‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 10 sur 266 · I.A COMEDIE MODERNE AVANT MOLIERE · texte numérisé non relu

I.A COMEDIE MODERNE AVANT MOLIERE

La tradition dramatique du moyen âge fut interrompue au xvi^ siècle. Par quelle grande révolution? C'est ce que nous voulons rappeler en peu de mots. La vieille littérature, qui avoit commencé par donner de si brillantes promesses aux xii^ ef xiii^ siècles, ne faisoit plus que se traîner l^ftiguissamment. Quelque chose lui manquoit. Elle restoit enfant; elle balbutioit toujours; elle ne pouvoit 'atteindre à Ta maturité. Elle crénit

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des ébauches plutôt que des œuvres. La poésie abaissoit de plus en plus son vol, et, malgré l'immense et libre espace qui étoit ouvert devant elle, rasoit la terre d'une aile appesantie. Les esprits cultivés sentoient bien ce qui leur raanquoit. L'influence de l'antiquité n'avoit jamais été complètement annulée en France; le midi, où le sang latin dominoit, avoit conservé les lointains souvenirs de l'art antique; la science universitaire, qui parloit la langue de Rome, faisoit de perpétuels retours vers les grands poètes du siècle d'Auguste. A partir de la fin du xiv^ siècle on cherche à retrouver le sens perdu des chefs-d'œuvre. Les efforts n'aboutirent d'abord qu'à de médiocres résultats. Le travail se borna à de puériles mascarades de mots, à de serviles et prétentieuses traductions; il fut même, dans ses premiers résultats, plus nuisible que profitable , parce qu'il faussa les meilleures imaginations et qu'il détourna les intelligences d'élite de la tradition du moins naïve et féconde des trouvères. Mais l'Italie, placée plus favorablement que nous , où la lumière de l'art antique n'avoit jamais été complètement éteinte , l'Italie, qui bien avant nous accomplit cette révolution littéraire qu'on a ^ nommée la Renaissance , nous communiqua l'étincelle saCTée. La grande campagne du xvi« siècle commença alors parmi nous. Une fureur d'étude et de savoir gagna toutes les têtes. Les lettres grecques et les lettres latines inspirèrent un véritable fanatisme. Ce fut la seconde phase du mouvement qui nous ramenoit l'antiquité. Le théâtre eut sa part dans cette réforme active et cette fois déjà efficace. On imita Sophocle et Euripide. Térence et Sénèque. On fit des tragédies avec des chœurs, et de doctes comédies qui avoient l'ambition de rivaliser avec celles de Ménandre. On connoît les vers de Ronsard :

Jodelle le premier, d'une plainte hardie , Françoysement chanta la grecque tragédie , Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françois; Et si bien les sonna que Sophocle et Ménandre, Tant fussent-ils sa^ants, y eussput ]in apprendre.

xxvi LA C 0 y\ K 1 ) I 1- -M 0 D K R .\ K

On joiioit ces pièces nouvelles dans l'es collèges, devant tous les beaux esprits et tous les grands personnages de ce tempslà. Plus l'ouvrage senfoil son grec el son latin, ])lus il étoit applaudi. Les nouveaux écoliers exagéroient le zèle : ils avoient retrouvé le secret de la beauté antique, mais ils abusoient de leur découverte. On sait à quels excès se laissa emporter la pléiade. Ces entraînements sont inévitables : on dépasse ordinairement le but qu'on veut atteindre; rien ne se fait, dans ce monde, que par coups et contre-coups.

La comédi(> ne se contenta pas d'imiter les Grecs et les Latins. L'Italie avoit, depuis le xiv'' siècle, un théâtre comique qui se confondit immédiatement, aux yeux des écrivains françois du xvi'' siècle, avec le théâtre classique. La comédie italienne comptoit des noms illustres: l'Arioste , Machiavel, le cardinal Bibbiena. Elle s'étoit surtout étudiée, il est vrai, à compliquer l'intrigue, elle avoit inventé l'imbroglio; mais ce fut précisément ce qu'en Espagne et en France on lui emprunta avec le plus d'empressement. Charles Estienne traduisit la comédie du Sacrifice ou les Abusez. Jacques Crevin en lit une imitation sous le titre des Esbahis. Jean de La Taille traduisit le Nègromant , de l'Arioste. Les Supposés {f SupposUi), du même poëte, furent traduits trois fois dans le courant du siècle. Pierre Larivey, Champenois, mais d'origine italienne, arrangea en françois des pièces de Lodovico Dolce, de Lorenzino de Médicis, de Grazzini, de Nicolo Secchi, de Gabbiani et de Girolamo Razzi. Les Contens, d'Odet de Turnèbe, tout en procédant de la même école, montrèrent plus d'indépendance et plus d'originalité. Outre ces travaux des littérateurs, les comédiens italiens envahirent la France. La Calandra, du cardinal Bibbiena, fut représentée à Lyon dès 15/»8. Sous Catherine et Marie de Médicis, les Comici confidenti , les Gelosi , les Fedeli , jouèrent à Lyon et à Paris; ils ne cessèrent d'avoir la vogue à la cour; les troupes d'acteurs étrangers, établies dès lors parmi nous, se perpétuèrent |)ivs(|ue sans interruption jusqu'au xvui'" siècle.

