‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 18 sur 266 · Acte V, S( èno ii · texte numérisé non relu

Acte V, S( èno ii

COURSES EX PROVINCE. i.xxv

ni même les anciens n'auroient pu lui offrir le modèle. 11 eut une vue soudaine et claire de la vraie comédie; il fit, pour ainsi dire, une première et heureuse saignée à cette veine de l'ob.servation intime qu'il devoit par la suite si largement ouvrir, veine merveilleuse à laquelle il demandera un jour VÉcole des Femmes et le Misanthrope.

Le Dépit amoureux se joua à Béziers, vers la fin de l'année 1656. Rien ne nous apprend si cette pièce obtint alors les applaudissements qui l'accueillirent à Paris deux années plus tai'd. Ce qui paroît certain, c'est que les comédiens n'eurent plus à se louer cette fois de la bienveillance des États, et qu'ils durent regretter l'éloignement du prince de Conti. Voici un curieux témoignage de la sévérité de l'Assemblée à leur égard. L'arrêté suivant fut pris le samedi 6 décembre 1656 : « Sur les plaintes qui ont été portées aux États par plusieurs députés de l'Assemblée, que la troupe des comédiens qui est dans la ville de Béziers a fait distribuer plusieurs billets aux députés de cette compagnie pour les faire entrer à la comédie sans rien payer, dans l'espérance de retirer quelques gratifications des États, a été arrêté qu'il sera notifié par Loyseau, archer des gardes du roi en la prévôté de l'Hôtel, de retirer les billets qu'ils ont distribués, et de faire payer, si bon leur semble, les députés qui iront à la comédie : l'Assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y sera fait aucune considération ; défendant par exprès à Messieurs du bureau des comptes de, directement ou indirectement, leur accorder aucune somme, ni au trésorier de la Bourse de payer, à peine de pure perte et d'en répondre en son propre et privé nom. »

Les États refusèrent également de reconnoître l'assignation de cinq mille livres donnée par le prince de Conti, et ils en laissèrent le payement à la charge des deux cessionnaires Durfort et Cassaignes. Il s'ensuivit de longues contestations : Madeleine Béjart, femme de tête, poursuivit activement cette affaire et réussit à se faire payer intégralement,

11 n'y eut que Y Armoriai de Jacques Béjart qui trouva grâce

lAW 1 A N \ K K S I) A I' P R ]• N TISSAGE.

devant la rigiK'iir dt' l'Assemblée. Par son vote du 16 avfil 1657, elle alloua une p;rati(ication de cin(| cents livres à l'auteur; mais elle déclara « qu'à l'avenir elle n'accorderoit aucune gratification pour de pareils ouvrages, à moins qu'ils ne fussent expressément commandés. »

Pendant la dernière moitié de cette année 1657, la troupe remonta vers le Nord; elle s'arrêta à Nîmes, puis à Avignon, où Molière paroît avoir renconti'é pour la première fois Pierre Mignard, le futur peinti'e des frescjues du Val-de-Gràce. Elle rentra à Lyon; les archives de l'Hôtel-Dieu constatent qu'elle donna à cette date deux représentations au bénéfice des pauvres ^ de la ville. Le carnaval de 1658 se passa à Grenoble. « Les amis-"'' de Molière, disent La Grange et Vinot, lui conseilloient de se rapprocher de Paris. » En effet, dans les preTniers jours d'avril, il partit avec ses compagnons pour Rouen. Il y passa l'été, pour donner à ceux qui lui vouloient du bien le temps et le moyen de l'introduire à la cour. Molière s'y étoit préparé sans doute d'énergiques soutiens. Mignard put lui être utile auprès du cardinal Mazarin ; la chaleureuse reconnoissance que lui voua Molière semble indiquer en effet quelque service éclatant. Le prince de Conti , absent de Paris depuis le mois de mai , y revint le 6 septembre; quoiqu'il fût déjà bien changé et qu'il inclinât dès lors à la haute piété, il ne refusa pas sans doute à son ancien condisciple le patronagi; qu'il lui avoit accordé en Languedoc. Daniel de Cosnac, qui avoit si chaudement appuyé Molière en 1653, maintenant évêque de Valence, étoit bien en cour et venoit d'acheter la charge de premier aumônier de Monsieur, frère unique du roi. Ce frère du roi, nommé Philippe, qui portoit alors le titre de duc d'Anjou et qui alloit portef celui de duc d'Orléans (à la mort de son oncle, en 1660), Monsieur avoit deux années de moins que le roi, c'est-à-dire dix-huit ans; c'étoit un véritable enfant, futile et dépravé, n'ayant d'autre occupation que de jouer avec les belles dames, partageant leurs goûts et leurs parures. On lui fit venir l'envie d'avoir aussi une troupe de comédiens. Olle de Molière, qu'on

