A JEAN MARTIN
Poète et architeae.
Ode XV. — Strophe i.
La fable elabourée, Descrite heureusement D'une plume dorée, Nous trompe doucement, A l'un donnant la gloire Qu'il n'a pas mérité, Faisant par le faux croire Qu'on voit la vérité ; Car tout ce que la Muse Lyrique ne refuse D'emmieller par nous, Cela flatte l'aureille, Qui toute s'esmerveille De le boire si dous.
Antistrophe.
Il ne faut que j'honore Ton renom , ô Martin , De fables prises ore Du grec ny du latin ; Ta vertu treluisante Comme astres radieux Me sera suffisante Pour te loger aux cieux.
Quelle terre esloignée, Quelle rive baignée De l'une et l'autre mer, Quelle isle descouverte,
112 Odes.
Ne tient la gorge ouverte Ardente à te nommer?
Epode.
Vous gouvernez les rois, Poètes de la court, Et si de vostre vois La mémoire ne court.
Si ta grand main désire De respandre le bien. C'est à ce Martin, Sire, Qui le mérite bien.
Strophe il.
Certes l'expérience N'est utile sinon Pour sonder la science Si elle est fausse ou non.
Le siècle qui doit estre Ne taira ton bon-heur, Et comme tu fis naistre A la France un honneur, Toy de qui la musette Sur le bord de Sebette (") Chanta bien haut aussy Les beaux pasteurs, qu'encore Naples autant honore Comme on t'honore icy.
Antistrophe.
Par toi le peuple estrange A peu sentir combien
I . Fontaine auprès de Naples. Elle fut chantée par Sannazar, dont Jean Martin a traduit I'Arcadie.
Premier livre. i 13
La France a de louange Faite heureuse en ton bien ; Par toy revient l'usage Des outils et compas Que mesme le vieil âge Des Romains ne sceut pas.
Le maçon par ta peine Son ouvrage démeine, Et, sous toy faict sçavant, Jusgues au ciel égale Mainte maison rovale , Ton livre allant aevant.
L'œuvre est de l'inventeur, Et celuy qui apprend Est tenu pour menteur Si grâce ne luy rend.
La plume bien apprise Dresse son vol aux deux , Et sa belle entreprise Ne peut céder aux lieux.
Fin des Odes pindariques.
Ronsard. — II.
114 Odes.
AU SIEUR BERTRAND BERGIER, De Poitiers.
Ode XVI.
La mercerie que je porte , Bertrand , est bien d'une autre sorte Que celle que l'usurier vend Dedans ses boutiques avares, Ou celle des Indes barbares Qui enflent l'orgueil du Levant.
Ma douce navire immortelle Ne se charge de drogue telle, Et telle de moy tu n'attens , Ou, si tu l'attens, tu t'abuses:
Je suis le trafiqueur des Muses Et de leurs biens, maistres du temps.
Leur marchandise ne s'estalle Au plus offrant dans quelque halle , Car leur bien en vente n'est mis , Et pour l'or il ne s'abandonne; Sans plus , libéral je le donne A qui me plaist de mes amis.
Reçoy donque ceste largesse, Et croy que c'est une richesse Qui par le temps ne s'use pas ; Mais contre le temps elle dure, Et, de siècle en siècle plus pure, Ne donne point aux vers d'appas.
L'audacieuse encre d'Alcée Par les ans n'est point effacée.
Et vivent encores les sons Que l'amante (i) bailloit en garde A sa tortue (2) babillarde , La compagne de ses chansons.
I. Sapphon. — 2. A sa lyre, narce que la première lyre fut faite et composée d'une tortue. (R.)
Premier LIVRE. 1 1 j
Mon grand Pindare vit encore Et Simonide et Stesichore , Sinon en vers('), au moins par nom; Et des chansons qu'a voulu dire Anacreon dessur la lyre Le temps n'efface le renom.
N'as-tu oùy parler d'Enée, D'Achil , d'Ajax, d'Idomenée?
A moy semblables artisans Ont immortalizé leur gloire Et fait allonger la mémoire De leur nom jusques à nos ans.
Hélène seule, estant gaignée D'une perruque bien peignée, D'un port royal , d'un vestement Brode d'or ou d'une grand suite, N'a pas eu la poitrine cuite Par un amour premièrement.
Hector le premier des gendarmes.
Et Teucre n'a vêtu les arm.es.
Dardant ses homicides traits; Non une fois Troye fut prise : Maint prince a fait mainte entreprise Devant le camp des deux roys grecs.
Mais leur prouesse n'est cogneue, Et une oblivieuse nue Les tient sous un silence estraints; Engloutie est leur vertu haute Sans renom, pour avoir eu faute Du secours des poètes saincts.
Mais la mort ne vient impunie Si elle atteint l'ame garnie Du vers que la Muse a chanté, Qui, oleurant de dueil, se tourmente Quand l'homme aux enfers se lamente Dequoy son nom n'est point vanté.
I. Nous n'avons point les vers de Simonide et de Stesichore, sinon quelques fragmens dans les livres. ;R.)
ii6 Odes.
Le tien le sera, car ma plume Aime volontiers la coustume De louer les bons comme toy, Qui prévois l'un et l'autre terme Des deux saisons , constant et ferme Contre leur inconstante foy ;
Plein de vertu , pur de tout vice , Non bruslant après l'avarice, Qui tout attire dans son poin; Chenu de meurs, jeune de force, Amy d'espreuve , qui s'efforce De toujours prêter au besoin.
Celuy qui sur la teste sienne Voit l'espée sicilienne ('), Des douces tables l'appareil N'irrite sa faim, ny la noise Du rossignol qui se desgoise Ne luy rameine le sommeil.
Mais bien celuy qui se contente Comme toy; la mer il ne tente.
Et pour rien tremblant n'a esté, Soit que le bled fausse promesse, Ou que la vendange se laisse Griller aux fiâmes de l'esté.
De celuy le bruit du tonnerre Ny les nouvelles de la guerre N'ont fait chanceler la vertu; Non pas d'un roy la fiere trace , Ny les pirates la menace.
N'ont point son courage abatu.
Taisez-vous, ma lyre mignarde, Taisez-vous, ma lyre jazarde.
Un si haut chant n'est pas pour vou:
Retournez louer ma Cassandre , Et dessur vostre lyre tendre Chantez-la d'un fredon plus dous.