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Pendant que la scène littéraire étoit occupée de la sorte, les Confrères de la Passion et les Enfants Sans-souci continuoient à divertir la bourgeoisie et le peuple. Les Confrères de la Passion, toujours munis de leur privilège exclusif, quittèrent l'hôpital de la Trinité et s'installèrent à l'hôtel de Bourgogne en 15/i8. Le Parlement, à l'occasion de cette translation de leur théâtre , leur interdit de représenter désormais des pièces tirées de la Sainte Écriture, et il ne leur permit plus que des sujets « profanes, honnêtes et licites. » Cette défense, qui fut plusieurs fois renouvelée, ne paroît pas avoir été immédiatement efficace, non plus que l'interdiction plus absolue qui frappa la Basoche en 15/i0. La Basoche ne cessa pas de donner, au moins par intervalles, ses représentations satiriques. En province, on jouoit toujours des mystères, et ils y avoient même encore leur caractère primitif de grandes fêtes communales. Les associations semblables à celle des Enfants Sans-souci , comme les Couards de Rouen, continuoient leurs a montres et leurs batelages. » Tout cela, cependant, exclusivement voué à l'improvisation et à l'actualité fugitive, n'enfantoit plus de productions qui méritassent d'être conservées. Les écrivains étoient tous dans l'autre camp. Dans celui-là restoient, en revanche, l'action, le jeu comique, les inappréciables avantages que donne la communication directe avec la foule. C'est ainsi que ce qui doit être réuni demeura séparé pendant près d'un demisiècle.

L'un et l'autre courant paroissent s'engloutir dans les guerres civiles et les ruineuses calamités au milieu desquelles le xvi** siècle s'achève. Les événements funestes de cette époque imposèrent silence à la fois aux doctes poètes et aux farceurs populaires. Lorsque le roi Henri IV eut enfin conquis son royaume, la situation du théâtre, sous l'empire de la nécessité, se trouva profondément modifiée. En 1598, les Confrères de la Passion cédèrent leur privilège et louèrent leur salle à une troupe d'acteurs de profession ; ce simple changement effaçoit la ligne de démarcation qui existoit jusque-là entre les écoles rivales.

xxxviii NAISSANCE ET JEUNESSE

part, ce qu'il ne faut pas leur permettre, c'est de dénaturer l'aspect véritable de la vie de l'écrivain.

Les biographes qui rapportent les visites fort plausibles du jeune Poquelin au théâtre semblent dire que c'est par là que Molière enfant eut quelque vue sur le monde de la littérature et de la poésie; ils le peignent comme un apprenti enfermé dans sa boutique et ayant, par des circonstances tout à fait fortuites , la haute fortune d'échapper un moment à des occupations abrutissantes et d'être admis à admirer l'élégant Belle- Rose ou le facétieux Gautier-Garguille qui lui apparoissoient sans doute comme des demi-dieux. Ces ornements dénaturent la tradition et présentent la jeunesse de Molière sous un faux jour.

Molière fut élevé comme un fils de famille, et il put aller au théâtre aussitôt et aussi souvent que pas un jeune Parisien de son temps. 11 ne travailloit pas dans la boutique paternelle ; il étudioit au collège. II suivoit en qualité d'externe les cours du collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand) : c'étoit une des plus grandes maisons d'éducation de Paris ; les Jésuites la dirigeoient ; il y avoit trois cents maîtres, et quatre cents écoliers internes parmi lesquels les enfants des plus grandes maisons du royaume.

Il y fit ses humanités, comme disent ses camarades La Grange et Vinot qui ajoutent : u Le succès de ses études fut tel qu'on pouvoit l'attendre d'un génie aussi heureux que le sien. S'il fut fort bon humaniste, il devint encore plus grand philosophe. L'inclination qu'il avoit pour la poésie le fit s'appliquer à lire les poètes avec un soin tout particulier. Il les possédoit parfaitement. »

Parmi les élèves qui suivoient, vers la même époque que Jean-Baptiste Poquelin, les cours du collège de la rue Saint- Jacques, il faut citer Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé et de M""" de Longiieville ; le prince étoit de sept ans plus jeune que Molière; plus tard cependant il ne méconnut pas tout à fait, à ce qu'il paroi t, cet humble con-

DE MOLIÈRE. x\xix

disciple. Nommons encore, dans un rang moins élevé: François Bernier, le voyageur, qui fut par la suite médecin de l'empereur des Indes et qu'on surnomma le Mogol ; Hesnaut, ami du surintendant Fouquet et poëte-, Chapelle, fds adultérin du maître des comptes Luillier, qui devint l'un des hommes d'esprit en renom et en faveur dans la société du xvn"^ siècle.

Le conseiller Luillier étoit étroitement lié avec Gassendi qu'il logea chez lui pendant longtemps. Il persuada à ce célèbre philosophe de donner des leçons à son fds. Pi ces leçons furent admis Bernier, Hesnaut, Jean -Baptiste Poquelin et le Périgourdin Cyrano de Bergerac qui se fit une si grande réputation d'originalité.

Voilà certes une première éducation aussi complète qu'il fût possible de la recevoir alors. On a remarqué qu'elle dut avoir un caractère marqué de libre esprit. Le groupe dont nous venons de citer les noms se distingua en effet par une indépendance singulière de pensée et d'humeur : c'est une qualité qu'on ne contestera ni à Chapelle, l'épicurien, le gai vivant, le franc parleur ; ni au poëte Hesnaut, qui attaquoit Colbert puissant et traduisoit à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les chœurs des tragédies de Sénèque ; nia Bernier, qui , lorsque Louis XIV l'interrogea sur le pays où la vie lui sembloit meilleure, répondit que c'étoit la Suisse; ni à Cyrano, l'auteur (Wigrippiney.et, moins qu'à tout autre, à Jean-Baptiste Poquelin Molière.

On dit que c'est pendant ces études de philosophie que Hesnaut et Jean-Baptiste Poquelin s'enthousiasmèrent du poëte latin Lucrèce et le traduisirent. Il restcroit de la traduction de Hesnaut l'invocation à Vénus, refaite sans doute plus tard, et de celle de Poquelin le passage du quatrième livre sur l'aveuglement de l'amour, qu'on retrouve sur les lèvres de la douce Éliante dans la scène cinquième du deuxième acte du Êlisanthrope.

On a supposé aussi qu'à la même époque ces jeunes gens, ou du moins Poquelin et Cyrano, s'essayèrent entre eux à

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Alarcou, (Juevedo, (laideron', c|iii le (levanceiit , l'accompagnent ou le suivent, lui forment un long cortège. Un tel groupe de poètes exerça une légitime influence siu' la littérature européenne.