COUKSKS K N l'HOVIXCE. i.xwii

lui proposa, fut admise à faire son essai devant la cour; c'étoit la faveur cà laquelle celui-ci aspiroit depuis si longtemps, le but qu'il poursuivoit avec la ténacité et l'ardeur que lui donnoit la conscience de son génie. C'étoit la fin de son exil, le terme de son apprentissage, le premier et indispensable succès de son ambition. Molière avoit trente-six ans au moment où il alloit retrouver enfin un tbéàtrc digne de lui. Jetons un coup d'oeil sur le chemin qu'il a parcouru, et voyons quels sont les résultats de cette période de douze ans qui vient de s'accomplir.

Cette longue odyssée provinciale fut certainement un temps d'épreuves plutôt que de plaisirs. Il ne faut pas regarder ces années à traders le contentement de d'Assoucy bien repu ; les parasites sont enclins à voir tout en beau. Il est aisé de se rendre compte des difficultés de cette existence et des hasards d'une telle profession. Elle créoit au chef de la troupe des soucis sans nombre; elle lui attiroit une infinité de froissements et de blessures, que Molière devoit d'autant plus vivement ressentir que son éducation avoit été mieux soignée. Les comédiens ambulants étoient à la merci de toutes les tyrannies locales. 11 falloit déployer dans chaque ville, dans chaque bourgade, des prodiges de diplomatie. Il falloit gagner les personnages influents, capter les bonnes grâces de M™*" l'Élue ou de M'"'^ l'Intendante, ménager ces ]3ec(?ufs provinciales qui étoient les arbitres du goût dans les limites de chaque banlieue, courtiser la comtesse d'Escarbagnas qui avoit l'air du beau monde, ne trouvoit jamais rien de bien, et étoit toute-puissante sur M, le Conseiller ou M. le Receveur des tailles. Quelques présents faits par un concurrent à la maîtresse du prince de Conti faillirent compromettre, comme on l'a vu, l'avenir de Molière. Ce qui se passa au château de la Grange avoit du se renouveler mille fois dans des circonstances moins importantes, il est vrai, mais non moins pénibles. C'étoit enfin une servitude sans trêve, dont Molière garda un amer souvenir. Et il ne suffisoit pas d'avoir pour soi les gens de condition, on avoit à compter encore avec le parterre debout, remuant et bruyant. La soldatesque, dont la brutalité se donnoit alors

lAWiii A.\.NKi:S l)AIM'l{i:.N ri SSAd K.

pleiiu' carrirrr, ôloil siii'UmiI ;i rraiiidn'. On ])oul se figurer jiis- (|ii"oii (li'voil aller son insolence an milieu des troubles de la I'" ronde, si l'on songe à ce qui se passera à Paris, lorsque les comédiens du Palais-Royal voudront supprimer les entrées gratuites à la Maison du roi. Les populations appauvries par les dissensions civiles, ou pillées ou pressurées, étoient parfois, sans doute, moins disposées à se laisser distraire de leurs maux, ([u'à prendre de tristes revanches contre les comédiens. Combien il lalloit de force de volonté et de patiente énergie pour vaincre tant de chances contraires, combien de prudence pour éviter tant de périls!

