‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 80 sur 163 · A MONSEIGNEUR D'ANGOULESME · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR D'ANGOULESME

Ode V.

Toy qui chantes l'honneur des rois, Polymnie, ma douce Muse, Ce dernier labeur de mes dois Ta lyre d'or ne me refuse.

J'ay souvenance que tes mains, Jeune garçon, me couronnèrent Quand j'eu masché les lauriers saints Que tes compagnes me donnèrent

[Alors qu'amoureux de tes yeux Tu me donnas ta douce lyre Pour y chanter jusques aux cieux D'Amour le bien et le martyre].

Mais or', par le commandement Du roy, ta lyre j'abandonne Pour entonner plus hautement La grand' trompette de Bellonne.

Toutefois, ains que de tenter L'instrument de telle guerrière.

Fais qu'encor je puisse chanter' Pour adieu ceste ode dernière,

.J;."^"7 "J' ^•^"'^"cd'Angoulesme, depuis duc d'Aiençon et roi de France et de Pologne.

'19S Odes.

Et que j'aille en tes bois penser Aux honneurs du fils de n-ion maistre.

Pour ses louanges commencer Dés le premier jour de son estre.

La nuict que ce prince nouveau De nos dieux augmenta la trope , On vid autour de son berceau Se battre l'Afrique et l'Europe.

L'Afrique avoit le poil retors A la moresque crespelée, Les lèvres grosses aux deux bords, Les yeux noirs, la face halée.

Son habit sembloit s'allonger Depuis les colonnes d'Espaigne Jusqu'au bord du fleuve estranger Qui de ses eaux l'Egypte baigne.

En son habit estoient gravez Maint serpent, maint lion sauvage, Maint trac de sablons eslevez Autour de son bouillant rivage.

L'Europe avait les cheveux blonds, Son teint sembloit aux fleurs décloses, Les yeux verds, et deux vermeillons Couronnoient ses lèvres de roses.

Sur sa robe furent pourtraits Maints ports, maints fleuves, maintes isles, Et de ses plis sourdoient espais Les murs d'un million de villes.

De tel vestement triomphant Ces terres furent accoustrées , La nuict qu'elles tiroient l'enfant Par force devers leurs contrées.

L'Europe le vouloit avoir, Disant qu'il estoit nay chez elle. Et que sien estoit par devoir Comme à sa mère naturelle.

L'Afrique en courroux respondoît Qu'il estoit sien par destinée,

Troisiesme Livre. 199

Et que jà du ciel l'attendoit Pour son prince dès mainte ^nnée.

Ainsi l'une à soy i'attiroit Sur le berceau demy-couchée , Et l'autre après le retiroit , Contre sa compagne faschèe.

Mais la pauvre Europe à la fin , Baissant le front melancholique, Par force fit voye au destin , Et quitta l'enfant à l'Afrique.

L'Afriaue adonc luy présenta Le laict de sa noire tétine, Et, pleine d'Apollon, chanta Sur luy ceste chanson divine :

Enfant heureusement bien-né, ( Pvace du Jupiter de France) En qui tout le Ciel a donné Toutes vertus en abondance,

Crois , crois , et d'une majesté Monstre-toy le fils de ton père, Et porte au front la chasteté Qui reluit au front de ta mère.

[Comme un pin planté sur les eaux, Bien nourri de l'humeur prochaine, Croist par sus tous les arbrisseaux Et se fait l'honneur de la plaine,

Ainsi, ô prince, tu croistras Entre les princes de l'Europe, Et plus vaillant apparoistras L'ornement royal ae leur trope.]

Si tost que l'âge, produisant Les fleurs de la jeunesse tendre, T'aura fait l'esprit suffisant Pour les douces lettres apprendre.

Les trois Grâces te mèneront Au bal des muses Pegasides, Et toute nuict t'abreuveront De leurs ondes aganippides.

200 Odes.

[Pour toi les ruisseaux Pympléans Seront ouverts , et les bocages De Pinde , et les monts Cirrhéans , Effroyables d'antres sauvages. ]

Mais quand l'ardeur t'eschaufera Le sang bouillant dans les entrailles, Et que la gloire te fera Concevoir le soin des batailles,

Nul plus quetoy sera sçavanl A tourner les bandes en fuite, Et nul soldat courra devant Les pas allez de ta poursuite ,

Soit que de prés il voye au poing Ta large espée foudroyante , Ou soit qu'il advise de loing Les plis de ta picque ondoyante;

Soit qu'il se vante d'opposer Contre ta lance sa cuirasse , Ou soit qu'il se fie d'oser Attendre les coups de ta masse.

Lors toy sur un cheval monté , Régissant son esprit farouche , Pour-fendras de chaque costé Le plus espais de l'escarmouche,

Soit que tu le pousses au cours, Laschant la resne vagabonde.

Ou soit qu'en l'air de mille tours Tu le voltes à bride ronde.

Ainsi porté par le milieu Des bandes d'horreur les plus pleines, Tu sembleras à quelque Dieu Qui prend soin des guerres humaines,

Et, mariant à tes beaux faits Fortune et vertu, ta compaigne, Vainqueur, tu paveras espais De corps morts toute la campagne.

Comme on void l'orgueil d'un torrent Bouillonnant d'une trace neuve

Troisiesme Livre. 201

Parmy les plaines en courant Ravager tout cela qu'il treuve,

Ainsi ta main renversera Sur la terre de sang trempée Tout cela qui s'opposera Devant le h\ de ton espée.

Le faucheur à grand tour de bras, Du matin jusqu'à la serée , De rang ne fait tomber à bas Tant d'herbes cheutes sur la prée,

Ne le scieur ne va taillant Tant de moissons, lors que nous sommes En esté , que toy bataillant Tailleras de chevaux et d'hommes.

Accablez sous tes coups trenchans , Par monceaux seront en carnage Ceux d'Erembe, et tous ceux des champs Des Nomades (') et de Carthage,

Et ceux qui ne coupent le fruit Des vignes meures devenues (2), Et qui jamois n'oyent le bruit Des bœufs qui traînent les charrues.

Et ceux qui gardent le verger Des Hesperides despouillées , Et ceux qui du sang estranger Habitent les rives souillées (3);

Ceux qui tiennent le mont Atlas, Et ma plaine m.aurusienne (4), Et mon lac (5) gui nomma Pallas (6) De son onde tritonienne.

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