I. Imité de Bion. fR
Deuxiesme Livre.
Quelque homme ou quelque dieu, soudain je sens nouer La langue à mon palais, et ma gorge se bouche; Mais, quand je veux d'Amour ou escrire ou parler, Ma langue se desnoue, et lors je sens couler Ma chanson d'elle-mesme aisément en la bouche.
Fin du second livre des Odes.
LE TROISÏESME LIVRE
DES ODES
AU ROY HENRY IL Ode I.
omme on voit la navire attendre bien souvent Au premier front du port la conduite du vent Afin de voyager, haussant la voile enflée
l Du costé(^ue le vent sa poupe aura souflée,
Ainsi', Prince , je suis sans bouger, attendant Que ta fureur royale aille un jour commandant A ma nef d'entreprendre un chemin honorable Du costé que ton vent luy sera favorable ;
Car, si tu es sa guide , elle courra sans peur De trouver dessous l'eau quelque rocher trompeur, Ou les bans périlleux des sablonneuses rades, Ou l'aboyante Scylle, ou les deux Symplegades, Mais, seurement voguant sans crainte a'abysmer, Joyeuse, emportera les Muses par la mer, Qui , pour l'honneur de toy, luy monstreront la voye D'aller bien loin de France, aux rivages de Troye, Et là, sous les m.onceaux de tant de murs veincus, La première trouver le fils d'Hector Francus,
Et soudain lamener, sous ta conduite, Sire, Enterrer Andromache à la coste d'Epire, Et de là, plus avant (échappés des dangers Des Grégeois ennemis et des flots estrangers), Gaigner la mer Euxine et l'emboucheure large Où le cornu Danube en la mer se descharge; De là, contre ses eaux costoyant les Gelons, Les Goths, les Tomiens, les Getes, les Polons, Aborder en Hongrie, et là bastir la ville De Sicambre au giron d'une plaine fertile.
Là, quittant la navire à l'abandon des flots, Je me mettrois à pied et chargerois mon dos De mainte grosse pierre aux compas agencée Pour aider à bastir sa ville commencée.
Mais, quand desja les murs seroient parachevez, Et qu'on verroit au ciel les palais eslevez, Et quand plus les Troyens s'asseureroient à l'heure D'avoir là pour jamais arresté leur demeure, Las! il faudroit quitter ce bastiment si cher Et par destin ailleurs autres maisons chercher. Gérés, vindicative , à grand tort courroussée Contre eux d'avoir sans feu sa chapelle laissée, Gasteroit la campagne, et d'un cœur despité Une peste espandroit par toute la cité.
Alors du père Hector la ressemblance pâle (La nuict, par le congé de la royne infernale) Prendroit à l'impourveu et la bouche, et les yeux, Et la voix d'Amyntor, grand augure des dieux, Et admonesteroit son enfant d'aller querre Dessus les bords de Seine autre nouvelle terre, Et que là, pour l'honneur de son oncle Paris, Bastiroit à jamais la ville de Paris, Ville que ses neveux et sa troyenne race Tiendroient de main en main pour leur royale place.
Il me semble déjà que j'oy ae toutes pars Déloger ton Francus, et la voix des soldars. Et le hennissement des chevaux, et la tourbe Des vieux pères laissez sur le rivage courbe.
Et le cry des enfans, et les pleurs soucieux Des femmes, envoyer un bruit jusques aux cieux.
Mais, pour cela, Francus ne cède à la fortune, Ains de çà et de là son peuple il importune De vestir le harnois, et, haut apparoissant Entre tous ses soudards, comme un grand pin croissant Sur les menus cyprès, saccage la campagne Et deffie au combat les princes d'Allemagne.
Les champs de Franconie en armes il passa, Et son nom pour jamais à la terre il laissa, Passa le Rhin gaulois, la Moselle et la Meuse, Et vint planter son camp dessus la rive herbeuse Et de Somme et de Marne, et de là, côtoyant Plus bas le gauche flanc de Seine tournoyant, Fonda dedans une isle, au milieu d'une plaine, La ville de Paris, qui pour lors n'estoit pleine Que de buissons et d'herbe, et ses grands palais d'or, Comme ils font aujourd'huy, n'y reluisoient encor.
Tous les roys habitans en la gauloise terre, Si tost qu'il arriva, luy mandèrent la guerre, Et qu'ils seroient honteux qu'un étranger banny Se remparast ainsi d'un tel païs garny D'hommes et de chevaux qui , plustost que tempeste, Un orage ferré verseroient sur sa teste.
Mais luy, qui resembloit son père courageux. Ne pouvant endurer leurs propos outrageux, Premier les assaillit et leur donna la fuite. Ayant pris à Beauvais Bavo (>) pour sa conduite.