Mais si l'apprentissage étoit rude, il étoit aussi merveilleusement propre à former l'auteur comique. Molière y avoit en effet forgé et trempe une à une, pour ainsi dire, les pièces de son armure. 11 avoit acquis d'abord une expérience pratique du monde aussi complète que possible, et désormais aucun terrain, pas même celui de la cour, ne seroit si glissant qu'il y perdit l'équilibre. Puis, quel vaste champ s'étoil ouvert à son observalion, et ([uel trésor d'impressions et d'images il en devoit rapporter! La province étoit alors infiniment variée d'aspects, de costumes, de types et de mœurs. 11 y avoit alors plus de contrastes d'une ville à la ville prochaine, qu'il n'y en a maintenant d'une ville de la frontière belge à une ville sise au pied des Alpes ou des Pyrénées. Battre l'estrade, courir la campagne, comme fit Molière pendant douze années, c'étoit fourrager parmi les originaux; Molière put en recueillir une rare et abondante collection. Pour comble d'à-propos, la France, participant tout entière à cette ébullition fantasque qui avoit commencé à Paris, s'étaloit palpitante sous le regard curieux qui l'étudioit. C'étoit un de ces moments si précieux pour la haute éducation de l'esprit, où les masques se détachent, où les physionomies ont toute leur expression, où les caractères ont tout leur jeu, 011 les conditions sociales s'opposent violemment les unes aux autres, où les travers, les vices, les ridicules se montrent avec une pétulance fanfaronne. Il n'y avoit pas bien longtemps encore

COUKSKS H.N l'MOVIXCK. ia\i\

qui,: 11' LoiTuiii Jacques flallol iTCui'illoil sur 1rs gi'aiids dirmins sa longue et l^izarri' série de figures caricaturales. Molière, dont le regard sci"utateur ne se laissoit pas arrêter aux postures grotesques, aux costumes provocants, aux surfaces, s'attachoit à voir l'homme dans sa nature profonde et essentielle qui se révéloit avec une exubérante franchise.

Molière, en effet, ne menoit pas ce train de jeunesse vagabonde étourdiment et sans but. Il marchoit dans sa voie avec une résohition inllexible. Il savoit ce qu'il vouloit l'aire, et il s'y préparoil. Il commença par se donner une instruction spéciale qui surprend par son étendue. Il pratiqua assidûment les auteurs comiques de l'antiquité. Il éplucha, suivant un mot qu'on lui attribue et qui n'est qu'un aveu facile à vérifier, les fragments de Ménandre; il s'assimila par un travail merveilleusement attentif le théâtre de Plante et de Térence, tellement (jue les traducteurs sont obligés de lui emprunter sans cesse les tournures de style dont il s'est servi pour adapter à notre scène le dialogue de ces poètes, ainsi qu'un grand nombre d'expressions qui joutent de concision et d'énergie avec le modèle ancien. A quel point il fouilla dans le théâtre italien et le théâtre espagnol , c'est ce qu'il est facile d'apercevoir en faisant l'anatomie, pour ainsi dire, de ses premières pièces. Il ne négligea pas davantage la tradition franroise ; il lisoit ses prédécesseurs et ses contemporains dans la comédie; il avoit de notre littérature du xvf siècle et même du xv"^ siècle une connoissance qu'on ne trouve plus dans les hommes de la génération qui suivit la sienne, et ([ue La Fontaine partagea presque seul avec lui. 11 s'étoit rendu familiers Montaigne, INoël du Fail , Brantôme, Rabelais, les vieux conteurs, en remontant jusqu'aux Qainzc joijes de maricujc. Il avoit donc une vaste lecture. Aucun bouquin ne se sauvoit de ses mains, dit un auteur du temps. Aussi, il a des réminiscences infinies; il puise aux sources les plus variées, et « le plus créateur et le plus inventif des génies, remarque AI. Sainte-Beuve, est celui peut-être qui a le plus imité, et de partout. » Ses ennemis ne manquoient pas de

i.wx A.N.NKKS I) AI'l'KK.NTISSAGlî.

k' lui ivprochcr ou de l"rn t'élicitcr ironiquement. Écoutons de Villiers dans la Zèlindc ; ^ (( Il faut, si vous voulez réussir, que vous preniez la manière d'Élomire, et que vous tâchiez de le surpasser; c'est pourquoi vous devez, pour adjoutcr quelque chose de beau à ce que je vous viens de dire, lire comme luy tous les livres satiriques, prendre dans l'espagnol, prendre dans l'italien, et lire tous les vieux bouquains. 11 faut avouer que c'est un galand homme, et qu'il est louable de sçavoir si bien se servir de tout ce qu'il lit de bon... » On voit si, pendant ces pérégrinations provinciales, il emploie bien son temps, et s'il perd de vue le soin de sa future destinée.