Hardy et h'S dramaturges fran^'ois qui cherchent à réveiller le théâtre au commencement du ww" siècle imitent d'abord tout ce qu'ils peuvent imiter; ils imitent jusqu'à la fécondité périlleuse dont l'Espagne donnoit l'exemple : Hardy n'a pas produit moins de six ou huit cents pièces. Du reste, il se donne toutes les licences; il confond tous les genres, mêle tous les styles , et n'a d'autre règle que celle que proclamoit Lope de Véga : (( Notre but est de faire plaisir, tout ce qui peut y tendre doit nous être permis. »

Alexandre Hardy a toutefois un mérite qui lui donne un rôle essentiel dans l'histoire du théâtre françois : il a l'intelligence et la pratique de la scène ; ce n'est plus un disciple studieux des anciens, ce n'est plus un spéculatif; c'est un homme du métier, maniant les véritables instruments de l'art comique, travaillant dans le milieu nécessaire. 11 ramène par conséquent la littérature dramatique dans sa véritable voie, il réunit les éléments qui étoient en dissidence. C'est pourquoi l'on s'accorde avec raison à reconnoître à ce poëte une importance plus considérable que celle cpii ressortiroit pour lui de la valeur réelle de ses œuvres.

Les vingt premières années du xyii*-' siècle présentent aux yeux des historiens un spectacle d'anarchie théâtrale. Il semble que les conquêtes des érudits soient perdues ; on ne retrouve plus ce qu'on apercevoit dans les pièces des Robert Garnier, des Larivey, des Turnèbe : une méthode déjà visible dans la composition, des efforts heiu'eux pour appliquer l'observation comique à la peinture des mœurs, le choix d'im langage propre à la comédie. Ce travail du siècle pnVfîdent est pour

1. N6 en 160i et mort en 1087, quatorze ans après la mort de Molière dont il est par conséquent le contemporain plutôt que le devancier.

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ainsi dire rejeté à la fonte. Les matériaux que fournissent l'antiquité et le moyen âge , qu'apportent la vieille France , l'Italie et l'Espagne, s'allient dans cette étrange fusion. Les martyres et les tragédies, les farces et les pastorales, les comédies, les tragi-comédies et les intermèdes se rencontrent pêlemêle. Les Pantalons napolitains, les Matamores castillans coudoient les Satyres, Pan et Cupidon, auxquels on voit se joindre, dans certains drames historiques, des chœurs de maréchaux de France ou de conseillers du Parlement. Cette courte période forme comme un chaos transitoire où tous les germes sont enfermés et se confondent.

Puis, peu à peu, la tendance à l'ordre s'y fait sentir. Ce n'étoit pas en vain que Descartes imposoit la méthode à la pensée et Malherbe la discipline à la poésie. Le génie de l'antiquité revenoit tout naturellement, mêlé intimement cette fois à la veine nationale ; on voyoit se dessiner la troisième phase de la grande révolution intellectuelle et on pouvoit prévoir cette fois son triomphe. Le théâtre accomplit ce mouvement avec lenteur; le progrès fut plus sensible d'abord dans le genre sérieux que dans le genre comique ; cela devoit être : le genre comique paye en quelque sorte un tribut plus direct à la gaieté populaire. Le drame sérieux étoit plus dégagé aussi des vieux usages. Les tragédies de Mairet, de Théophile de Viau, les bergeries de Racan et de Gombault témoignent déjà de la marche du siècle. Le style s'assouplit, les caractères se dessinent, le fond et la forme s'élèvent en même temps. Rotron , Tristan l'Hermite, Scudéry, Du Ryer, Benserade , Boisrobert arrivent tous ensemble et étendent le mouvement régénérateur à la comédie. Des œuvres surgissent de toutes parts; tout l'esprit public, stimulé par Richelieu, se porte du côté du théâtre.

On est arrivé au seuil de ia grande époque : Desmarets de Saint-Sorlin, dans la comédie des Visionnaires , commence à s'attaquer à des travers contemporains , quoiqu'il outre ces travers et que sa pièce, comme disoit Fontenelle, soit toute pleine de fous. Paul Scarron, s'abandonnant à sa verve burlesque,

\\\ii LA r.o.M K 1)1 1<: M()I)i:hnk

ouMT uiu- Nciiic ;i pai'1 qu'il iir l'aul pas trop mépriser. La lUdacticpic s\'n mêle, et l'Académie, à peine l'ondée, prépare des décrets en faveur des règles de l'antiquité (pi'elle commence, comme toujours, par fausser en les exagérant.

Pierre Corneille donne 3lédée en 1635 et le Ciel en 1636; le même poëlt' (|iii porte la tragédie à une hauteur qu'elle ne dépassera pas ouvre toute grande la carrière comique; il fait, en 16/i2, jouer le Menteur. « Situations, caractères, peintures du temps, langage -de la conversation, dit M. Nisard, toutes ces parties de la comédie sont dans le Menteur, les unes esquissées , les autres déjà en perfection. C'est pourtant moins un

'modèle qu'une indication supérieure de la vraie comédie

Les personnages sont moins des caractères que des rôles; il falloit en faire des caractères. Les situations sont le plus souvent des inventions arbitraires; il falloit y substituer des événements naturels. Les mœurs n'y sont pas plus françoises qu'espagnoles; il falloit les remplacer par des peintures de la société françoise. Enfin, à un langage qui n'appartient pas en propre aux personnages, qui vise au trait et que gâtoit un reste de pointes imitées de l'italien, il falloit substituer ,43, conversation de gens exprimant na'ivement leurs sentiments et leurs pensées et n'ayant d'esprit que le leur; il falloit, en un mot, plus observer qu'imaginer, ])lus trouver qu'inventer, et recevoir des mains du public les originaux (pi'il offroit au pinceau du peintre. » '

La comédie, après une longue suite d'épreuves, approchoit de la maturité et de la perfection. Tout étoit prêt; les luttes étoient apaisées, les traditions réconciliées laissoient subsister

1. On cito ordinairenu'iit une anecdote d'ajjrès laquelle Molière auroit avoué à Boileau que ce fut le Menteur qui lui fit concevoir la bonne comédie. Cette anecdote, qui seroit fort honorable pour Molière, paroît d'invention moderne : ceux qui l'ont rapportée les premiers ont déclaré l'avoir prise dans le Bolœana, mais on ne la retrouve ni dans celui de Brossette, ni dans celui de Montchesnay. N'appartiendroit-elle pas tout simplement à M. François de Neufchâteau? Voir VEsprit du grand Corneille, p. 149.

