Jodelet a changé de troupe
Et s'en va jouer tout de bon Désormais au Petit-Bourbon.
^r.oRKT. lettre du '2() avril Ifi.W.
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qu'on appeloit ordinaires, c'est-à-dire aux dimanches, mardis et vendredis.
Le .cardinal Mazarin , le roi et la cour s'éloignèrent de nouveau de Paris (en juin et juillet); ils prirent le chemin des Pyrénées oi^i de graves événements politiques alloient s'accomplir. La paix fut signée avec l'Espagne (le 7 novembre). Les négociations du mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse, conduites avec une officielle lenteur, aboutirent à ce mariage, qui fut célébré au mois de juin de l'année suivante. Ces événements tinrent longtemps la haute noblesse éloignée de Paris. Molière cependant, maître du terrain qu'il avoit si chèrement conquis, alloit, malgré ce qu'il pouvoit y avoir de défavorable dans les circonstances , commencer son œuvre et son office.
A l'époque oi^i Molière reprenoit pied à Paris, ce qui dominoit et florissoit encore dans la littérature , c'étoit ce genre maniéré et prétentieux, qui avoit été en honneur sous Louis XIII, et dont le fameux hôtel de Rambouillet avoit été le principal foyer, ce genre qui brilloit justement de tout son faux éclat en 16/i5, alors que M. de Montausier, après quatorze ans de soupirs assidus, épousoit l'adorable Julie, et que le fils du tapissier Poquelin montoit sur le théâtre à la suite de Madeleine Béjart. Ce genre de littérature , qui outroit la délicatesse dans les sentiments et la recherche dans le langage, avoit mérité le nom de précieux, et précieuses s'appeloient les femmes qui le faisoient régner dans les salons et qui le patronnoient dans les lettres. Ce mot n'emportoit avec soi aucune idée défavorable; bien au contraire, ce fut longtemps un titre d'honneur. Grandes dames, nobles seigneurs, poètes, romanciers, écrivains avoient formé une sorte de secte qui tendoit à exagérer de plus en plus ces doctrines morales et littéraires. Dans le principe, la coterie aristocratique n'avoit pas été sans utilité, et le pouvoir qu'elle exerça eut plus d'un résultat salutaire; mais on étoit vite. arrivé à un excès de pruderie romanesque et à un goût purement artificiel.
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La ]>hase disiincit' (|ir' k' iurcicux représente dans notre liistoiiv. ce rèi^ne de l'an'ectation, ce fanalisnie du bel esprit n"avoit rien, du reste, di' particulier à la France; les autres nations en fureni plus tôt et plus gravement atteintes que nous: l'Italie n'en pouvoit sortir depuis le trop fameux Pierre d'Arezzo; l'Espagne eut Gongora et le culusine, l'Angleterre Y euphuisme et Sydney. La France n'évita pas la contagion ; elle y résista mieux toutefois et en triomplia plus vile. La raillerie, chez nous, s'éveilla de bonne heui'e : elle ne devoit pas tarder à faire justice de ridicules qui n'étoient conformes ni à la nature de notre esprit ni au génie de notre langue.
Vers le moment où nous sommes (1659), quelques moqueries s'étoient déjà fait entendre. Scarron s'étoit plaint de ces nobles dames qui alloient colportant des factums, formant des brigues, sollicitant et intriguant pour étouffer un livre ou une pièce de théâtre, comme elles eussent fait pour gagner un procès.* 11 avoit lancé contre elles plus d'une protostation ; mais par son grossier badinage il donnoit trop bien raison à ses adversaires pour que ses protestations fussent elîicaces. D'autres écrivains n'avoient pas toujours été respectueux. La parodie , la satire s'étoient attaquées au roman pastoral , apux langoureuses afféteries du platonisme amoureux. On distinguoit déjà de fausses précieuses et de vraies précieuses.- L'abbé de Pure avoit
1. PrL'face de l'Ecolier de Salamanque. Rappelons aussi quelques traits du Roman comique que nous avons cités plus liant. i. Scarron s'exprimoit ainsi :
Mais revenons aux fâcheux et factieuses , Au rang de qui je mets les précieuses, Fausses s'entend , et de qui tout le bon Est seulement un langage ou jargon , Un parler gras, plusieurs sottes manières , Et qui ne sont entin que façonnières , Et ne sont pas précieuses de prix , •
Comme il en est deux ou trois dans Paris , Que ron respecte autant que des princesses ; Mais elles font quantité de singesses.
