‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 15 sur 266 · Kdition de ses œuvres · texte numérisé non relu

Kdition de ses œuvres

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comédiens qui mit vn train liinagination de Scarron étoit peutêtre celle de Molière, qui plus d'une fois sans d^te visita, pendant cette période, la capitale du Maine. On a eu soin de relever une si curieuse coïncidence. Dans le portrait ébauché seulement, mais assez frappait, de Destin, le' chef de la troupe, (|ue Scarron nous montre entrant dans les halles du Mans on si pittoros(|ue écpiipage, il est i'acile de trouv^ plus d"un trait qui conviendroit à merveille à ce que Molière devoit être alors. Transcrivons quelques lignes dont l'application sera facile. -*

« 11 y a fort peu de temps qu'il est dans la comédie, dit l.a Rancune en parlant de Destin; on ne devient pas comédien comme un champignon; parce qu'il est jeune, il plaît; au reste, il fait l'entendu , comme s'il étoit sorti de la côte de saint Louis... n

« Faites la comédie avec nous, dit Destin à Léandre, vous n'êtes pas le seul qni la ferez et qui pourriez faire quelque chose de meilleur... »

<i II avoit de l'esprit et faisoit voir (pi'il avoit été bien élevé. Fort amoureux... il vivoit avec la L'Éloile dans le plus grand respect. On servit à souper; Destin y parut avec sa bonne mine qui n^ le qujttoit point... et parla peu selon sa coutume : et quand il eût parlé autant que les autres qui parlèrent beaucoup, il n'eût ]U'uî-('lrf pas dit tant de choses inutiles qu'ils en dirent... >>

(( La Gai'ouffière et Destin, qui n'étoient pas de ceux qui ne savent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble fort spirituellement, et firent peut-être une des plus belles conversations qui se soient jamais faites dans une hôtellerie du bas Maine. Lai Garouffière parla à dessein deJ:out ce qu'il croyoit devoir êti^ le plus caché à un comédieri, de qui l'esprit a ordinairenient'de plus étroites limites que' la mémoire; et Destin en discourut comme un homme fort éclairé, et qui savoit-, bien %on* monde. Entre autres choses, il fit avec tout le dis cernement imaginable la cTistinction des femmes qui ont beau-

i.vi A N X i: V. s IV A P I' H I-: n t i s s a g V. .

^.\n^^ dt'spiil l't ([ui ne le font paroîtrc^ (|ne (iiiand elles ont à s'en servir. iKaYec celles qui ne s'en servent que pour le faire paroîlre-, et de celles qui envient aux mauvais plaisants leui's (pialités de di'ôles et de l)()ns coni])ac:nons, qui rient des allusions et écpiiviKpies licencieuses, qui en l'ont elles-mêmes et, pour tout dire, qui sont dt's rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable partie du monde et qui sont de la cabale.' 11 parla aussi des femmes qtn savent aussi bien écrire que les hommes qui s'en mêlent, et qui, si elles ne donnent l)oint au i)ublic les productions de leur esprit, ne le font que par modestie. La Garouffière, qui étoit fort honnête homme, et qui se connoissoit bien en honnêtes gens, ne pouvoit com- ])rendre comment un comédien de campagne pouvoit avoir une si parfaite connoissance de la véritable honnêteté. »

On sait combien le travers féminin dont il est ici question préoccupa toujours Molière, puisqu'il lui foin-nit l'une de ses premières et l'une de ses dernières comédies. Ne diroit-on pas, dans cette page du Roman comique et dans cette conversation du chef de troupe, entrevoir le germe et le dessin primitif des Précieuses ridicules et des Femmes savantes?

Ces rapprochements, si curieux qu'ils soient, ne permfettroient pas cependant de donner pour des renseignements sérieux les aventures burlesques du livre de Scarron. Rien n'est plus arbitraire ni plus dangereux que de vouloir retrouv^er la réalité dans une peinture romanesque. Ce qu'on peut tirer du Roman comique, c'est une idée générale de l'éducation nouvelle que recevoit Molière, et du milieu étrange où avoit lieu son apprentissage. Quoique Scarron, par une naturelle tendance de son esprit, peigne en laid plutôt qu'en beau, et que les scènes qui ont pour théâtre le Tripot de la Biche soient poussées souvent à la caricature, nous apercevons distinctement dans ce récit fictif la rudesse des mœurs de province, l'absence à peu

1. fM cabale doit iri s'entendre simplement : la bonne compagnie. Ce mot avoit couramment rette acception Ji l'i-pocjne où fnt ('■crit le Roman comique.

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près complète do ])olice, rinijx'rliiu'iicc seigneuriale et la brutalité soldatesque, et aussi au milieu de ces mœurs grossières et batailleuses un large épanouissement de l'individu, un relief vigoureux du caractère. La protection des lois, cette ubiquité du gouvernement que nous voyons à présent, n'existoit guère, ou du moins ne se faisoit (|ue bien foiblement sentir. Rappelezvous l'entrée en matière : ces comédiens qui arrivent à la débandade, « un pied cbaussé et l'autre nu , » fuyant la vengeance des fusiliers de l'intendant, « à cause d'une disgrâce qui leur est arrivée à Tours, où leur étourdi de portier a tué un de ces fusiliers. » C'étoient là les accidents journaliers de cette vie nomade. On y respiroit un air libre que nous aurions peine à supporter aujourd'hui. Les mots avoient aussi un accent plus sonore, et la franchise déj^assoit souvent les limites de ce quinous paroîtroit tolérable. Si l'on trouve parfois dans le dialogue de Molière un peu de crudité et de verdeur, on n'en est pas surpris, en se reportant au temps où il vécut; s'il y a lieu de s'étonner, au contraire, c'est bien plutôt du progrès qu'il fit faire au style et aux mœurs de la comédie.

« Je suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province, dit dans le Roman comique Léandre à Destin; j'espère un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente, pourvu que mon père meure; car, encore qu'il y ait quatrevingts ans qu'il fait enrager tous ceux qui dépendent de lui ou qui ont affaire à lui, il se porte si bien qu'il y a plus à craindre pour moi qu'il ne meure jamais, qu'à espérer que je lui succède un jour en trois fort belles terres qui font tout son bien. » Voilà ce qu'on peut appeler parler sans feinte. Molière exprimera bien les mêmes sentiments dans sa première comédie :

Votre père fait voir une paresse extrême

A rendre par sa mort tous vos désirs contents.'

Mais il place ces paroles dans la bouche d'un valet, et d'un valet dont son maître est obligé de tout entendre, de sorte que dans

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