Molière est lent à se produire; il inarche sûrement, mais pas à pas. 11 recule son point de départ bien au delà de l'époque présente, comme pour mieux s'assurer qu'il est dans la tradition nationale; il prend pied le plus loin qu'il peut; il s'essaye tout simplement, et comme s'il n'étoit que le plus ignorant des histrions populaires, dans la vieille farce telle que le xvi^ siècle l'avoit transmise au xvu'^', c'est-à-dire un peu transformée par l'influence italienne qui lui avoit donné plus de mouvement et de pétulance bouffonne. Avant d'entreprendre d'écrire des pièces régulières, il acquiert quelque réputation par ces compositions qui avoient toujours la vogue en province. (( Il fit des farces, dit de Vizé, qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouoient. » 11 n'y renonça pas, lors même qu'il fut installé à Paris, et l'on retrouve sur le registre de la troupe les titres d'un certain nombre de ces facéties dont le public parisien, à ce qu'il semble, ne s'accommodoit pas plus mal que le public provincial. C'est ainsi que sont indiquées, de 1659 à I66/4 : les Trois Docteurs rivaux, le Mailre d'École, le Docteur amoureux (dont Boileau regrettoit la perte), Gros-René écolier, le Docteur pédant, Gorgibus dans Le sac, le

1 . Zélinde, comédie, ou la véritable Critique de l'Escolle des Femmes, et la Critique de la Critique. 1663.

COUKSI-S EN l'UOVlNCE. lxxx|

Fagotier, la Jalousie de Gros-René, le Grand Benêt de Fils aussi sot que son Père, la Casaque, le Médecin volant, la Jalousie du Barbouillé. Ces deux dernières sont les seules que nous possédions. C'étoient là des croquis comme ceux qu'un peintre en voyage jette sur son album et dont il fait ensuite des tableaux. Ainsi, Molière se servira plus tard de ces canevas comiques de sa jeunesse, et on les retrouvera presque tous dans ses grandes compositions : dans le Médecin volant, il y a comme un germe du Médecin malgré lui; dans la Jalousie du Barbouiltr, on voit une première esquisse de George Dandin. On peut conjecturer de même que Gorgibus dans le sac contenoit l'idée d'une scène fameuse des Fourberies de Scapin. Le Grand Benêt de Fils fait naturellement songer à Thomas Diafoirus. Les Trois Docteurs rivaux, le Docteur pédant , le Maitre d'Ecole ont laissé certainement quelques traces dans le Mariage forcé, dans un épisode. du Dépit amoureux et peut-être dans le Bourgeois gentilhomme : Pancrace, Marphurius et Métaphraste viennent sans doute de là. Le Fagotier, enfin, devoit, plus encore que le Médecin volant, se rapprocher du Médecin malgré lui. Fort peu de ces petites pièces, où l'acteur a plus de part que l'auleur, ont donc été inutiles à celui-ci, et sont en réalité perdues pour nous.

Molière se forma, se perfectionna comme acteur avec non moins de zèle, d'étude et de volonté qu'il n'en mit à préparer l'auteur comique: ces deux parties de son art paroissent avoir toujours été étroitement jointes à ses yeux, et peut-être même la première l'emporla-t-elle toujours sur la seconde et demeurat-elle pour lui la principale. Et il semble que ce ne fut pas non plus celle qui lui donna le moins de peine, car la nature étoit d'abord fort récalcitrante. « La nature, dit M"^ Poisson,^ lui avoit refusé ces dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles tragiques : il avoit une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité qui précipitoit trop sa déclamation. Il ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle

Page 1