Et Ton peut dire avecque vérité, Que leur modèle en a beaucoup gâté.
(Scarron, A Monseigneur le maréchal d'Albret, épitrp chagrine ou satire II.)
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composé un roman de la Précieuse , dont les comédiens italiens tirèrent un canevas comique. Chapuzeau, dans un ouvrage intitulé le Cercle des femmes ou le Secret du lit nuptial, entreliens comiques en six entrées dialoguèes , touchoit aussi à. l'arche sainte. Ces tentatives d'auteurs inconnus ou timides demeuroient sans résultats et ])assoient presque inaperçues. Ce qui avoit déconcerté u la bonne cabale , » ce qui avoit ébranlé et compromis l'autorité des ruelles, ce n'étoient pas ces impuissantes railleries, c'étoit la Fronde où justement l'influence des précieuses avoit eu une si grande part, cette Fronde qui , en dépit d'elles, rendit à la langue françoise sa franchise et sa verdeur, à l'esprit françois sa piquante vivacité et son indépendance. Le jargon disparut forcément au milieu de la pétillante polémique des mazarinades.
La royauté des précieuses étoit donc menacée; il y avoit des ferments de révolte. Mais nul n' avoit traduit avec énergie et bonheur ce mouvement d'opposition. En apparence du moins, la puissance de la coterie aristocratique n'étoit pas amoindrie : elle tenoit encore toute la littérature. Le grand Corneille ne lui avoit point échappé; le duc de La Rochefoucault lui restoit fidèle; si Voiture et Balzac étoient morts, la plupart des auteurs qui avoient alors la vogue acceptoient ses lois : on remarquoit parmi eux les Scudéry, Gomberville, La Galprenède, Boi^srobert, Benserade , Segrais, Chapelain, Godeau, Ménage, etc. Le Grand Cyrus et Clélie ne faisoient que de paroître. Faramond, du célèbre auteur de Cassandre et de Clèopâtre, alloit seulement voir jour. L'hôtel de Rambouillet rastoit le véritable distributeur de la renommée. A le juger à un point de vue élevé, sa supiématie devenoit un danger: si une réaction vigoureuse n' avoit pas eu lieu en ce nioment, si son autorité s'étoit continuée sans interruption jusque dans la seconde partie du règne et avoit profité des tendances à la dignité et à l'élégance pompeuse qui se développèrent alors, que seroit-il arrivé? Qui sait si la France n'eût pas manqué, pour ain.si dire, son siècle de Louis XIV?
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Mdlirro conjura le p('ril. l^spi'ii de la vieille souche gauloise, éci-ivain d'une veine libre el hardie, il venoit dresser drapeau contre drajieau ; il comprit qu'il avoit là ses ennemis naturels, ei il u'iH'sita pas à se faire l'agresseur. Le 18 novembre 1()5V), la troupe di' Monsieur joua les Précieuses ridicule';. 11 paroît que l'annonce de ce nouvel ouvrage avoit produit (pielque sensation, car la salle étoit pleine de spectateurs, el des plus intéressés dans la satire. M"*" de liambouillet y étoit; M""' de Grignan (Angélique-Claire d'Angennes), M. Chapelain, l'arbitre du goût, le docte Ménage, tous les fidèles de l'hôtel de Rambouillet assistoient, jieut-ètre sur l'invitation de Molière, à ce spectacle dont ils faisoient les frais. D'tni autre côté, il y avoit, pour faire contre-poids, un nombreux public bourgeois et populaire, car la nouvelle de la paix venoit d'arriver à Paris et la ville étoit en liesse. La noblesse se trouvoit d'ailleurs, comme nous l'avons dit, en grande partie absente avec la cour. La pièce, lorsque le rideau fut levé, se présenta avec une extrême originalité, et l'on put se demander d'abord si l'on étoit dans la réalité ou dans la fiction théâtrale. On vit d'abord les deux nouveaux acteurs, La (irange et du Croisy, s'interpeller sous leurs propres noms et figurer en gentilshommes qu'ils étoient. Madelon et Cathos paiurent ensuite, non pas, bien entendu, des précieuses de prix, comme disoit Scarron, des précieuses respectables, comme il y en avoit tant dans la salle, mais de ces petites bourgeoises de province, les fdles du bonhomme Gorgibus, récemment débarquées à Paris, qui se l)ermettoient de singer les Arthénice , les Artémise et les Roxalie.* p]lles parloient un langage (fune vérité parfaite dans son exagération; M"« Madeleine de Scudéry n'aunjit pu reprocher qu'un peu trop de zèle à ces écolières qui sembloient avoir pris ses Conversations pour modèles. Venoient enfin les héros qui se chargent d'éblouir et de mystifier nos héroïnes : le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet; le vicomte de .lodelet .
