‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 16 sur 266 · L'Étourdi, acte II, scène i · texte numérisé non relu

L'Étourdi, acte II, scène i

i.Mii .\nm:i;s d aim'h iintissac i;.

l'ciic iiulcssc niriiu' (in pciil voir une \vnn\ \\\ovi\U\ Moliî're est, (h'jà loin tic Srarron. cl ponriaiil il csl \rai de dii'c (|uc Ton ne soulïriroil plus de nos jours sur la scène l'expression de pareils sentiments , (|uelqne soin que Tauleur prît d'ailleurs (h les atténuei" ou de les condamner.

Ce que nous fait connoître aussi le roman deScarron, ce sont quehpies-unes des pièces qui avoient la vogue en province, el (|ue jouoient les conK'dicns de camiiagne. On remarcpie parmi ces pièces la MaridnDC, de Tristan l'Ikn-mile , dont un frère fui pendant quelque temps, et peut-être même à l'époque où nous sonnnes, (Mn'ôlé dans la ti'oupe de l'IUuslre Théâtre; Soliman ou la Mort de Mustapha, tragédie (((^ Mairet, et Nicomède de Pierre Corneille, cette même pièce que Molière clioisii'a pour débuter devant la cour.

Cependant, les affaires politiques se complicpioient et alloient rendre probablement le sort des comédiens plus difficile, en même temps qu'elles effaceroient plus complètement encore les traces de leur j)assage. Les barricades du mois d'août I6/18 commencèrent à Paris les guerres de la Fronde. Le G jan- \ier 16^0, la reine régente, Anne d'Autriche, s'eiifuit de la capitale du royaume, laissant la ville au Parlement, au coadjuteur, au prince de Conti, au duc de Beaufort roi des Halles, et aux duchesses factieuses qui \()uloit'nl dcvcnii' des héroïnes de roman. Le mouvement gagna rapidement les provinces, oi^i il redoubla la licence. L'agitation commença à Bordeaux presque en même temps qu'à Paris; la gucn-c cnli'o les habitants de Bordeaux et leur gouverneur, d'Épernon, éclata au mois d'avril 16/t9. On suppose généralement que la troupe deJ|olière quitta le pays au milieu de ces troubles, et qu'elle tràv'ersa le Languedoc qui ne remuoit pas et continuoil de jouir d'une paix relative. Molière passa probablement à Toulouse, où son séjour a lai.ssé de vagues souvenirs. On le trouve à Narbonne au mois de janvier 1650. Sa présence est constatée pai' les l'egistres de la paroisse Saint -Paul, où il est nommé comme parrain d'un enfant baptisé le 10 de ce mois, et né, selon toute apparence,

<:or usr. s r. x pron i xc i:. m\

d'une actrice de lu troupe.' Ce docuuient fait connoître deux ou trois nouveaux noms de personnages qui éfoient sans doute en ce. moment compagnons de Molière : Catherine du Rose, Julien Melindre de Roc Hessanne, et Anne, la inère de l'enfant, donl on ne désigne pas le nom de famille.

Lne anecdolxi publiée à la suite des Hisloricitrs de Tallemant des Réaux (édition Monmerqué) permet de supposer que Marie- Hortense Desjardins, dame de Villedieu, qui composa plus tard des romans et des pièces de théâtre et qui eut un renom d'aventuiière," fit vers cette' époque partie momentanément de la troupe. «Allez! vous êtes un ingrat, monsieur de Molière, auroit dit cette dame à Molière, qui à dix ans de là, en 1660, ne la reconnôissoit pas; vous avez oublié que, lorsque vous jouiez ;i X'arbonne, on n'alloit à votre théâtre ([iie pour me voir, n

1. <i L'an mil six cens cinquante et le dixième janvier, par moy, curé soubssigntS, a esté baptisé Jean, fils d'Anne, ne sachant le nom du père; le parain a été le sieur Jean-Baptiste Poquelim, valet de chambre du roy, et lamaraine demoiselle Catherine du Rose: présents les sieurs Charles Dufrcsno et Julien Melindre (Un mot illisible).» Signé : Dufresne, de Roc Hessanne et Vidal , curé. Copie certifiée conformg de cet acte nous a été envoyée par MM. Albert, archiviste de ^"arbonne, et Dm-eanx, bibliothécaire de cette ville.