AVANT ÏMOLIEKB. xxxiii

et les qualités naturelles de l'esprit national et les qualités acquises par l'étude. Qui alloit profiter du long travail accompli et résumer les efforts de si nombreux devanciers? Qui s'élanceroit dans l'espace libre et y feroit la première moisson? En voyant ce que devenoit la tragédie aux mains du grand Corneille, on pouvoit prévoir que la comédie ne seroit pas déshéritée et qu'elle alloit avoir à son tour son génie spécial, son souverain représentant.

En même temps, le théâtre étoit entouré de plus d'honneur qu'il ne l'avoitété depuis le moyen âge. Le roi Louis XIII prescrivoit, par une ordonnance de 1641, que désormais (( leur profession ne fût plus imputée à blâme aux comédiens et ne préjudiciât pas à leur réputation dans le commercé public. » Cette ordonnance ne pouvoit sans doute abolir d'un seul coup les préjugés ; mais elle prouvoit un progrès dans les mœurs et étoit, comme on dit, un signe du temps. L'auteur du Cid, à qui il étoit permis de revendiquer une si grande part dans ce mouvement de rénovation et de réhabilitation de la scène, avoit fait dire à l'un des personnages d'une pièce qui jouit d'une longue vogue : *

A présent le théâtre

Est eu un point si liaut que chacun l'idolâtre;

Et ce que votre temps voyoit avec mépris

Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,

L'entretien de Paris, le souhait des provinces,

Le divertissement le plus doux de nos princes,

Les délices du peuple et le plaisir des gi-ands ;

11 tient le premier rang parmi leurs passe-temps :

Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde

Par leurs illustres soins conserver tout le monde

Trouvent, dans les douceurs d'un spectacle si beau,

De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.

Même notre grand roi, ce foudre de la guerre.

Dont le nom se fait ci'aindfHijjtix deux bouts de la teiTe,

Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois

Prêter l'œil et l'oreille au théâtre françois...

1. L'Illusion comique, dont les représentations furent très-nombreuses, dé 1636 à 1660. On trouveroit beaucoup d'autres témoignages non moins expressifs que celui que nous empruntons à cette comédie.

WMV NMSSANCK Kï JEUNESSE

A quoi un autre personnage, converti à ces nouveaux sentiments, répondoit :

.rai cru la coim'dio au point où jo Tai vue ;

.leii iu;norois lï'clat, rutilité, l'appas.

Et la blâmois ainsi, ne la connoissant ])as;

Mais, depuis vos discours, mon cœur plein d'allégresse

A bainii cette erreur...

Deux ans après l'apparition du Menteur, il se fonda à Paris une association d'enfants de famille pour jouer la comédie. Cette troupe, qui s'intitula t'Illustre Théâtre, donna, pendant l'année 16/t5, des représ(mi^tions au faubourg Saint-Germain et au port Saint-Paul. C'csrdans cette troupe que s'enrôla un jeune homme de vingt-trois ans, Jean-Baptiste Poquelin, qui , en se faisant acteur, prit le nom de Moliî;up;. En lui alloit se réaliser le type, non surpassé ni égalé, de l'auteur comique.

NAISSANCE Eï JEUNES^SE DE MOLIHJKE.

Jean-Baptiste Poquelîn naquit le 15 janvier 1622.* 11 vit le jour dans une maison de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves. Son pèiT, Jean Poquelin, et Marie Cressé,

1 . Voici la teneur de l'acte de baptême de Molière, inscrit sur les registres de la paroisse Saint-Eustache, et découvert par M. Bcffara en \M\ :

« Du samedi, 15 janvier 1022, fut baptisé Jean, fils de Jean Pouguelin , tapissier, et de Marie Cresé, sa femme, demeurant rue Saint-Honoré; le parrain, Jean Pouguelin, porteur «^e grains; la marraine, Denise Lescacheux, veuve de feu Sébastien Asselin , vivant marchand tapissier. »

Le parrain, Jean Pouguelin, étoit aïeul paternel de Molière. Le véritable nom de cette famille étoit PoyuKi-iN; mais les registres de l'état civil portent tantôt Pouguelin, et tantôt PocuueUn, Porjuelin, Poquelin, Pocquelin,Qi même Poclin , Poclain et Pauquelin.

On remarque que l'acte de baptême ne porte que le nom de Jean et non celui de Jean-Baptiste. Un second fils, né en 102i, ayant été baptisiî sous le nom de Jean qui étoit particulièrement en usage dans la famille Poquelin, le fils aine adopta et porta tout naturellement le nom du premier saint Jean, qui est Jean-Baptiste.