I. Noms romanesques de M""'" de Ramimiiillot, Arra^oiinais et Le Roi.
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représenté par le fameux Jodelel, du ihéàlre du Marais, la figure enfarinée suivant sa coutume, avec une grande barbe et les moustaches noires, parlant du nez, grave et imperturbable, faisant de grands gestes, vêtu à la mode de la vieille cour, le pourpoint de couleur sombre boutonné juscpi'au menton, (( un des vaillants lionnnes du siècle, un brave à trois poils; )) quant au pétulant marquis de Mascarille, il n'étoit autre (pie Molière lui-même, dont M'"® de Villedieu, témoin oculaire , a décrit comme il suit le costume : * « Le marquis entra dans un équipage si plaisant, que j'ai cru ne vous pas déplaire en vous en faisant la description. Imaginez -vous donc que sa perruque étoit si grande qu'elle balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la révérence, et son chapeau si petit qu'il étoit aisé de juger que le marquis- le portoit bien plus souvent dans la main que sur la tète; son rabat se pouvoit appeler un honnête peignoir, et ses canons sembloient n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon de glands lui sortoit de sa poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers étoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étoient de roussi de vache d'Angleterre ou de maroquin. Du moins sais-je bien qu'ils avoient un demi-pied de haut, et que j'étois fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance du personnage sur cette figure. » Tel parut Mascarille, type caricatural des damerets infatués d'eux-mêmes, beaux esprits bavards et impertinents. Tous deux, le marquis et le vicomte, mêlent du reste à leur galanterie extravagante certains traits qui laissent deviner la mascarade; ils se montrent l'un et l'autre assez impudents et insupportables pour faire souhaiter les coups de bâton du dénouement.
I. Récit en prose et en vers de la Farce des Précieuses; Paris, 16611. Il a été question précédemment de M'"*^ de Villedieu (M"'' Desjardins).
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Cv spirUK'k' lut iicc'iicilli par un rc\i\\ de riic (|iii l'CK'iitil encore aujourd'hui. Une partie de la salle surtout dut être transportée d'aise à cette copie si exacte et si gaie de travers qui, peu à peu . des hautes classes tendoient à gagner les classes inférieures. La tradition prétend (|u'un vieillard se seroit écrié : n Courage. Molière! voilà la bonne comédie! » C'est tout le parterre qui probablement en jugea ainsi, et dont cette exclamation peut servir à rendre l'impression, (hiaut à l'autre partie de l'assemblée, elle fit sans doute belle contenance, comme le savoir-vivre le lui en.seigne dans des circonstances semblables, et elle ne manqua même pas d'applaudir pour bien séparer sa cause de celle des grotesques qu'on lui montroit. Ménage, s'il faut l'en croire, auroit été presque héroïque et auroit remporté siH' lui-même une victoire que la plupart des biographes déclarent aussi glorieuse que celle que Molière venoit de remporter sur le ridicule; on lit dans le Menagiana^ à propos de cette première représentation : (( La pièce fut jouée avec un applaudissement général; et j'en fus si satisfait en mon particulier, que je vis dès lors l'effet qu'elle alloit produire. Au sortir de la comédie, prenant M. Chapelain par la main: '( Monsieur, lui dis-je, nous approuvions, vous et moi, toutes <( les sottises qui viennent d'être critiquées si finement et avec « tant de bon sens: mais, pour me servir de ce que saint Rémi «dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré «et adorer ce que nous avons brûlé. » Cela arriva comme je l'avois prédit; et, dès cette première représentation, on revint du galimatias et du style forcé. » Mais le Menarjiana, il est bon de le remarquer, ne fut publié qu'en 1693, c'est-à-dire trentequatre ans plus tard. Ménage avoit donc eu le temps de se convaincre qu'il eût fort bien fait de prononcer ces paroles et peut-être de se persuader (ju'il les avoit prononcées en effet.
