‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 77 sur 163 · I . L'Arno, fleuve qui passe à Florence · texte numérisé non relu

I . L'Arno, fleuve qui passe à Florence

184 Odes.

Défend au prince amoureux Qu'à la pucelle il ne touche.

«Si tu n'as désir de voir, Dit le Fleuve, ta puissance Serve dessous le pouvoir Du fils qui prendroit naissance De ceste nymphe et de toy, Et si tousjours tu veux estre Des dieux le père et le roy, Sans attendre un plus grand maistre,

« Cesse, cesse de tenter Faire ceste vierge mère , Qui doit un jour enfanter Un fils plus grand que son père, Fils qui donnera ses loix.

Soit en paix ou soit en guerre, Aux tourbes des autres rois.

Qui sous luy tiendront la terre.

«Un prince en Gaule est nourry, Né de semence royale, Qui doit estre son mary, Elle sa femme loyale; D'elle et de luy sortira Ce fils héritier de France Qui ciel et terre emplira Des prouesses de sa lance.

« Les Parques au front ridé, D'Erebe et de la Nuict nées, Ont main à main dévidé L'arrest de ses destinées. »

A tant le Fleuve plongea Au plus creux de l'eau sa teste, Et l'amoureux deslogea, Fraudé de sa douce queste.

Après le terme parfait Prédit par la voix divine , Le mariage fut fait De ceste Nymphe divine.

Troisiesme Livre. i8^

Sept ans peurent s'absenter Ains qu'elle fust accouchée Du fils dont je vay chanter La louange non touchée.

Escoute un peu, fils aisné, Honneur de France et d'Itale, Le bien qui t'est destiné Par ordonnance fatale :

Quand ja ton père sera Las de mener les gendarmes, Que vieillard il cessera D'effroyer le monde en armes,

Adonc vaillant tu tiendras Sous luy d'Europe la bride , Et sous luy tu serviras A ses gendarmes de guide , Et, ensemble fort et fin En mainte ruse guerrière, Humble, tu mettras à fin Les mandemens de ton père;

Et, s'il reste quelque roy Qu'il n'ait eu loisir de prendre, Fait esclave dessous toy, François tu le feras rendre.

Tu penseras en ton cœur D'acquérir l'Europe encore , Et de te faire vainqueur Des Gades jusqu'au Bosphore.

Ces grands peuples reculez A l'escart de nostre monde, Des flots de Tethys salez Couronnez tout à la ronde , Et ceux qu'on void habiter Les Orcades escossoises, N'auront cœur de résister Contre tes armes françoises.

Les grands cloistres Pyrenez , Dévoyez en mille entorses,

i86 Odes.

De tes soudars obstinez Ne pourront tromper les forces, Ny les grands citez ton feu , Que toy, pillant les campagnes En armes , tu ne sois veu Le monarque des Espagnes.

Ny les Alpes au grand front , Ny l'Appenin, qui divise L'Italie, ne pourront Retarder ton entreprise.

Lors Que, traînant avec toy Tant de légions fidelles, Tu ne te couronnes roy Des Itales maternelles.

De là tirant plus avant Vers l'Allemagne terrible, De la part oij plus le vent D'aquilon se montre horrible, Tu donteras les Gelons Et ceste froide partie Que possèdent les Polons, Les Gots et ceux de Scythie.

Poussant outre, tu prendras La Thrace , et par ta prouesse Tes bornes tu planteras Jusqu'au destroit de la Grèce; Puis en France retourné.

Dans Paris, ta grande ville, Tu triompheras orné De sa despouille servile.

Ton père , déjà chenu D'avoir trop mis la cuirace, D'un grand aise détenu , Fera rajeunir sa face.

Et, dessus son throne assis.

Sentira mille liesses D'estre père d'un tel fils Héritier de ses prouesses.

Troisiesme Livre. 187

Ainsi qu'à Rome Cesar Triomphant d'une victoire, Haut t'assoiras dans un char Dessus un siège d'yvoire; Deux coursiers blancs henniront D'une longue voix aiguë , Qui ton beau char traineront En triomphe par la rue.

