Espérance.
« Ah ! qu'il te feroit bon voir De tomber en desespoir, Quand l'espérance te guide!
Laisse, laisse ton esmoy, Laisse ta dague , et suy-moy Là haut chez ton homicide. «
Disant ces mots , je suivy Ses pas, autant que je vy, Dans la chambre de Cassandre.
Espérance park à Cassandn.
« Tien, dit l'Espérance, tien:
Tout exprès icy je vien Pour ton fugitif te rendre.
Il t'a servi longuement, C'est raison que doucement
47^ Odes
Ses angoisses tu luy ostes; Il te faut bien le traitter, Craignant ce grand Jupiter, Puis qu'il est Tun de tes hostes. »
Ronsard parle à Cassandn.
A-tant elle s'eslança Dans le ciel , et me laissa Seul en ta chambre , m'amie.
Là doncque, par amitié , Là, maistresse, pren pitié De ton hoste qui te prie.
Si j'ay quelque mal chez toy, Jupiter, le juste roy, Foudroyra ta chère teste :
Car il garde ceux qui sont Hostes , et tous ceux qui font En misère une requeste.
Ode pour Amadis Jamyn, Sur sa traduction d Homère (i).
Homère , il suffisoit assez D'avoir en Grèce , aux temps passez , Fait combattre pour toy sept villes, Sans qu'ores nos Gaules fertilles, Pour se vanter de ton berceau Refissent un combat nouveau.
En toy Jupiter transformé Composa l'ouvrage estimé De l'Iliade et l'Odyssée , Et tu as ton ame passée
I . En tête de la traduction des treize derniers livres de riliade par A. Jamyn, Paris, L'Angelier, IJ84, in-12.
En Jamyn, pour interpréter Les vers qu'en toy fit Jupiter.
C'est afin qu'en lieu de Grégeois Tu fusses appelé François, Et qu'on revist la mesme noise Pour toy en la terre gauloise Qu'en Grèce en sept villes tu fis , Qui toutes t'avouoient leur fils.
Tous deux en un corps n'estes qu'un, Le ciel vous est père commun , Vous n'estes ouvrage de terre ; La terre que la mer enserre , Aux membres grossiers et pesans, N'engendre point de tels enfans.
Ou si la terre vous conceut, Fut sur Parnasse, qui receut La part au giron de ses Muses Allaictant des liqueurs infuses Du nectar vos membres petits, Entre les roses et les lis.
Mais la terre ne peut avoir Cet honneur de vous concevoir :
Nature , de gros germe pleine, Vous parturoit à toute peine ; Depuis , vous aymant par sus tous N'a daigné faire autre que vous.
Toute en vous deux elle se voit ; Ce qu'aux autres elle devoit , Elle l'a mis d'un soin de mère En son Jamyn, en son Homère , Vous faisant , comme deux soleils, Patrons des Muses sans pareils.
Mille Romains, pour haut voler, Ont voulu ton vol égaler.
Mais pour néant , car l'artifice , Au prix de la nature est vice , Restant à la postérité , Adorable , et non imité.
480 Odes
Heureux le brazier d'Ilion !
Heureuse Troye ! un milion De villes riches et peuplées Voudroient ainsi estre bruslées, Prenant à plaisir et à jeu Qu'Homère y eust jette le feu.
La riche pompe de tes vers Ressemble à des joyaux divers , Diamans, rubis, chrysolithes , Où toutes clartez sont eslites , Luisantes comme astres des cieux , Aussi tu es poète des Dieux.
Le plus admirable de toy, Et le plus divin , c'est dequoy Tu as poussé toutes les guerres De Grèce aux estrangeres terres , Et n'as souffert qu'un Argien Fust meurtrier d'un Achaïen.
Mais en faisant outre la mer Contre Ilion la Grèce armer, Tu as des barbares provinces , Orné la gloire de tes princes , Eslevant d'un superbe front Leurs victoires sur l'Hellespont.