Toujours est-il que, dans la puissante coterie dont faisoit partie Ménage, la satire de l'audacieux comédien ne fut pas supportée avec tant de bonne grâce et de résignation. On voit dans le Dictionnaire des précieuses , de Somaize, qu'un haut per-
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suniiagc, ami des daines (nii poux (lient se ci'oii'e blessées par la comédie nonvelle, en défend il les représentalions. Le succès avoit été toutefois trop éclatant pour cpi'une pareille mesure pût être maintenue. Molière, qui savoit à quels adversaires il avoit affaire, et pour (pii il s'agissoit de ne pas risquer tout son avenir, avoit eu soin de. frapper ce premier coup assez fort pour qu'il ne fût pas possible d'en étouffer imuK'diatement le bruit, et d'intéresser assez vivement l'opinion publicjue à son œuvre pour qu'il devînt malaisé de la supprimer sans façon. La défense fut levée, en effet. La seconde représentation eut lieu quatorze jours après la première, le 2 décembre.
Cette interdiction momentanée ne lit, comme d'ordinaire, que redoubler la curiosité de la foule et l'enthousiasme des spectateurs. Le prix du parterre fut porté de dix à quinze sols: le prix des autres places fut doublé. On fut obligé de jouer la pièce plusieurs fois par jour. Le gazetier Loret, attiré comme tout le monde au Petit- Bourbon, rendit compte de ce qu'il avoit vu dans les termes suivants :
Cette troupe de couïédiciis Que Monsieur avoue être siens.
Représentant sur leur théâtre Une action assez folâtre.
Autrement un sujet plaisant A rire sans cesse induisant Par des ciioses facétieuses, Intitulé les Précieuses, Ont été si fort visités Par gens de toutes qualités.
Qu'on n'en vit jamais tant ensemble Que ces jours passés, ce me semble.
Dans l'hôtel du Petit-Bourbon Pour ce sujet mauvais ou bon.
Ce n'est qu'un sujet chimérique, Mais si bouffon et si comique.
Que jamais les pièces du Ryer, Qui fut si digne du laurier, Jamais VOEdipe de Corneille, Que l'on tient être une merveille .
La Cassandre de Boisrobert, Le Néron de monsieur Gilbert,
MAI l'UI- M I i; Ki; Kl'OOUK
Alcibiadr. Aviahizonlc, (de QuiiuuiU ) Dont la cour a fait tant do compte, M le rrderir de lîoyer, Difine d'un ininiortcl loyer.
N'eurent une vogue si grandi'.
Tant la pièce semble friande A plusieurs tant sages que fous!
Pour moi j'y portai trente sous :
Mais oyant leurs fines paroles.
J'en ris pour plus de dix pistoles.'
«Tout est d'iint' rare valeur dans ce feuilletun, qui date bientôt de deux siècles, dit M. Bazin, et la confusion des auteurs, et le rassemblement des pièces alors en crédit, et l'absence encore celte fois du nom de Fauteur qui, jouant le rôle de Mascarille, ne sapi)rloi( pas autremeni pour les spectateurs; et la joie candide de ce brave Loret,.»liomme aussi spirituel qu'un autre, qui s'est amusé pour plus que son argent et qui le dit sans aucun souci d'appréciation littéraire; et surtout la certitude que ces lignes rimées ont été lues dès le lendemain |)ar Molière, dont elles auront l'éjoui le cœur. »
«Cet ouvrage, dit un autr,e témoin,^ a passé pour le plus charmant et le plus délicat qui ait jamais paru au théâtre : on est venu à Pai'is de vingt lieues à la ronde, afin d'en avoir le divertissement. »
Enfin, pour comble d'honneur, la cour, qui étoit alors au pied des Pyrénées, voulut voir la pièce qui mettoit Paris en émoi. Le roi et le ministre, qui n'ai inoient pas l'hôtel de P«ambouillet, tirent jouer devant eux les Précieuses ridicules, et consacrèrent par leurs applaudissements les applaudissements de la ville. C'étoit im grand point pour Molière, qui se sentit dès lors à l'abri d'un de ces coups d'autorité ((ui pouvoient lui fermer subitement la carrière.
Ses adversaires n'eurent plus d'autre ressource que la cri-