Tes cheveux seront liez De palme torse en couronne, Et bas seront sous tes piez Les ferremens de Bellonne; Le ciel, qui s'esbahira De voir pour toi si grand' choses, Prodigue, te remplira Le sein de liz et de roses.

Là, francs de peur, tes soudars, Marchans au son des trompettes, Te ru'ront de toutes pars Mille joyeuses sornettes, Et , parez de lauriers verds , Diront aux tourbes pressées Les maux qu'ils auront soufferts En tant de guerres passées.

Tout le peuple lô crira, Rien qu'Iô par l'assemblée Le peuple ne redira D'une joye redoublée; Le menestrier resonnant , Des chantres la douce presse, Autres mots n'iront sonnant Que cette voix d'allégresse.

En ordre les roys vaincus Iront en diverse mine, Traînez dessus leurs escus, Devant ta pompe divine ; Les uns auront les yeux bas , Les autres, levant les faces,

Odes.

A leur mal ne songeant pas, Remascheront des menaces.

Les uns au col secouront Les liens d'une chaisne orde, Les autres les bras auront Serrez au dos d'une corde; Aux autres , selon les faits De leurs fautes desloyales , Divers tourments seront faits A leurs misères royales.

Là seront peints les chasteaux , Les ports et les villes prises , Les grands forets et les eaux, Et les montaignes conquises; Le vieil Apennin sera Portrait d'une face morne , Le Rhin vaincu cachera Parmy les roseaux sa corne.

Devant ton char bien-tournant Marchera la Renommée , Qui ton bruit ira cornant De sa trompette animée; Et moy, qui me planteray Devant ses pieds pour escorte.

Comme elle je chanteray Ta louange en telle sorte :

«Prince bien-aimé des dieux, Antique race de Troye , Sous qui la faveur des cieux Toute Europe a mise en proye , Triomphe, et voy ta cité Qui devotieuse appreste A ta jeune deité Une solennelle feste.

ce Bien que tes frères et toy La terre ayez départie , Et qu'aisné tu ne sois roy Que de la moindre partie,

Troisiesme Livre. 189

Le Ciel pourtant a voulu Que sur toutes tu la prinsses, Et la prenant t'a esleu Le seigneur des autres princes.

« Ils ont choisi pour leurs pars, L'un les parfums d'Arabie, L'autre les sablons épars De la bouillante Libye; Mais tu as, Roy plus heureux, Choisi les terres fertiles, Pleines d'hommes valeureux, Pleines de ports et de villes.

« Celuy qui peut raconter Tes entreprises fameuses, Celuy peut les flots conter De nos rives escumeuses; Car bien peu , bien peu s'en faut , Que ta Majesté royale De Jupiter de là haut L'autre Majesté n'égale.

ce Jamais à chanter ton los Je n'auray la bouche close, Fussé-je là bas enclos Aux lieux 011 la Mort repose ; Tousjours je diray ton nom , Et mon ame vagabonde Rien ne chantera sinon Tes louanges par le monde.»

Ainsi diray-je , et ta main Jusqu'au palais honorable Conduira tousjours le frain De ton haut char vénérable.

Là, t'assoyant au milieu Sur des marches eslevées.

Tu rendras grâces à Dieu Pour tes guerres achevées.

Puis , ayant de toutes pars Fermé de cent chaisnes fortes

90 Odes.

De l'ouvert temple de Mars L'horrible acier de cent portes , Tu feras égal aux Dieux Ton règne , et par ta contrée Fleurir la paix, et des cieux Revenir la belle Astrée.

A Mgr CHARLES DUC D'ORLEANS,

Depuis roy de France.

Ode IV.

Prince , tu porte le nom De renom Du prince qui fut mon maistre(i), De Charles, en qui les Dieux

Tout leur mieux Pour chef-d'œuvre firent naistre.

Naguiere il fut comme toy

Fils de roy, Ton grand-pere fut son père, Et Henry le tres-chrestien ,

Père tien , L'avoit eu pour second frère.

A peine un poil blondelet (2), Nouvelet,

1. Il entend le fils puisné du roy Françoys I, auquel il fut baillé page, et demeura cinq ans avecque luy. (R.)

Page 1