2. Fille du prévôt de la maréchaussée d'Alençon, née en 1032, M"" Desjardins s'enfuit à seize ans de la maison paternelle et courut le monde avec un de ses cousins, qui étoit aussi bien^ qu'elle dépourvu de toute ressource. Elle devint mère à la suite de cette équipée. Puis elle fit la conquête d'un jeune capitaine d'infanterie, Boisset de Villed4eu. Celui-ci fit les démarches nécessaires pour contracter mariage avec Hortense. Mais il étoit déjà, marié, et sa femme, vivant encore, s'opposa à son nouveau projet. Furieuse d'avoir été jouée, Hortense Desjardins prend le costume d'officier de cavalerie, se rend à Cambrai où résidoit Villedieu, et le provoque en duel. Sur le terrain,

^les deux amants se réconcilient, et ils se rendent en Hollande où leur union s accomplit sans difficulté. Après avoir résidé quelque temps dans les Pays- Bas, les deux époux rentrèrent en France. Boisset de Villedieu succomba dans un duel qu'il soutint contre un de ses camarades qui lui reprocha sa bigamie. Peu de temps après la mort de son mari, Hor-tense épousa un vieux marquis, bigame comme Villedieu ; mais cette nouvelle union ne fut pas inquiétée , et M"** Desjardins ou M""" de Villedieu se livra dès lors sans réserve à son goût pour la littérature; elle fit représenter des tragédies, des comédies, et publia un gi-and nombre de romans d'une morale très-relâchée. Voilà bien un type de cette singulière ('poque.

i.\ A\\i:i:s h A l'i'H i:\T[SS.\{; K.

On peut remarquor combien ce qui remplit cette première période des courses de Molière en province, sauf l'acte de Nar- 1)1)11111', esl conji'clural. A pariir du luoiucnt où nous sommes, Molière el ses compagnons (lisi)ai'oissent ])endant près de trois ans. Hevinrenl-ils à Paris? On Ta dit, sans apporter en faveur de cette opinion aucun témoignage concluant. Le moment de rentrer dans cette ville auroit été mal choisi. Ces années 1651 et 1652 furent précisément les plus agitées de la Fronde. Condé, le prince de Conti , le duc de L'ongueville, arrêtés le 17 janvier 1650, furent rendus à la liberté le 17 février 1651, et la guerre civile recommença peu après leur délivrance. La bafaille de la porte Saint-Antoine et le massacre de l'Hôtel- (le-\ille soiii (lu mois de juillet 1652. Le calme ne se rétablit qu'en l'année 1653, après le retour du roi et du cardinal Mazarin.

La Grange et Vinot disent clairement, dans la préface de l'édition de 1682, que, depuis son départ après le mauvais succès de riUustrc Thrâtre jusqu'en 1658, Molière ne cessa point de ])arcourir les provinces. Le Boulanger de Chalussay ne mentionne de môme aucune interruption dans les pérégrinations d'Elomire, quoiqu'il en abrège le cours: <( Dix ans, fait-il dire à celui-ci racontant son histoire, dix ans entiers se passèrent à courir la campagne...»

.Nous prismes la campagne, où la petite ville. Admirant les talents de mon petit troupeau , l'rotesta mille fois que rien n'estoit plus beau; Surtout quand sur la scène on voyoit mon visage. Les signes d'allégresse alloient jusqu'à la rage : Car ces provinciaux, par leurs cris redoublés Et leurs contorsions, paroissoient tout troublés. Dieu sçait si, me voyant ainsi le vent en pouppe. Je devois estre gay; mais le soin de la souppe. Dont il falloit remplir vos ventres et le mien , Ce soin, vous le sçavés, hélas 1 l'empéchoit bien. Car, ne prenant alors que cinq sols par personne,'

1. Dans la Comédie des Coynédiens de Georges de Scudéry, pièce jouée" en 1034, le prix d'entrée au théâtre est fixé à huit sols. Il y avoit des variations sans doute, mais on voit dans quelles limites.

COURS lis J:A l'HOV I .NCI-. LXI

Nous recevions si peu qu'encore je niestonne Que mon petit gousset, avec mes petits soins , Ayent pu si longtemps suffire à nos besoins. Enfin dix ans entiers coulèrent de la sorte; Mais, au bout de ce temps, la troupe fut si forte Qu'avec raison je creus pouvoir, dedans Paris, Me venger hautement de ses sanglans mespris.

La iroLipe de Molière et des Béjart resta donc probahli'iiient pendant ces années de 1650, 1(351 et 1(352 dans le midi de la France; « elle effaça peu à peu, dit de Vizé, toutes les troupes de campagne, » et elle établit lentement sa supérioi'ilé qu'elle ne tardera pas à faire reconnoître.