Çà, las! je ne sçaurois mon nom Honorer aujourd'huy, sinon Qu'en chantant les guerres civiles, Et le feu qui brusie nos villes; Dieux qui présidez aux dangers , Portez ce mal aux estrangers,
Et faites que nostre bon roy, Et nostre bonne antique loy, Toujours immuables demeurent; Que les guerres civiles meurent, Et qu'en la France pour jamais Florisse une éternelle paix !
* A LA ROYNE D'ESCOSSE Pour lors Royne de France.
Ode (1567) [1].
O belle, plus que belle et agréable Aurore, Qui avez délaissé vostre terre escossoise Pour venir habiter la région françoise, Qui de vostre clarté maintenant se décore !
Si j'ay eu cest honneur d'avoir quitté la France, Voguant dessus la mer pour suyvre vostre père, Si, loing de mon pays, de frères et de mère, J'ay dans le vostre usé trois ans de mon enfance,
Prenez ces vers en gré, Royne, que je vous donne j Pour fuyr d'un ingrat le misérable vice , D'autant que je suis né pour faire humble service A vous , à vostre race et à vostre couronne.
A DIANE DE POITIERS Duchesse de Valentinois.
Ode (1S67).
uand je voudrois célébrer ton renom
^Vi^Je ne dirois que Diane est ton nom Car on feroit, sans se travailler guère, De ton nom seul une Iliade entière.
1, Elle se retrouve dans l'édition in- 12 de Lyon, Soubron , 1 592 , à la suite des Mascarades.
* Les odes qui suivent ne font pas partie du volume des pièces retranchées. Je les ai recueillies dans les éditions originales. P. B.
Ronsard. — II. 31
482 Odes
Mais recherchant tes honneurs de plus loin, Je chanterois, animé d'un beau soin, Tes vieux ayeux chevalereux en guerre, Qui ont porté le sceptre en mainte terre, Enfants de roys ou de roys héritiers.
Je chanteroys le beau sang de Poitiers Venu du ciel , et la race divine Que Remondin conçeut de Melusine.
Je chanteroys comme, l'un de leurs filz Au bord du Clain dormant, luy fust avis Que hors de l'eau le petit Dieu de l'onde Jusques au col tiroit sa teste blonde, L'admonestant d'aller en Dauphiné.
Et luy disoit : « Enfant prédestiné Pour commander à plus haute rivière, Laisse mes bords; cherche la rive fière Du large Rhosne, et poursuy ton destin Qui conduira ta voye à bonne fin,.
Car jà le ciel pour jamais à ta race Aux bords du Rhosne a destiné ta place. » Il luy conta quels seigneurs et quels roys Naistroient de luy, et en combien d'endroits, Soit d'Italie ou d'Espagne, ou de France, Tiendroient le sceptre en longue obéissance. Il luy chanta ses hoirs de point en point, Ceux qui mourroient , ceux qui ne mourroient point Ains que régner, et combien de princesses Viendroient de luy, de ducs et de duchesses; Mais parsus tous ce fleuve luy chantoit D'une Diane, et jurant promettoit Qu'eir passeroit en chasteté Lucrèce Et en beauté ceste Hélène de Grèce, Qu'elle prendroit d'un seul traict de ses yeux Les cœurs ravis des hommes et des Dieux, Et qu'à jamais ses fameuses louanges Iroient volant par les terres estranges.
Disant ainsy le fleuve dévala
Son chef dans l'eau, et l'enfant s'en alla Tout bouillonnant d'affection nouvelle D'estre l'ayeul d'une race si belle.
Je chanterois encore ta bonté, Ton port divin, ta grâce, ta beauté; Comme tousjours ta vertueuse vie A repoussé par sa vertu l'envie.
Je chanterois vers l'Eglise ta foy; Comme tu es la parente du roy, Qui te cherist comme une dame saige, De bon conseil et de gentil couraige, Grave, benine, aymant les bons esprits Et ne mettant les Muses à mespris.
Je chanterois d'Anet les édifices, Thermes, piliers, chapitaux, frontispices, Voûtes, lambris, cannelures; et non.
Comme plusieurs, les fables de ton nom. Et te louant je chanteroy peut-estre Si haultement que ce grand roy, mon maistre, En ta faveur auroit l'ouvrage à gré, Que je t'aurois humblement consacré.