I)H !\10Lli:UE. XXXV

sa mûre, n'éloient mariés que depuis neuf mois, Jean Poquelin, marchand tapissier, 'occupoit un rang honorable dans la bourgeoisie parisienne. Plusieurs membres de cette famille avoient fourni des juges et des consuls à la ville de Paris. ¥.n 1G31, Jean Poquolin succéda à la charge de tapissier valet de chambre du Roi, qui étoit déjà dans la maison; c'étoit là un de ces oflices de coin- qui s'achetoient moyennant finance et se transmettoient presque héréditairement. Les huit tapissiers ayant qualité de valets de chambre faisoient partie des « ofliciers domestiques et commensaux de la maison du Roi, d compris aux états enregistrés par la Cour des aides. Leur service étoit seulement de trois mois, avec trois cents livres de gages et trente-sept livres dix sous de récompense. Le connnerce recherchoit et payoit cher, comme on se le figure aisément, ces positions et ces titres qui ne laissoient probablement pas que d'exercer quelque prestige sur la clientèle. Jean Poquelin peut donc être considéré à bon droit comme un bourgeois notable; aussi voit-on, quand il mourut en 1669, qu'il fut inhumé avec beaucoup d'honneur dans l'église Saint-Eustache : service complet, assistance de M. le curé et quatre prêtres porteurs.

Ainsi, celui qui sera Molière naît à Paris; il est de la lignée des esprits parisiens à laquelle appartiennent encore Rutebeuf, François Villon, Voltaire: esprits dans lesquels l'ironie >et la passion se combinent en proportions à peu près égales , esprits fort éloignés du mysticisme, fort peu sensibles aussi aux beautés de la nature, dont l'homme est l'unique et profonde étude, et qui possèdent dans la langue, le style et la forme, à quelque époque qu'ils aient vécu, une netteté et une franchise caractéristiques. Molière, par surcroît, naît tout contre les Halles; c'est le quartier où la saillie florissoit de temps immémorial, où les « bons becs de Paris » soutenoient depuis Villon leur vieille renommée.^

1. « 11 n'est bon bec que de Paris; » c'est le lelraiii d'une ballade de F. Villon.

xwvi NAISSANCl-; 1! T .1 !• L .\ K SS K

Il est d'iino famille de bonne bourgeoisie; mais, par une situation exceptionnelle, il se trouve placé de manière à embrasser des yeux toutes les classes, depuis la cour où ses parents sont employés et où il sera introduit lui-môme, jusqu'aux artisans et aux gens de métier qui travaillent pour son père. Cette perspective étoit propre à donner à l'enfant une notion variée et complète de la vie réelle. Le poste de l'observateur étoit bien cboisi par la destinée.

Jean-Baptiste Poquelin perdit sa mère, Marie Cressé, en 1G32, lorsqu'il avoit à peine dix ans. Son père, Jean Poquelin, se remaria l'année suivante, quoiqu'il eût huit enfants de son premier mariage. Il épousa Catherine Fleurette, le 30 mai 1633, et en eut une première fille en mars 163Zi et une seconde en novembre 1636. Ces détails sont importants à relever, parce qu'on en peut tirer quelques conclusions sur l'enfance de Molière. Il fut privé de bonne heure des soins maternels. On ne comprend bien le côté le plus élevé et le plus pur de ce que Goethe nomme « l'Éternel féminin, » que par sa mère. Or, on a dit que ce côté-là étoit précisément absent du théâtre de Molière. Nous savons bien que, surtout à l'étranger, on a poussé troj) loin la critique, et qu'on lui a reproché d'avoir peint d^. vraies femmes eJ; non des créatures toutes poétiques comme les Miranda ou les Ophélie. Il est possible, toutefois, qu'il ait trop complètement exclu de la comédie la mère de famille, même la matrone bourgeoise dans son noble rôle et son intime royauté. Si l'on croit, avec des juges délicats, qu'il peut y avoir sous ce rapport quelque lacune dans la galerie du poëte comique, il n'est pas inutile de constater que sa mère lui fut ravie à l'âge où il n'est guère possible de comprendre encore la grandeur de cette perte, et qu'une belle-mère vint presque immédiatement la remplacer dans la maison. •

En 1637, Jean Poqucïlin assura à son fils aîné Jean-Baptiste, alors âgé de quinze ans, la survivance de sa charge de valet de ciiambre du roi. C'étoit une formalité à remplir, et la précaution semble toute simple. Elle n'en a pas moins fait accuser

DE MOLIÈRE. xxxvii

l'honorable marchand d'avoir voulu exercer sur la vocation de son fils une contrainte oppressive, d'avoir voulu l'enchaîner à son métier et à son comptoir. Jean Poquelin n'étoit pourtant pas tenu de deviner le génie de Molière. C'est l'histoire des riches marchands de tous les temps. Jean Poquelin, en donnant à son fils l'éducation que sa' fortune permettoit de lui donner, en l'envoyant au collège parmi les fils des princes et des grands seigneurs, n'en étoit pas moins persuadé sans doute que ce fils reviendroit à la profession paternelle ; il n'en voyoit pas naturellement de plus honorable puisqu'elle l'avoit enrichi; il devoit croire que Jean-Baptiste seroit fier de porter le titre porté par tous les Poquelin ses prédécesseurs. C'étoit donc se conduire en bon père de famille que d'assurer à son fils aîné la survivance de sa charge. Ses espérances furent déçues. Les calculs des pères qui font comme Jean Poquelin sont trompés tous les jours, et il n'est pas même nécessaire pour cela que leurs fils aient du génie. Mais pourquoi déclamer contre le digne homme et l'accuser de bassesse de cœur et de barbarie?

On raconte que le goût du jeune Poquelin pour le théâtre eut l'occasion de se déclarer dès sa première jeunesse. Le grandpère de Jean -Baptiste (c'est à son aïeul paternel que l'on a longtemps attribué ce rôle, mais celui-ci étant mort en 1626, ainsi que l'a prouvé l'acte mortuaire retrouvé par M. Beffara, on a été obligé de recourir au grand-père maternel), ce grandpère aimoit , dit-on , le spectacle, et il y conduisoit parfois son petit-fils. Ils alloient voir ensemble les représentations de l'hôtel de Bourgogne, et c'est là que le fils du tapissier auroit senti naître en lui le dégoût de la profession et de la boutique héréditaires, c'est là qu'il auroit eu la révélation de sa glorieuse destinée. .Le fait en lui-même n'a rien que de trèsvraisemblable. Nous l'acceptons volontiers dans une certaine mesure. Nous croyons qu'on ne doit ni dédaigner ni rejeter absolument ces anecdotes peu authentiques .qui s'efforcent de remplir les lacunes d'une biographie insuffisante. Mais, d'autre

xxxviii NAISSANCE ET JEUNESSE

part, ce qu'il ne faut pas leur permettre, c'est de dénaturer l'aspect véritable de la vie de l'écrivain.