On peut placer dans cet intervalle les représentations qu'elle donna à Vienne, en Dauphiné, et dont parle Nicolas Chorier dans la vie de Pierre de Boissat, de l'Académie françoise. Cette vie, écrite en latin, fut composée à une époque bien plus récente, ce qui explique certains traits du passage que nous reproduisons : (c Jean-Baptiste Molière, y est-il dit, acteur distingué et auteur de comédies, étoit venu à Vienne. Boissat lui témoignoit beaucoup d'estime. 11 n'alloit pas, comme certaines gens qui affectoient une sotte et orgueilleuse austérité, disant du mal de lui. Quelque pièce que Molière dût jouer, Boissat vouloit se trouver au nombre des spectateurs. Il vouloit aussi que cet homme distingué dans son art prît place à sa table. Il lui donnoit d'excellents repas et ne faisoit point comme font certains fanatiques, ne le mettoit pas au rang des impies et des scélérats, quoiqu'il fût excomnumié. Cette affection pour Molière, cette passion pour le spectacle finirent par susciter une grave querelle à Boissat. Il avoit fait retenir plusieurs places au théâtre, parce qu'il devoit conduire des femmes de distinction et des jeunes personnes à une comédie que Molière avoit composée. Deux ou trois de ces places avoient été, par hasard, louées à Jérôme Vachier de Robillas; Boissat néanmoins les obtint toutes sans dilllculté, à cause de son mérite, de son crédit, et de la distinction des femmes qu'il devoit amener. Vachier se plaignit qu'on lui eût fait cette injure, et il pensoit qu'il y avoit

i.Mi A N N i; i:s it Ai'i'ii i:.N ri s sac i;.

là pivuR'dilaiion. Ciel lioiniiK' joiiîiioil aux avantages exlérieiii's un esprit \ir (M pénélranl, une grande l'orce d'àme; tout étoii noble en lui. excepté la naissance. Il ligufoit parmi les familiers du due Henri do Montmorency, dans le temps même où Boissal y Tiguroil également et jouissoit de loules ses bonnes grâces. Sup|iorlau! avec peine le chagrin (ju'il ressenloil de l'affront (pii lui avoit été l'ait, il cherclioit Toccasion d'amener Boissal à un combat singulier et de se venger ainsi. Moi, alors. devinant les intentions de Vachier, car nous étions assez unis par une amitié qui avoit existé déjà entre nos parents, j'avertis de tout les amis de BoLssat, qui étoient nombreux et bien choisis; pendant ce temps-là, je ne perdois pas de viyj||Boissat luimême. A la fm, Georges de Musy, premier président de la Cour des aides, et Jacques Marchier, avocat général de la même Cour (à Vienne), interposant leur médiation, les deux parties se réconcilièrent, et la ((uerelle s'apaisa.' »

Les souvenirs rappelés par Nicolas Chorier ont un fondement réel sans doute , mais on sent bien qu'ils sont retracés ai)rès les triomphes de. Molière, alors qu'il y avoit de l'honneur à l'avoir connu, fréquenté et encouragé. L'anecdote manque d'ailleurs de date précise, et l'on pourroit la renvoyer aux années qui vont suivre, si Piei're de Boissat n'avoit eu (juaranteluiit ou (puiranie-neuf ans à ré[)oque où nous .sommes, et s'il ne falloit se hâter un ])eu poiu" ne pas lui lai.sser dépasser l'agi-, de la galanterie et des duels.

En 1653, l'incertitude où l'on a été si longuement, faute de renseignements positifs , cesse enfin. La (Irange etVinot nous apprennent que Molière vint alors à Lyon, et son séjour dans celte ville mérite d'être particulièrement remarqué, car ce fut là, ajoutent ces premiers et plus sûrs biographes, qu'il exposa au public sa première comédie, celle de l'Étourdi. Il est vrai

I. De l'ptri lioessatii, pquilis et comitis palalini vivi clarissimi, viln amicisque litteraLis libri duo Nicolai Choreri Viennensis. Grenoble, 1G80, in-12. Cité par .1. Tascliercau, Histoire de Molière, p. 13.

cou u si; s i:.N i'uon i nck. iami

que sur le regislre manuscrit du mùinr La Graiigu' la première représentai ion de l'Etourdi est lixée à l'amn'e 1655; mais on donne avec raison la i)rGférence à la date de l'édition, celle à laquelle le camarade de Molière s'est attaché en dernier lieu et qu'il a dû établir avec plus d'attention et de réflexion. -

Molière étoit alors ùgé de trente et un ans. Il y avoit huit années qu'il s'étoit fait comédien, et sept qu'il promenoit à travers la Fi'ance sa muse obscure et errante. Il commence par une comédie d'intrigue à la mode italienne; mais une comédie de ce genre avoit alors ime sorte d'à-propos, et sembloit reproduire quelque chose de la physionomie de l'époque. L'épisode de notre histoire qui touchoit à son dénouement, la Fronde, ressembloit à quelque combinaison grandiose de la Commedia deW arte. Les ruses, les trames, les brigues s'étoient croisées de toutes j)arts, à faire envie aux Doice et aux Secchi du xvi'= siècle. Des étourdis avoient lutté avec le signer Mazarini, le roi des fourbes, un Mascarille homme d'État. Quelles étranges aventures on avoit vues! quelles volte-face rapides! combien de travestissements ! Magistrats portant l'épée, évêques en uniforme, grandes dames suivant tour à tour le quartier général et la procession , princes donnant l'exemple de la sédition , beaux esprits factieux, avoient joué une pièce comme on n'en invente guère. La plus libre fantaisie pouvoit à peine atteindre aux spectacles qu'avoit offerts la réalité. La première comédie de Molière, avec sa leste désinvolture, ses péripéties multi-

I. Extrait des receptes et des affaires de la Comédie, depuis Pasques de l'année 1659, appartenant au sieur de La Grang;e, l'un des comédiens du Roy. (Manuscrit des archives de la Comédie-Françoise.)

