‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 25 sur 266 · Loret en parle ainsi dans sa gazette · texte numérisé non relu

Loret en parle ainsi dans sa gazette

Notre Démocrite gaulois, De la mort subissant les lois, 4 payé tribut à nature ; Et voici pour sa sépulture :

« Ici gît qui de Jodelet

Joua cinquante ans le rôlet.

Et qui fut de même farine

Que Gros-Guillaume et Jean-Farine,

Hormis qu'il parloit mieux du nez

Que lesdits deux enfarinez.

Il fut un comique agréable,

Et, pour parler selon la fable.

Par avant que Clothon, pour nous pleine de fiel. Eût ravi d'entre nous cet homme de théâtre. Cet homme archiplaisant, cet homme archifolâtre, La terre avoit son Moine aussi bien que le ciel. »

Nous ne saurions dire exactement qui tint le rôle auquel il avoit donné son nom jusqu a l'admission de Brécourt, qui en fut en possession de 1662 à 1664.

c l'UKM 1EHI-; Ki'onui-:

Diiparc (Gros-René) et M"*^ Dnparc, après une année passée au théâtre du Maiais, rentrèrent à Pâques dans la troupe de Monsieur.

Le 28 mai, pendant que la cour éloit toujours dans le Midi, Molière fit représenter, sur le théâtre du Petit-Bourbon, une comédie en un acte .et en vers ayant jiour titre : Sfianarelic ou le Cocu imaginaire. Après avoir si rudement llagellé l'afTectation et la périphrase , Molière donne une leçon de franche gaieté et de franc langage; il fait succéder la démonstration, pour ainsi dire, à la critique.

On a reproché à Molière de n'avoir pas continué à marcher dans la roule où il venoit d'entrer; quelques critiques auroient voulu qu'il donnât après les Précieuses ridicules un autre tableau satirique des mœui's contemporaines. On peut répondre (pi" il n'eût pas sans doute été prudent de faire suivre immédiatement cette première agression d'une autre pareille; que l'irritation soulevée par les Précieuses ne fut pas sitôt apaisée, et qu'il y avoit d'excellentes raisons pour que le comédien ne se pressât point de s'attirer de nouveaux ennemis. Molière n'étoit pas encore assez solidement établi pour n'avoir plus rien à ci'aindre. Que seroit-il arrivé, j^ar exemple, s'il eût produit tout • de suite la comédie de l'Ecole des femmes? Sa carrière auioit été probablement interrompue , et pour toujours. 11 n'étoit pas homme à compromettre ainsi sa destinée et à risquer d'être arrêté au premier pas , comme le fut à Rome le comique Nœvius. 11 savoit qu'il avoit besoin, pour la lutte qu'il engageoit, d'autant d'adresse que d'audace. Après ces créations qui provoquoient des hostilités sourdes ou des oppositions violentes, il a toujours soin de retourner à la fantaisie comique; il sépare entré elles les œuvres d'une haute portée et d'une actuelle et périlleuse satire par dc3 œuvres qui ne peuvent soulever les mêmes récriminations et (]ui lui restituent le rôle d'amuseur public qu'il n'entend pas abandonner. Molière est un éminent siratégiste :' c'est là un des côtés les plus frappants et les plus remarquables de sa vie, et qui explique seul tout ce qu'il lui

DU TllftATUF DE MOLIKUI'. ci

a été permis de dire et de faire an milieu des circonstances difficiles où il étoit placé.

La nouvelle pièce, dont un canevas italien fournit la trame assez grossière, étoit toute pénétrée du vieil esprit de Rabelais et des conteurs; elle formoit la protestation la plus directe contre la fadeur et la pruderie de l'école romanesque; elle ramenoit la raillerie françoise à ses sources primitives; il semble, lorsqu'on écoute Sganarelle, entendre l'auteur des Quinze joyes de mariage revenu au jour et parlant, non plus ce langage hésitant et fléchissant du xv^ siècle, mais la langue la plus nette, la plus ferme et la plus souple, à laquelle la rime même n'apporte aucune gêne ni aucune entrave.

11 faut remarquer dans cette pièce le personnage de Sganarelle, qui succède désormais dans la faveur de Molière à celui de Mascarille, « Mascarille avoit fait son temps, dit M. Bazin : valet de l'Étourdi et mystificateur hardi des Précieuses, Mascarille nous représente la jeunesse de Molière, qui s'en alloit tantôt passée. A l'âge de trente-huit ans et plus, il lui falloit un caractère plus mûr, moins pétulant, moins moqueur. Sganarelle est dans ces conditions, et quoique Molière doive bientôt prendre son essor fort au delà de ces rôles à physionomies connues, revenant toujours les mêmes dans des actions différentes, il est certain que sa pensée étoit alors de s'approprier celui-ci et de le faire reparoître souvent; nous ne tarderons pas à le revoir. » M. Sainte-Beuve ajoute: a Né probablement du théâtre italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du Médecin volant, introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu son Scarron , il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière, dans toutes ses variétés de valet , de mari , de père de Lucinde, de frère d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin , est un personnage qui appartient en propre au poète, comme Panurge à Rabelais, Falstalï à Shakespeare, Sancho à Cervantes : c'est le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas,

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peureux, lour à lour piètre ou eliarlalan. bourru et saugrenu, le vilain côté et qui fait rire. »

Le Cocu imaginaire ne fut pas accueilli avec moins de faveur que les Précieuses ridicules. Malgré l'éloignenient de la cour, et quoique l'été achevât de dépeupler Paris, « il se trouva assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petil-Bourbon , et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.* »

L'acteur eut une grande part dans ce brillant succès. Un des spectateurs les plus assidus et les plus fanatiques de la nouvelle pièce, nommé Neufvillenaine, a parlé avec admiration du jeu de Molière dans ce rôle de Sganarelle : a Molière changeoit vingt fois son visage dans le courant de la pièce; il étoit admirable à chaque fois qu'il croyoit apercevoir quelque preuve de son malheur; sa pantomime excitoit des éclats de rire interminables. » Ainsi s'exprime l'enthousiasme de Neufvillenaine, qui va jusqu'à regretter de n'avoir pas, pour reproduire ces postures, le pinceau d'un Poussin, d'un Lebrun ou d'un Mignard. On auroit pu lui indiquer au commencement des Baliverneries d'Eutrapel, par Noël Du Fail, une assez jolie description de ces postures d'un client, pour employer le terme adouci dont Eutrapel fait usage et qui paroît plus honnête aujourd'hui que le mot propre dont Molière s'est servi.

Neufvillenaine, ce bourgeois inconnu qui s'étoit pris de passion pour Sganarelle, étoit doué d'une mémoire excellente; après avoir assisté plusieurs fois à la pièce, il s'aperçut, en voulant la réciter à des amis, qu'il la savoit à peu près par cœur. Il y retourna encore une fois pour achever de la savoir, l'écrivit et s'entendit avec le libraire Ribou poiu' la faire imprimer. Il y mit, en guise de préface, une lettre à un ami, et à chaque scène des arguments destinés à célébrer le talent du poëte et celui du comédien. La pièce fut ainsi publiée au mois d'août 1660. Le nom de l'auteur n'y étoit pas même mentionné;

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