SUR LES MISERES DES HOMMES
A Ambroise de Laporte, Parisien.
Ode XII.
Mon Dieu ! oue malheureux nous sommes ! Mon Dieu ! que de maux en un temps Offensent la race des hommes , Semblable aux fueilles du printemps, Qui vertes dedans l'arbre croissent, Puis, dessous l'automne suivant.
Seiches, à terre, n'apparoissent Qu'un jouet remoqué du vent.
Vrayment, l'Espérance est meschante :
D'un faux masque elle nous déçoit, Et tousjours pipant elle enchante Le pauvre sot qui la reçoit; Mais le sage, qui ne se fie Qu'en la plus seure vérité, Sçait que l'espoir de nostre vie N'est rien que pure vanité.
Tandis que la crespe jouvence La fleur des beaux ans nous produit,
a. Le dernier vers de l'ode a été remplacé par ceux-ci. nui se trouvent déjà dans l'éd. de 1 584 :
Pour te faire ombre de là bas, D'où jamais ne revient le pas?
Quelaue chose qu'icj l'on die, Ce n est qu'horreur que le trespas.
Deuxiesme Livre. 153
Jamais le jeune enfant ne pense
A la vieillesse qui le suit,
Ne jamais l'homme heureux n'espère
De se voir tomber en meschef,
Sinon alors que la misère
Déjà luy pend dessus le chef.
Homme chétif et misérable, Pauvre abusé, ne sçais-tu pas Que la jeunesse est peu durable, Et que la Mort guide nos pas.
Et que nostre fangeuse masse Si tost s'esvanouyt en rien Qu'à grand'peine avons-nous l'espace D'apprendre le mal et le bien ?
De tous côtés, la Parque noire, Avant le temps sillant nos yeux, Maugré nous nous envoyé boire Les flots du lac oblivieux; Mesmes les roys, si craints en guerre, Despouillez de veines et d'os.
Comme nous viendront sous la terre, Devant le throne de Minos.
C'est pitié que de nostre vie :
Par les eaux l'avare marchand Se voit sa chère ame ravie , Le soudart par le fer trenchant; Cetuy d'une langueur se mine.
Et l'autre d'un soin nompareil, Et cetui là par la famine Perd la lumière du soleil.
Bref, on ne voit chose qui vive Qui vive franche de douleur; Mais sur tout la race chetive Des hommes foisonne en malheur.
Malheur des hommes est la proye :
Aussi Phebus ne vouloit pas Pour eux , à bon droit , devant Troye , Se mettre au danger des combats.
1^4 Odes.
Ah! que maudite soit l'asnesse (i) Qui , las ! pour sa soif étancher, Au serpent donna la Jeunesse, Que garder on devoit tant cher, Jeunesse que le populaire De Jupiter avoit receu Pour loyer de n'avoir sceu taire Le secret larrecin du feu !
Dés ce jour devint enlaidie Par luy la santé des humains De vieillesse et de maladie, Des hommes bourreaux inhumains, Et dés ce jour il fit entendre Le bruit de son foudre nouveau.
Et depuis n'a cessé d'espandre Les dons de son mauvais tonneau.