1. Les détails que nous donnerons plus loin viendront justifier cette préférence. Nous verrons qu'au mois d'août ou de septembre 1653, M""" Duparc étoit déjà, suivant les Mémoires de l'abbé de Cosnac, dans la troupe où on la fait toujours entrer après le succès de l'Étourdi. On remarquera aussi que, pendant les États de \Iontpellier, en 1654, Molière est ])ubliquement loué comme poëte. On réfléchira en outre que d'Assoucy, arrivant à Lyon en 1655, juste à l'époque des premières représentations, auroit vraisemblablement jugé à propos d'en parler. Enfin, toute une suite d'observations concordantes ne permettent pas de considérer cette date de 1653 comme douteuse.

L\i V A X N K i: S DAIM' l{ !•: N TISSAI '. !• .

piitVs, ses stratagèmes qui avorlenl , si's contre -temps qui éclatent coup sur coup, ce jeu de Colin -Maillard que semblent j(ni('i" les personnages, vicnl bien à son lieurc, (pioicju'elle n'ait . aucune prétention à être une peintui'e de mann-s. On y respire comme l'air du temps où elle a été composée. Ces rapports que nous saisissons, (|ui nous Happent aujoiu'criuii , n'ont été toutefois ni prévus ni cbercbés par Molière; cai- il est bien évident qu'en empruntant à Nicolo Barbieri le sujet de l'Étourdi, Molière se proposa uniquement d'écrire une œuvre ingénieuse et divertissante.

Ci'lte l'ois il réussit. Après tant de vains efforts, tant d'écbecs et tant de déboires, il obtint un brillant succès. Les Lyonnois coururent en foule au nouveau théâtre. Une autre troupe , quelques-uns disent deux autres troupes, qui étoient établies dans cette ville, délaissées par le public, se désorganisèrent. Plusieurs des acteurs et des actrices de ces troupes rivales s'engagèrent dans celle de Molière; celle-ci en fut grandement renforcée. L'ancien groupe s'accroît en ce moment d'un certain nombre d'artistes, qui pour la plupart ne s'en détacheront plus, Duparc, dit Gros-René, que les biographes associent souvent aux pérégrinations de Molière et des Béjart à partir de la chute de l'IUuslre Thkâlre, fait certainement du moins partie de la troupe à dater de cette époque. Ainsi de M"^ Duparc, sa femme, ^ de Debrie et M"<^ Debrie, de Ragueneau de l'Estang, le pâtissier-poëte dont d'Assoucy a raconté la plaisante histoire, et de sa fdle Marotte qui plus tard devint M"^ La Grange.

A partir de 1653, les progrès de la troupe de Molière sont

1. Les actrices mariées s'appcloiciit Mademoiselle et non Madame. L'usage établissoit entre ces deux qualifications des nuances qui varièrent beaucoup. Le nom de Madame étoit d'abord réservé aux femmes de la plus haute noblesse; celui de Mademoiselle aux femmes de la noblesse moyenne. Montaigne écrivoit: « A Mademoiselle de Montaigne, ma femme.» La Fontaine, en parlant de la sienne, dit toujours : Mademoiselle La Fontaine. « Ali ! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire! » s'écrie George Dandin. La femme d"im bourgeois s'appeloit Dame trille. « Mais, ajoute Loyseau , pour être distinguée de l'artisanne, ([ui est i)areiilenient apijoii'c Uatnc telle, la bourgeoise

