PREMIÈRE ÉPOQUE DE LA CARRIÈRE COMIQUE DE MOLIÈRE
DES PRÉCIEUSES RIDICULES A l'ÉCOLE DES MARIS.
Le 24 octobre 1658 , Molière et ses compagnons eurent l'honneur de paroître devant Leurs Majestés et toute la cour, sur un théâtre que le roi avoit fait dresser dans la salle des Gardes du vieux Louvre. Ils jouèrent la tragédie de Nicomède, de Pierre Corneille. Après la grande pièce, Molière, qui étoit bon ora-
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leur, s'avança vers la rampe, et, pour emprunter les termes de la préface de La Grange et Vinot, (c après avoir remercié Sa Majesté, en des termes très-modestes, de la bonté qu'elle avoit eue d'excuser ses défauts et ceux de toute sa troupe , (jui n' avoit paru qu'en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de tr('S-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu soullVir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation, et dont il régaloit les provinces. )>
Le roi agréa la demande : le Docteur amoureux fit rire aux éclats l'auguste assemblée, et ce succès enleva l'autorisation et le titre que sollicitoit Molière.
La nouvelle troupe eut le droit de s'appeler désormais la « troupe de Monsieur, frère unique du roi , » lequel accordoit à chacun des comédiens une pension de trois cents livres. (( Nola, dit La Grange, que les trois cents livres n'ont point été payées.» Elle obtint en même temps la permission de jouer alternativement avec la troupe italienne du sieur Torelli sur le théâtre du Petit-Bourbon. Cet événement, qui eut des suites si glorieuses pour notre pays, passa du reste tout à fait inaperçu: ni la gazette en vers, de Loret, ni la gazette en prose n'en firent mention. Le surlendemain, 26 octobre, le roi et la cour partirent pour Lyon où ils dévoient rester jusqu'à la fin du mois de janvier 1659.
Molière s'arrangea immédiatement avec les comédiens italiens, à qui il donna quinze cents livres pour jouer les jours extraordinaires, c'est-à-dire les lundis, mercredis, jeudis et samedis. La s^lle du Petit-Bourbon, que les deux troupes se partagèrent, étoit située vis-à-vis du cloître Saint-Germain l'Auxerrois, dans la rue des Poulies, qui descendoit alors jusqu'au quai. (( CetK; salle, dit un contemporain . est de dix-huit
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loises de longueur sur huit de largeur; au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de sept toises de profondeur sur huit et demie de large : le tout en voûte semée de fleurs de lis. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et, entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la salle, directement opposé au dais de Leurs Majestés, est élevé un théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant de profondeur, » Telle étoit la scène où la comédie françoise alloit prendre son vigoureux essor.
Molière s'établit sans perdre de temps dans son droit et commença immédiatement ses représentations. Les premières furent, si l'on en croit Le Boulanger de Chalussay, accueillies avec froideur; mais le 3 novembre, dix jours après la solennité du Louvre, l'Étourdi ou les Contre-temps obtint un brillant succès, auquel Molière contribua surtout comme acteur dans le rôle de Mascarille. Le Dépit amoureux vint ensuite, dans le mois de décembre, et ne fut pas moins bien accueilli. Le registre de La Grange donne le meilleur témoignage de l'empressement du public parisien : chacune de ces pièces, frais déduits, produisit soixante-dix pistoles à chacun des sociétaires. Le prix d'entrée au parterre étoit alors de dix sols par personne.
Lorsque la cour revint à Paris (28 janvier 1659), le jeune patron de la troupe daigna honorer de sa présence une représentation de l'une de ces comédies. C'est le 12 février qu'il alla rendre visite à ses comédiens, et le 15 du même mois Loret écrivoit dans la Muse historique :
De notre roi le frère unique Alla voir un sujet comique A l'hôtel du' Petit-Bourbon, Mercredi, que l'on trouva bon, Que les comédiens jouèrent Et que les spectateurs louèrent.
Ce prince y fut accompagné De maint courtisan bien peigné.
De dames charmantes et sages.
Et de plusieurs mignons visages.
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Le premier acteur de ce lieu, L'honorant comme un demi-dieu, Lui fit une harangue expresse Pour hii témoigner Tallégresse Qu'ils reçoivent du rare honneur De jouer devant tel seigneur.
Ce premier acteur, dont Loret semble encore ignorer le nom, c'étoit Molière, qui ne manquoit jamais l'occasion de débiter un compliment et de prononcer im discours.
L'année théâtrale finissoit à Pâques; c'étoit à cette époque qu'avoient lieu les congés ou les engagements, et que la troupe se reconstituoit. A Pâques de cette année 1659, la troupe subit d'importantes modifications. Duparc et M"* Duparc en sortirent pour entrer dans celle du Marais.' Dufresne se retira à Argentan, son pays natal. Le gagiste Croisac fut congédié. D'autre part Julien Geoffrin, dit Jodelet,^ et son frère, de l'Épy, acteurs du Marais, passèrent dans la troupe de Monsieur. La Grange, du Croisy et sa femme y furent enrôlés. Quelques jours après Pâques, Jacques Béjart, l'aîné de cette famille d'acteurs, mourut. La troupe resta donc composée de onze personnes : Molière, Béjart cadet, Debrie, Jodelet, de l'Épy, La Grange et du Croisy; M"^* Madeleine Béjart, Debrie, Hervé et du Crois^.
Au mois de juillet de cette même année, les comédiens italiens, qui partageoient avec la troupe de Monsieur la salle du Petit-Bourbon, quittèrent la France pour s'en retourner dans leur pays, et Molière fixa alors ses représentations aux jours
1. Pendant la première partie du règne de Louis XIV, il y eut à Paris quatre troupes de comédiens francois: l'hôtel de Bourgogne; le théâtre du Marais; la troupe de Monsieur dont Molière étoit le directeur; enfin la troupe de Mademoiselle qui s'établit, en IGOl, rue des Quatrç-Vents, mais dont l'existence fut courte. A ces troupes de comédiens francois il faut ajouter une troupe italienne et une troupe espagnole. On voit combien le goût du théâtre étoit développé dans la nation.