Presques un an entier contre eux il batailla, Et mille fois en proye à la mort se bailla, Tant il y eut de peine, ains que Francus en France
1 . Nom peut-estre du fondateur de la ville de Beauvais, par imitation de Virgile, qui, dans son Enéide, fait mention, à la traverse, du nom des fondateurs de quelques villes d'Italie, comme du nom de Capys, à cause de Capouë; de Privernum , de Salmon et autres, qu'il employé aux principales actions de son Enée. (R.)
Troisiesme Livre. 17^
Semast de tes ayeux la première naissance.
De ce vaillant Francus les faits je chanterois, Et près de ses vertus les vertus je mettrois Des roys issus de luy, qui jusqu'aux Pyrénées Et jusqu'aux bords du Rhin les Gaules ont bornées, Et, braves, se sont faits, par l'effort de leurs mains, De tributaires francs des empereurs romains.
Après, de père en fils, par une mesme trace, Je viendrois aux Valois, les tiges de ta race; Mais quand, remply d"ardeur, je chanterois de toy, Un esprit plus qu'humain me raviroit de moy, Et rien, rien que Phebus et sa fureur divine, Ne pourroit respirer ma bouillante poitrine; Je m'irois abreuver es ruisseaux pegasins. Et, m'endormant à part dans leurs antres voisins, Je songerois comment les Françoises Charités, Hautes, égaleroient mes vers à tes mérites, Et peut-estre qu'un jour je te dirois si bien Que l'honneur d'un Achille auroit envie au tien. En vain, certes, en vain les princes se travaillent, En vain pour gloire avoir l'un à l'autre bataillent, Si , après cinquante ans , fraudez de leur renom , Le peuple ne sçait point s'ils ont vescu ou non.
Ce n'est rien (mon grand roy) d'avoir Boulongne(i) D'avoir jusques au Rhin l'Allemagne conquise [prise, [D'avoir Metz, Danvillier, Yvoir, Parme, Sienne, Et cette ile qui joint la mer sicilienne]. Si la Muse te fuit , et d'un vers solennel Ne te fait d'âge en âge aux peuples éternel. Les palais, les citez, l'or, l'argent et le cuivre Ne font les puissans roys, sans les Muses, revivre; Sans les Muses deux fois les roys ne vivent pas , Ains despouillez d'honneur se lamentent là bas Aux rives d'Acheron; seulement ceste gloire
I. Ville frontière et maritime, tenue en fief de la Vierge Marie par nos roys depuis le roy Loys XI, occupée par l'Anglois et rendue par la paix de l'an i > jo. {R.)
176 Odes.
Est de Dieu concédée aux filles que Mémoire Conceut de Jupiter, pour la donner à ceux Qui attirent par dons les poètes chez eux. Tout le riche butin , toute la belle proye Que les deux frères Grecs avoient conquise à Troye, Est perie aujourd'huy, et ne cognoistroit-on Achille ny Patrocle, Ajax n'Agamemnon, Ny Rhese, ny Glaucus, ny Hector, ny Troile, Et tant de gens vaillans perdus devant la ville Seroient, comme de corps, de gloire devestus, Si la muse d'Homère eust celé leurs vertus ; Ainsi que vignerons qui ont es mains l'empoule A force de bêcher, seroient parmy la foule Des esprits incogneus, et leur vertu qui luit Seroit ensevelie en l'éternelle nuit.
Donques , pour engarder que la Parque cruelle Sans nom t'ensevelisse en la nuict éternelle , Tousjours ne faut avoir à gage des maçons Pour transformer par art une roche en maisons , Et tousjours n'acheter, avecques la main pleine, Ou la medalle morte ou la peinture vaine; Mais il faut par bien-faits et par caresse d'yeux Tirer en ta maison les ministres des dieux. Les poètes sacrez , qui , par leur escriture , Te rendront plus vivant que maison ny peinture.
Entre lesquels (mon Roy) de si peu que je puis , Ton dévot serviteur dés enfance je suis , Comme le nourrisson de ta grandeur prospère, Qui seule m'a nourry, mes frères et mon père. Pour toy (mon Roy) pour toy hardy j'entreprendrois De faire en armes teste à la fureur des rois, Et de ravir des poings à Jupiter la foudre; Pour toy seul je mettrois dedans les yeux la poudre A tous mes devanciers , s'il plaist à ta grandeur (Si digne au-moins j'en suis)'de me faire tant d'heur Qu'un jour me commander, d'un seul clin, que je face Ma Franciade tienne , où la troyenne race De Francus ton ancestre , où les faicts glorieux
De tant de vaillans roys qui furent tes ayeux, Où mesmes tes vertus y luiront evidantes Comme luisent au ciel les estoiles ardantes , Sortant de l'océan. Là donques, mon grand Rc En me la commandant, libéral, donne-moy Ce que tu m'as promis , et pour la recompense Je t'appreste un renom, et à toute la France, Qui vif de siècle en siècle à jamais volera, Tant qu'en France françois ton peuple parlera.