COURSES H.N l'ROVlNCJi. Lxv

visibles. Elle conquiert une certaine notoriété, et sa présence se constate plus facilement que dans la période qui précède. Les souvenirs sont plus nombreux, les traditions moins vagues, les renseignements moins sommaires. La situation est évidemment changée. Elle a décidément abandonné l'ouest et se tient dans le sud-est de la France. Son quartier général est à Lyon ; elle rayonne de là dans la Provence, le Dauphiné et le Languedoc. Vers la fin de juillet de cette même année 1653, se passoient en Guyenne des événements qui ne dévoient pas être sans influence sur l'avenir de Molière. Le prince Armand de Conti, généralissime des troupes de la Fronde, avoit traîn^ jusqu'alors la guerre civile dans cette province; un traité venoit d'être conclu avec lui, et ce traité lui assignoit pour résidence le château et domaine de la Grange-des-Prés qu'il possédait à Pézénas. Il y demeura en effet pendant quelques mois; puis, vers la fin de l'année, il se rendit à Paris : il y vint épouser (le 2/1 février 165/t) la nièce du ministre contre lequel il avoit pris les armes, et il en partit le 26 mai, quittant la cour et sa femme pour aller commander l'armée en Roussillon. Mais, pendant les quelques mois qu'il passa à la Grange," voici ce qui ajTiva, au rapport de l'abbé Daniel de Cosnac, depuis archeif vêque d'Aix, qui dit dans ses Mémoires : u Aussitôt que M""® de Calvimont (maîtresse du prince de Conti) fut logée dans la Grange, elle proposa d'envoyer chercher des comédiens. Comme j'avois l'argent des menus plaisirs de ce prince, il me donna ce soin. J'appris que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à la Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur mes ordres, il en arriva

a voulu être appelée Madame. » Ce nom de Madame, usurpé par la bourgeoisie, empiéta peu à peu sur l'autre et finit par supplanter le nom de Mademoiselle qui, vers la fin du xvui" siècle, ne s'appliquoit plus qu'aux femmes mai'iées des petites gciiis dans leurs rapports avec les supérioi'ités , sociales.

Du temps de Molière, le titre de Mademoiselle rcstoit propre aux femmes Mariées .qui étoient filles de parents nobles. C'étoit celui que prenoient les actric'es', à tort ou à droit.

Lxvi A N N K K S D'A I' I' H I-: N T I S S A (i K .

une autre à Pézénas, qui cloit celle de Cormiei'. L'impatience naturelle de M. le prince de Conti et les présents que fit cette dernière troupe à M""^ de Calvimont engagèrent à la retenir. Lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je nfétois engagé à Molière sur ses ordres, il ine répondit qu'il s'étoit lui-même engagé à la troupe de Cormier, et (ju'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à la sienne. Cependant Molière arriva et, apnt demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'il avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice; mais M. Je prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. Ce mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de la faire monter sur le théâtre dé Pézénas, et de leur donner deux mille écus de mon argent, plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient près de jouer à la ville, M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir et pressé par Sarrasin (favori du prince de Conti et son secrétaire des commandements) que j'avois intéressé à me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de la Grange. Cette troupe ne réussit pas dans sa première représentation au gré de M""" deCahimont, ni par conséciuent au gré de M. le prince de Conti, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât iniiniinent la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours après, ils représentèrent encore, et Sarrasin, à force de prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière à l'exclusion de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu amoureux de la Duparc, il songea à se servir lui-même. 11 gagna M"^'- de Calvimont, et non-seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière. On ne songeoit alors qu'à ce divertissement, auquel moi seul je prenois peu de part.'»

l. Mémoires de Daniel de Cosnac, archevêque d'Aix, publiés pour la Société de riiistoire de France, par le comte Jules de Cosnac ; J'aris, J. tienouard, 1852.

COUKSKS KN PUOYI.XCE. iami

C'(!St dans ces circonstances très -précises que Molière se retrouva en présence de son ancien condisciple du collège de Clermonl. Ce condisciple n'avoit, comme on le voit, conservé aucune mémoire de cette camarauderie juvénile qui avoit dû être bien peu étroite, tant à cause de la différence d'âge que de l'inégalité de condition. Lorsque Molière, grâce à ces caprices de cour (|ue Cosnac explique si clairement, eut obtenu la bienveillance du prince, il est possible qu'adroit, spirituel, « sacbant ce qu'il falloit faire pour réussir,» comme il étoit, au témoignage du critique Donneau de Vizé,' il saisit quekjue occasion de rappeler au prince le lieu commun de leurs études. S'il l'osa, il y mit sans doute beaucoup de tact et de finesse, car le jeune frère du grand Condé ne pouvoit être bien flatté de se découvrir un lien quelconque avec Y Imprésario ambulant qui devoit pourtant se créer bien d'autres titres que Son Altesse Royale aux hommages de la postérité.'^ Ce qui est certain, c'est que Molière réussit à gagner la faveur du prince, qui lui donna pendant les années qui alloient suivre plus d'une marque de sa protection spéciale. Il est vrai que plus tard il battit sa coulpe, comme on disoit au moyen âge, et se déclara contre l'auteur de l'École des Femnies et de Don Juan; mais Molière étoit alors hors de page.