Les biographes qui rapportent les visites fort plausibles du jeune Poquelin au théâtre semblent dire que c'est par là que Molière enfant eut quelque vue sur le monde de la littérature et de la poésie; ils le peignent comme un apprenti enfermé dans sa boutique et ayant, par des circonstances tout à fait fortuites, la haute fortune d'échapper un moment à des occupations abrutissantes et d'être admis à admirer l'élégant Belle- Rose ou le facétieux Gautier-Garguille qui lui apparoissoient sans doute comme des demi-dieux. Ces ornements dénaturent la tradition et présentent la jeunesse de Molière sous un faux jour.

Molière fut élevé comme un fils de famille, et il put aller au théâtre aussitôt et aussi souvent que pas un jeune Parisien de son temps. Il ne travailloit pas dans la boutique paternelle ; il étudioit au collège. Il suivoit en qualité d'externe les cours du collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand) : c'étoit une des plus grandes maisons d'éducation de Paris ; les Jésuites la dirigeoient; il y avoit trois cents maîtres, et quatre cents écoliers internes parmi lesquels les enfants des plus grandes maisons du royaume.

Il y fit ses humanités, comme disent ses camarades La Grange et Vinot qui ajoutent : « Le succès de ses études fut tel qu'on pouvoit l'attendre d'un génie aussi heureux que le sien. S'il fut fort bon humaniste, il devint encore plus grand philosophe. L'inclination qu'il avoit pour la poésie le fit s'appliquer à lire les poètes avec un soin tout particulier. Il les possédoit parfaitement. »

Parmi les élèves qui suivoient, vers la même époque que Jean-Baptiste Poquelin, les cours du collège de la rue Saint- Jacques, il faut citer Armand de Bourbon, prince de Conti , frère du grand Condé et de M"** de Longueville ; le prince étoit de sept ans plus jeune que Molière; plus tard cependant il ne méconnut pas tout à fait, à ce qu'il paroîl, cet humble con-

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disciple. Nommons encore, dans un rang moins élevé: François Dernier, le voyageur, qui fut par la suite médecin de l'empereur des Indes et qu'on surnomma leMogol; Hesnaut, ami du surintendant Fouquct et poëte; Chapelle, fils adultérin du maître des comptes Luillier, qui devint l'un des hommes d'esprit en renom et en faveur dans la société du xvn'' siècle.

Le conseiller Luillier étoit étroitement lié avec Gassendi qu'il logea chez lui pendant longtemps. Il persuada à ce célèbre philosophe de donner des leçons à son fds. A ces leçons furent admis Bernier, Hesnaut, Jean -Baptiste Poquelin et le Périgourdin Cyrano de Bergerac qui se fit une si grande réputation d'originalité.

Voilà certes une première éducation aussi complète qu'il fût possible de la recevoir alors. On a remarqué qu'elle dut avoir un caractère marqué de libre esprit. Le groupe dont nous venons de citer les noms se distingua en effet par une indépendance singulière de pensée et d'humeur : c'est une qualité qu'on ne contestera ni à Chapelle, l'épicurien, le gai vivant, le franc parleur; ni au poëte Hesnaut, qui attaquoit Colbert puissant et traduisoit à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les choeurs des tragédies de Sénèque ; ni à Bernier, qui, lorsque Louis XIV l'interrogea sur le pays où la vie lui sembloit meilleure, répondit que c' étoit la Suisse; ni à Cyrano, l'auteur aVAgrippine; et, moins qu'à lout autre, à Jean-Baptiste Poquelin Molière.

On dit que c'est pendant ces études de philosophie que Hesnaut et Jean-Baptiste Poquelin s'enthousiasmèrent du poëte latin Lucrèce et le traduisirent. Il resteroit de la traduction de Hesnaut l'invocation à Vénus, refaite sans doute plus tard, et de celle de Poquelin le passage du quatrième livre sur l'aveuglement de l'amour, qu'on retrouve sur les lèvres de la douce Éliante dans la scène cinquième du deuxième acte du iVisanthrope.

On a supposé aussi qu'à la même époque ces jeunes gens, ou du moins Poquelin et Cyrano, s'essayèrent entre eux à

composer des eomrdies. De ces ('baiiclies scroil sorti le Pédant joui', (lui fui mis au jour à peu ]>rès vers ce temps. On explir[ueroit ainsi les emprunts d'une nature exceptionnelle que Molière fit plus tard à l'œuvre de son camarade; il n'auroit fait qu'user des droits d'une ancienne collaboration.

Après avoir étudié la philosophie, Jean-Baptiste Poquelin étudia le droit. 11 est probable qu'il fit ses études de droit à Orléans, puisque c'étoit à Orléans qu'on enseignoit alors le droit civil. Le Boulanger de Chalussay, dans sa comédie intitulée Elomire ]ujpocondrc ou les Médecins vengés,^ mentionne ce séjour de Molière à Orléans. Il fait parler ainsi Élomire ou Molière :

En quarante, ou quelque peu (levant,

Je sortis du collège et j'en sortis sravant ;

Puis venu d'Orléans, où je pris mes licences.

Je me fis advocat au retour des vacances.

Je suivis le baireau pendant cinq ou six mois.

Où j'aiipris à ])lciu fond l'ordonnance et les lois.

Mais quelque temps après, me voyant sans pratique.

Je quittai là Cujas et Je luy fis la nique.

