‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 78 sur 163 · A l'âge de vingt et deux ans. (R · texte numérisé non relu

A l'âge de vingt et deux ans. (R

Troisiesme Livre. 191

Autour de sa bouche tendre A se frizer commençoit,

Qu'il pensoit De César estre le gendre(i).

Ja, brave, se promettoit

Qu'il estoit Duc des lombardes campagnes, Et qu'il verroit quelquefois

Ses fils rois De l'Itale et des Espagnes.

Mais la Mort, qui le tua (2),

Luy mua Son espouse en une pierre; Et, pour tout l'heur qu'il conceut,

Ne receut Qu'à peine six pieds de terre.

Comme on void, au poinct du jour,

Tout autour Rougir la rose espanie, Et puis on la void au soir

Se déchoir A terre toute fanie ;

Ou comme un lis trop lavé,

Aggravé D'une pluyeuse tempeste.

Ou trop fort du chaud atteint,

Perdre teint Et languir à basse teste :

Ainsi ton oncle, en naissant, Périssant

1. Espouser la fille de l'empereur Charles V. Et la paix de l'an 1544 fut faite à ceste condition de mariage dans deux ans , et qu'il auroit la duché de Milan ou la comté de Flandres. (R.)

2. D'une fièvre, âgé de 3 3 ans, le 4 de septembre 154 1. (R.)

192 Odes.

Fut veu presque en mesme espace , Et, comme fleur du printemps,

En un temps Perdit la vie et la grâce.

Si , pour estre nay d'ayeux

Demy-dieux, Si, pour estre fort et juste.

Les princes ne mouroient pas ,

Le trespas Devoit espargner Auguste.

[Jupiter et ce Romain,

De leur main.

Départirent tout le monde; A l'un en part le ciel vint.

L'autre print Pour sa part la terre et l'onde. ]

Si ne vainquit-il l'effort

De la Mort, Par qui tous vaincus nous sommes:

Car aussi bien elle prend

Le plus grand Que le plus petit des hommes.

[La Mort, frappant de son dard,

N'a égard A la majesté royale ; Les empereurs aux bouviers,

Aux leviers Les grands sceptres elle égale.]

Et le Nocher importun

Un chacun Presse en sa nacelle courbe, Et sans honneur à la fois ,

Met les rois Pesle-mesle avec la tourbe.

Mais or' je reviens à toy.

Fils de roy.

Troisiesme Livre. 193

Petit neveu de mon maistre, De Charles en qui les Dieux

Tout leur mieux Pour chef-d'œuvre firent naistre.

Comme un bel astre luisant,

Conduisant Au ciel sa voye cognue , Se cache sous l'Océan

Demy an Avec Tethys la chenue ,

Puis, ayant lavé son chef,

Derechef Remonstre sa face claire , Et, plus beau qu'auparavant,

S'eslevant Sur nostre horison, esclaire,

Ainsi ton oncle, en mourant,

Demeurant Sous la terre quelque année, De rechef est retourné.

Dans toy né, Sous meilleure destinée.

Il s'est voilé de ton corps,

Saillant hors De la fosse ténébreuse, Pour vivre en toy doublement

Longuement D'une vie plus heureuse :

Car le Destin, qui tout peut,

Ne te veut Comme à luy trancher la vie, Ains que voir par tes vertus

Abbatus Sous toy les roys de l'Asie.

Dieu, qui void tout de là-haut Ce qu'il faut Ronsard. — II. i)

194 Odes.

Aux personnes journalières y A party ce monde espars En trois parts , Pour toy seul et pour tes frères.

Ton premier aisné François (')

Sous ses loix Régira l'Europe sienne; D'Afriq' sera couronné

Ton puisné (2), Toy de la terre asienne :

Car, quand l'âge homme parfaict

T'aura fait (Comme Jason fit en Grèce) (0 Tu triVas les plus vaillans

Bataillans De la françoise jeunesse ;

Puis, mettant la voile au vent,

Ensuyvant De Brenne l'antique trace (4), Tu iras (couvrant les eaux

De vaisseaux) En l'Asie prendre place.

Là, dés le premier abort,

Sur le port, A cent roys tu feras teste, Et, captifs dessous tes bras.

Tu prendras Leurs terres pour ta conqueste.

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