De Pézénas, la troupe retourna plus ou moins directement à Lyon, où dans l'intervalle de ses fréquentes excursions elle rouvroit son théâtre. Le prince de Conti, après chacune des deux campagnes qu'il fit en Houssillon, présida, en vertu d'une commission expresse du roi, les États de Languedoc, la première fois à Montpellier, où la session s'ouvrit le 7 décembre 165/; et dura une partie de l'hiver; la seconde fois à Pézénas (du k novembre 1655 au 22 février 1656). Molière et sa troupe assistèrent à l'une et à l'autre de ces sessions qui étoient toujours

1. Nouvelles nouvelles, par AI. de Vizé ; Paris, Gabriel Quinct, 16G3.

2. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, définit le prince de Conti : un zéro qui ne se multiplioit que parce qu'il étoit prince du sang. « La méchanceté, ajoute-t-il, faisoit en lui ce que la foiblesse faisoit en M. d'Orléans. »

i.wiu AN N fi ES I) AIM'RKNTISSAGK.

une occasion de divertissements et de fêles. On tàchoit de distraire MM. les députés et peut-être de les étourdir un peu, afin (pTils fussent moins ménagers des deniers de la province.

La Grange et Vinot se bornent à dire (|ue u Molière obtint des appointements à sa troupe et un engagement au service du prince, tant auprès de sa personne que pour les États de Languedoc.» Les renseignements qui permettent d'être moins succinct sont nombreux; il sullit d'y mettre un peu d'ordre.

Les comédiens furent très-certainement appelés à Montpellier pendant la session de 165/t-55. C'est en décembre 165Zt, juste au moment de l'ouverture des États, que mourut le poëte Sarrasin, secrétaire du prince.^ On prétend que Son Altesse offrit ce poste de confiance à Molière. C'est Grimarest qui l'afTirme. Daniel de Cosnac, d'autre part, rapporte que le prince, dès le lendemain de la mort de Sarrasin, destina sa place à Guilleragues, alors éloigné, à qui il manda de revenir sans retard. Ce seroit dong tout au plus à titre provisoire et à cause du besoin pressant, que le prince auroit eu recours à Molière. Quoi qu'il en soit, Molière ne songea certes pas ua instant à sacrifier son indépendance, et il n'eut pas de peine sans doute à éviter les pièges que lui tendait la bienveillance de ce capricieux protecteur. 11 devoit lui être plus utile, du reste, dans la conduite des plaisirs que Son '^Altesse Royale offroit à ses hôtes et des spectacles dont elle régaioit les représentants de la province.

On a découvert un curieux monument qui se rapporte à

[. On lit dans les Mémoires de Segrais : « Sarrasin mourut h l'âge de quarante-trois ans d'une fièvre chaude causée par un mauvais traitement que lui fit M. le prince de Conti. Ce prince lui donna un coup de i)incette à la tempe: le sujet de son mécontentement étoit que l'abbé de Cosnac et Sarrasin l'avoient fait condescendre à épouser la nièce du cardinal Mazarin et abandonner quarante mille écus de bénéfices pour n'avoir que vingt-cinq mille écus de rente , de sorte que l'argent lui manquoit souvent; et alors il étoit dans des chagrins contre ceux qui lui avoicnt fait faire cette bassesse, comme il Tappeloit, à cause de la haine universelle qu'on avoit dans ce temps-là contre le cardinal Alazarin. » Cosnac démunt le bruit rapporté par Segrais.

COURSES KN PROVINCK. lxix

l'époque des Étals de Montpellier : c'est le ballet des Incompatibles, à huit entrées, dansé à Montpellier devant M''''" le prince et M'"'' la princesse de Conti.^ La fleur des gentilshommes de la maison du prince et de ceux qui étoient appelés aux États figurent dans ce ballet avec des comédiens, comme c'étoit l'usage. Molière et Béjart y ont chacun deux rôles : Molière fait un poëte et une harengère, Béjart un peintre et un ivrogne. Béjart n'a point de vers dans le programme.- Mais Molière, lorsqu'il paroît en harengère dans la seconde partie, est présenté avec ce compliment :

Pour le sieur Molière représentant une harengère.

Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite,

Et souvent leur style m'excite A donner à ma muse un glorieux emploi. Mon esprit de mes pas ne suit pas la cadence. Loin d'être incomipatible avec cette éloquence, Tout ce qui n'en a pas l'est toujorfrs avec moi.

On a inféré de ce sixain que Molière est l'auteur des vers du ballet des Incompatibles ; il en faudroit, à notre avis, conclure