On peut douter, malgré ce témoignage, que le jeune Poquelin ait été reçu avocat. Toute indication officielle fait défaut, et il semble que le temps dut lui manquer pour atteindre ce résultat. Bornons-nous à constater qu'il suivit ses cours de droit; c'est à cette étude qu'on a attribué l'exactitude avec laquelle Molière empjoie dans son théâtre les termes du langage juridique.^ Mais il est vrai de dire que Molière , quelque autre langage qu'il parle, défie également la critique des gens du métier.

Jusqu'à la date où nous sommes parvenus, ibkk ou /j5, jusqu'à l'âge de vingt-deux ou vingt-trois ans par conséquent, nous ne découvrons aucune manifestation sérieuse de la vocation comique qui alloit éclater chez Jean-Baptiste Poquelin.

1. Pièce satirique dirigée contre Molière, qui parut (!n 1070.

2. La hinfjue du droit dans le tltéâtrede Molière, par E. Paringault. Paris, A. Durand, ]ibi:airc-éditeur, 1801 ; brorli. in-8.

DE MO M i: W i:. XLi

Ce que nous avons dit à propos du Pklanl joub n'est en effet que pure hypothèse. Nul doute cependant que cette vocation ne se fût déjà révélée, car on n'en vient pas brusquement à monter sur la scène et à embrasser résolument la vie de théâtre, sans avoir donné quelques signes du penchant dont on est tourmenté. Tout porte à croire que, pendant les dci'nières années de son éducation libérale, il laissa éclater le goût impérieux qui alloit l'entraîner sans retour. C'est vraisemblablement pendant ces années qu'il suivit avec zèle les représentations du célèbre mime italien qui jouoit alors le personnage de Scaramouche. La tradition prétend même qu'il en prit des leçons, témoin ce quatrain placé au-dessous du portrait de Scaramouche gravé par Vermeulen :

Cet illustre comédien De son art traça la carrière ; Il fut le maître de Molière, Et la nature fut le sien.

Le Boulanger de Chalussay ne manque pas d'exploiter et de défigurer cette tradition ; écoutons ses accusations presque toujours utiles pour nous :

* Par exemple, Élomire

Veut se rendre parfait dans l'art de faire rire ;

Que fait-il, le matois, dans ce hardy dessein?

Chez le grand Scaramouche il va soir et matin.

Là, le miroir en main et ce grand homme en face.

Il n'est contorsion , posture ny grimace

Que ce grand écolier du plus grand dos bouffons

iNe fasse et ne refasse en cent et cent façons :

Tantost, pour exprimer les soucis d'un ménage,

De mille et mille plis il fronce son visage ;

Puis joignant la pâleur à ces rides qu'il fait,

D'un mary malheureux il est le vray portrait.

Après, poussant plus loin cette triste figure,

D'un cocu, d'un jaloux il en fait la peinture;

Tantost à pas comptez vous le voyez chercher

Ce qu'on voit par ses yeux, qu'il craint de rencontrer;

Puis, s'arrestant tout court, écumant de colère ,

Vous diriez qu'il surprend une femme adultère ,

Et l'on croit, tant les yeux peignent bien cet affront.

Qu'il a la rage au cœur et les cornes au front.

xi.li .ll-UNKSSK DK MOMKRF.

A quelle cpociue Molière auroil-il pu étudier le jeu de l'acteur italien? Probablement dans sa jeunesse, lorsqu'il songeoit à se faire comédien, et évidemment avant de quitter Paris. Ce seroit plus certainement encore pendant qu'il étoit dans la maison paternelle qu'il auroit reçu, si l'on en croit Le Boulanger de Chalussay, d'autres leçons dt'S fameux charlatans du Pont-Neuf.

Chez deux grands charlatans il aprcnoit un rolle,

Chez ces originaux , l'Orviétan et Bary,

Dont le fat se rroyoit déjà le favory. É L 0 M I n E.

Pour rOrviétan, d'accord, mais pour Bary, je nie

D'avoir jamais brigué place en sa compagnie.

ANOKLIOUK.

Tu briguas chez Bary le quatrième cmploy:

Bary t'en refusa, tu t'en plaignis à moy :

Et je m'en souviens bien qu'en ce temps-là mes frères

T'en gaussoient t'appelant le mangeur de vipères.

Car tu fus si privé de sens et de raison

Et si persuadé de son contre-poison

Que tu t'offris à luy pour faire les épreuves.

Quoique dans le quartier nous connussions les veuves

De six fameux bouffons crevés dans cet employ.

En d'autres termes, le jeune Poquelin, emporté par la folle passion qu'il avoit pour le théâtre, auroit été jusqu'à se proposer pour servir de pitre à ces charlatans. C'est là, à coup sûr, une invention absurde; mais il est permis de deviner, à travers ces grossières et ridicules exagérations d'un ennemi, le goût déclaré dont nous cherchons les premiers symptômes : ces bruits, recueillis par la satire contemporaine, peuvent indiquer que l'élève des Jésuites et de Gassendi, avocat ou près de l'être, suivoit avidement ces représentants de la farce populaire, qu'il étoit particulièrement attentif à ces fameux grotesques, et que cette curiosité exceptionnelle avoit eu une .sorte de notoriété publique. A défaut d'autres documents plus dignes de confiance, nous avons le droit d'y découvrir des indices de la vocation impatiente qui alloit se satisfaire.

La ('.range, dans la préface de l'édition de 1682, a constaté

D fi BUTS A PARIS. xliii

l'inclination que Molière eut, dès ses luananitc'S, pour le poète Térence, et l'étude assidue qu'il en fit. 11 n'est pas sans intérêt de reconnoître, suivant des conjectures plausibles, que les facéties de la Commcdia deW arlc et même les parades des tréteaux l'attiroient en même temps. Il n'étoit pas exclusif dans le choix de ses modèles et il embrassoit, dès le principe, dans toute son étendue, ce domaine dont Boileau auroit voulu plus lard lui supprimer la moitié.

DEBUTS A PARIS. L ILLUSTRE THf:ATRE.