1. Montpellier, Daniel Pcch, imprimeur du roi et de la ville, 1655, in-4».

2. « Les ballets de cour, dit M. Bazin, se composoient d'entrées, de vers et de récAts. Les entrées étoient muettes ; on voyoit s'avancer sur le théâtre des pei'sonnages dont le poëte avoit disposé les caractères, les costumes et les mouvements, en leur donnant à figurer par la danse une espèce d'action. Le programme ou livre distribué aux spectateurs les mcttoit au fait de ce qu'étoient les danseurs, et de ce qu'ils vouloient exprimer. De tout temps on y avoit joint quelques madrigaux, à. la louange des personnes qui dévoient paroître dans les divers rôles, et c'^étoit là ce qu'ont appeloit les vers, qui ne se débitoient pas sur la scène, qui n'entroient pas dans l'action, qu'on lisoit ou des yeux ou à voix basse dans l'assemblée, sans que les figurants y eussent part, sinon pour en avoir fourni la matière. Les récits enfin étoient des tirades débitées ou des couplets cbantés par des personnages qui ne dansoient pas, le plus souvent par des comédiens, et se rapportqient au sujet de chaque entrée... Le mérite que pouvoient avoir les vers, c'étoit de mêler avec esprit ou avec hardiesse des traits communs à la personne et au personnage, de présenter des rapprochements tantôt flatteurs , tantôt piquants, entre le danseur nommé au programme et le rôle qu'il devoit remplir. )> [Notes liistoriques sur la vie de Molière: Paris, Techener, 1851.) Les vers s'exprimoient toujours à la première personne.

i.w ANNIÎHS D'APPRENTISSAGE.

tout le contraire. On ne s'adresse pas des louanges si lourdes et si ma! tournées et on n'écrit pas des vers si pitoyables, lorsqu'on a déjà fait ^Éloiu^di. Mais nous ne serions pas éloigné de croire que \Iolière*'travailla à dessiner et à composer ce divertissement. C'est un art dans lequel il se montra plus tard expert. Cette tâche lui incomboit d'ailleurs naturellement. Nous ne saurions dire qui se chargea de rédiger les couplets du programme; ce qui est manifeste, c'est que Molière y prit peu ou n'y prit point de part; et quant au sixain qui accompagne son nom et (me nous venons de citer, nous l'attribuerions volontiers à Bëjart qui auroil ainsi vanté, avec plus de bon vouloir que d'élégance, son camarade et son directeur.

Jacques Béjart n'étoit pas sans lettres; il s'occupoit en ce moment de publier un Recueil des titres, qualités, blasons et armoiries des prélats et barons des États de Languedoc tenus en 165/j.^ On y retouve les généalogies de plusieurs des personnages de grande naissance qui figurent datis le ballet des Incompatibles. Dans la dédicace de la seconde partie du Recueil , adressée au prince de Conti, l'auteur rappelle que son travail mérita les encouragements du prince, lorsqu'il le lui présenta pendiant les entr' actes de la comédie : « J'avoue que Votre Altesse me rendit confus, lorsqu'elle eut la bonté de vouloir lire d'un bout à l'autre ce livre qu'elle me commanda de lui faire voir, et qu'elle en fit son divertissement durant les entr' actes de la comédie qu'on représentoit devant elle. C'étoit un ouvrage qui n'étoit considérable que par l'honneur qu'il avoit de vous être dédié, et cependant l'accueil que Votre Altesse daigna lui faire lui a donné de l'approbation parmi les curieux de cette province et les personnes de votre cour. » C'est à Pézénas, pendant les représentations que donna Molière aux États de nouveau rassemblés, que Jacques Béjart obtint du prince de Conti, pour son Armoriai, l'approbation dont il se félicite. La troupe ne manqua pas, en effet, d'assister à cette nouvelle session.

I. Volume in-folio, en trois parties, imprimé à Lyon par Jussermé.

COURSES KX PROVINCE. i.xxi

Une sorte de Iroubadoiir, médiocre poëte, bon musicien , épicurien déterminé, qui a laissé sous beaucoup de rapports un assez fàclieux renom, Charles Coypeau d'Assoucy, va nous y conduire avec elle.

Arrivé à Lyon vers le mois de juillet 1655, « ce qui me charma le plus, dit ce joyeux compagnon,' ce fut la rencontre de Molière et de MM. les Béjart. Comme la comédie a des charmes, je ne pus sitôt quitter ces charmants amis : je demeurai trois mois à Lyon parmi les jeux, la comédie et les festins, quoique j'eusse mieux fait de ne m'y pas arrêter un jour ; car au milieu de tant de caresses, je ne laissai pas d'y essuyer de mauvaises rencontres... Ayant ouï dire qu'il y avoit à Avignon une excellente voix de dessus, dont je pourrois facilement disposer, je m'embarquai avec Molière sur le Rhône, qui mène en Avignon, oi!i, comme un joueur ne sauroit vivre sans cartes, non plus qu'un matelot sans tabac, la première chose que je fis, ce fut d'aller à l'académie (*à la maison de jeu)... » 11 y fut dépouillé de tout son argent, de sa bague et de son manteau, et demeura à peine mieux vêtu que notre premier père Adam lorsqu'il sortit du paradis terrestre. «Mais, ajoute-t-il, comme un homme n'^st jamais pauvre tant qu'il a des amis, ayant Molière pour estimateur et toute la maison des Béjart pour amie , je me vis plus riche et plus content que jamais ; car ces généreuses personnes ne se contentèrent pas de m' assister comme ami, elles me voulurent traiter comme parent. Étant commandés pour aller aux États, ils me menèrent avec eux à Pézénas, oi^i je ne saurois dire combien de grâces je reçus ensuite de toute la maison. On dit que le meilleur frère est las, au bout d'un mois, de donner à manger à son frère; mais ceux-ci, plus généreux que tous les frères qu'on puisse avoir, ne se lassèrent point de me voir à leur table tout un hiver; et je peux dire

Qu'en cette douce compagnie Que je ropaissois d'iiarmonie,

t. Aventiirex (]p (l'Assovci/, t. I''', p. HOU.

i.\\ii AN m: H s 1) APPU KNÏISSAGi:.

Au iiiilitMi de sept ou huit plats , Exempt de soin et d'embarras, Je passois doucement la vie.

Jamais plus gueux ne fut plus gras ; Et quoi qu'on chante et quoi qu'on die De ces beaux messieurs des Etats, <• Qui tous les jours ont six ducats,

La musique et la comédie,

A cette table bien garnie, ^

Parmi les plus friands muscats, C'est moi qui soufflois la rôtie.

Et qui buvois plus d'hypocras.

v<( En effet, quoique je fusse chez eux, je pouvois bien dire que j'étois chez moi. Je ne vis jamais tant de bonté, tant de franchise ni tant d'honnêteté que parmi ces gens-là, bien dignes de représenter réellement dans le monde les personnages des > princes qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. Après donc avoir passé six bons mois dans cette Cocagne, et avoir reçu de M. le prince de Conti , de Guilleragues' et dé plusieurs personnes de cette cour des présents considérables, je commençai à regarder du côté des monts; mais, comme il me fàchoit fort de retourner en Piémont sans y amener encore un page de musique, et que je me trouvois tout porté dans la province de France qui produit les plus belles voix aussi bien que les plus beaux fruits, je résolus de faire encore une tentative; et, pour cet effet, comme la comédie avoit assez d'appas pour s'accommoder à mon désir, je suivis Molière à Narbonne. »

Le séjour de Molière et de sa troupe a laissé à Pézénas et aux alentours beaucoup de souvenirs plus ou moins fidèles, et fourni le sujet de nombreuses anecdotes plus ou moins suspectes. Il y a toute une série d'historiettes intitulées : la Fontaine de Giguac, la Valise perdue, VÉquipage aveugle, le Déjeuner de Mèze, la Barbe impossible, la Lettre improvisée, etc. On a fait presque un volume sur certain fauteuil que Molière se seroit plu à occuper chez le perruquier Gély. L'imagination a eu trop

1 . Nommé secrétaire des commandements du prince de Conti après la mort de J.-F. Sarrasin.

COURSES EN PROVINCE. ia.viii

de part dans tout cela, et elle n"a rien trouvé d'ailleurs d'assez caractéristique pour que nous reproduisions ces traits qui ne sauroient avoir quelque valeur que pour la chroni(|ue locale.

A la fin de la session des États, le prince de Conti donna à Molière et à sa troupe une assignation de cinq mille livres sur le fonds des étapes de la province. Les comédiens se rendirent au printemps de 1656, comme d'Assoucy nous l'apprend, de Pézénas à Narbonne, pendant que le prince, retournant à la cour, quittoit le Midi où il ne devoit plus revenir qu'en 1661. Après avoir négocié leur assignation avec les étapiers Durfort et Cassaignes,^ les comédiens passèrent probablement Tété à visiter les villes du bas Languedoc. Puis, les États ayant été de nouveau convoqués à Béziers, ils se mirent, comme ils avoient coutume, en devoir de profiter de l'affluence que produisoient toujours ces assemblées politiques. Les États s'ouvrirent» le 17 novembre 1656; ils étoient présidés par Louis de Cardaillac de Lévy, comte de Bieule, lieutenant du roi. Molière avoit composé pour cette solennité une nouvelle œuvre intitulée : le Dépit amoureux.

La légende, qui cherche à suppléer à l'histoire intime de Molière, a placé dans les trois années qui se sont écoulées depuis la première représentation de l'Étourdi un petit roman amoureux, où le cœur de Molière auroit été vivement engagé. On trouve ce roman raconté tout au long dans un mauvais livre ayant pour titre : la Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin.^ Ce livre,^ dirigé contre la veuve de Molière, bas, graveleux, généralement indigne de foi , ne doit être consulté qu'avec infiniment de réserve et de précaution. Mais il a été pourtant écrit par un contemporain, et, dit-on, sur les indications d'une actrice ennemie d'Armande Béjart. L'auteur a eu de précieux renseignements et , quoiqu'il n'en ait guère fait usage que

1. Histoire des pérégrinations de Molière dans le Languedoc, par E. Raymond; Paris, Dubuisson et O", éditeurs, 1858.

Page 1