On touchoit à un moment remarquable de notre histoire, à une époque pleine d'effervescence et d'élan. Le cardinal Richelieu étoit mort le h décembre 16/(2, précédant de moins d'une année le roi Louis XIII dans la tombe. Le cardinal -ministre avoit rendu son nom redoutable et son joug pesant, La France respira à l'aise lorsqu'il ne fut plus. Le règne d'un roi de cinq ans s'ouvroit par des victoires : les batailles de Rocroy (I6/43), de Fribourg (16/t/i), de Nordlingen (16/|5), préparoient le traité de Westphalie. Les triomphes littéraires égaloient les triomphes guerriers. L'année lô/jO avoit vu représenter coup sur coup Horace, Çinna, Polyeucte; l'année 1642, la Mort de Pompée et le Menteur : l'année 16/j/), Rodogane. Le grand Corneille, âgé de trente-huit ans, étoit dans toute sa gloire, et, comme dit Voltaire, il élevoit le génie delà nation. La génération qui se formoit comptoit dans ses rangs La Fontaine qui avoit vingt quatre ans, Pascal qui avoit vingt-deux ans, Bossuet qui avoit dix-huit ans, en 1645, lorsque Molière en avoit vingt-trois. Marie de Rabutin- Chantai venoit d'épouser, à l'âge de dixhuit ans, le marquis de Sévigné. C'est la première phalange des illustres écrivains du siècle de Louis XIV, la plus forte et la plus originale.

\i.iv DKIUTS A l>AI{IS.

.loan-r)a]ilisl(' l'ofjiiclin lit . vu cclh' année lG/i5, le pas décisif dans la voie où son génie le poussoit. C'est alors que se forma à Paris celle troupe de comédiens composée, disent La Grange et Vinot, d'enfants de famille, qui s'intitula pompeusement, avec la présomption de la jeunesse, V Illustre Théâtre. Ces jeunes gens furent ainsi enrôlés par Madeleine Béjart et par Jacques Bcjart, fils et fille de Joseph Béjart, procureur au Châtelet. ^ladeleine, née en 1618, ayant par conséquent vingt-sept ans, et Jacques Béjarl, né en 1G22, éloient déjà « engagés dans le parti de la comédie et avoient joué en province. )) Ils se rattachèrent d'abord, à ce qu'il semble, un autre frère, Louis Béjart. qui n'avoil que quinze ans, et une sœur, Geneviève, qui étoil dans sa vingt et unième année. Aux Béjart se joignirent un poêle nommé Clïarles Beys, auteur de quelques comédies, entre autiTS de l'Hôpital des fous; Duparc, qui fut surnommé Gros-René, et enfin Jean-Baptiste Poquelin.

Voici comment cette résolution du jeune Poquelin est expliquée et appréciée par l'auteur d'Élomire hypocondre : Le Boulanger de Chalussay fait dire à Angélique, ((ui r('|)réscnte dans la pièce Madeleine Béjart :

Ce fut là que chez nous on eut pitié de toy ; Car mes frères, voulant prévenir ta folie. Dirent qu'il nousjalloit faire la comédie. Et tu fus si ravy d'espérer cet honneur Où, comme tu disois, gisoit tout ton bonheur. Qu'en ce premier transport de ton âme ravie Tu les nommas cent fois ton salut et ta vie.

Jean-Baptiste Poquelin étoit donc, au dire de cet auteur, tellement tourmenté du désir de monter sur la scène, qu'il en perdoit la tête et qu'on lui sauva la vie en lui en donnant le moyen. Donneau de Vizé, un autre adversaire de Molière, s'exprimoit avec plus de mesure en 1663, dans les Nouvelles nouvelles, lorsqu'il disoit : « Le fameux auteur de l'Ecole des Maris ayant eu, dès sa jeunesse, une inclination toute particulière pour le théâtre, se jeta dans la comédie, quoiqu'il se

L'ILLUSTKK TII KATRI-:. xlv

pût bien passer de celte occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le monde. »

Il suflisoit donc à ces adversaires du grand comique, pour expliquer le coup de tête qu'il accomplit à l'âge de vingt-trois ans, de sa passion notoire pour le théâtre. 11 faut ajouter que Jean-Baptiste Poquelin s'éprit de Madeleine Béjart, et que son amour pour cette actrice contribua à faire éclater plus irrésistiblement encore son impérieuse vocation. C'est ce qui résulte d'une anecdote de Tallemant des Réaux, qui, bien qu'elle contienne diverses erreurs, sert à constater le bruit que l'aventure lit à Paris, et qui nous apprend en outre que Madeleine Béjart passoit pour avoir beaucoup de talent. (( On dit que c'est la meilleure de toutes nos actrices : » ainsi parle le plus fameux des nouvellistes.

11 nous semble toutefois que c'est tomber dans une sorte de fadeur romanesque que de prétendre, comme font plusieurs biographes, que c'est à cet amour que nous devons Molière. Un a dit la même chose de Corneille : a Un jeune homme mène un de ses amis chez une fdle dont il étoit amoureux; le nouveau venu s'établit chez la demoiselle sur les ruines de son introducteur; le plaisir que lui fait cette aventure le rend poète, il en fait une comédie, et voilà le grand Corneille.^ »

Il est puéril de supposer que la destinée des hommes supérieurs tient à de pareils accidents. Le génie trouve tôt ou tard occasion de se faire jour ; les circonstances favorables qui lui donnent l'élan ne sauroient lui manquer : au besoin il les provoque; il n'en dépend pas. Ainsi le jeune Poquelin, transporté d'aise de monter enfin sur un théâtre, aime la comédie et Madeleine Béjart tout ensemble, celle-ci sans doute à cause de celle-là. Les deux passions sont d'accord; la dominante toutefois c'est la première, c'est celle qui lui donnera la force de persévérer dans la voie où il s'élance et de traverser, sans se rebuter, les épreuves qui l'y attendent. A vrai dire, son amour pour Made-

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