‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 26 sur 266 · P. DoNFAtJ, préface do la Cocue imaginaire · texte numérisé non relu

P. DoNFAtJ, préface do la Cocue imaginaire

DU THÉÂTRE DE MOLlfîRE. cm

et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce bénévole éditeur s'étoit muni d'un privilège pour cinq ans avec défense à tous autres, c'est-à-dire même à l'auteur, de l'imprimer.

Molière, sans se montrer bien irrité de ce procédé, ne se résigna pourtant pas à une spoliation si complète. Il intenta au libraire Ribou un procès que celui-ci perdit, et en 1663 il fit paroître chez le libraire Courbé une nouvelle édition suivie d'un privilège en son nom. Cette seconde édition est toutefois exactement celle de Neufvillenaine ; seulement elle contient en plus une lettre de celui-ci à l'auteur, qu'il nomme « de Molier, » et dans laquelle il explique comment il s'est décidé à se faire l'éditeur de Sganarelle. <( Cela, dit-il, ne vous pouvoit apporter aucun dommage, non plus qu'à votre troupe, puisque votre pièce avoit été jouée près de cinquante fois. » Il avoit craint, en outre, touchante sollicitude! qu'on n'en fît paroître des versions inexactes et défigurées. Molière, à ce qu'il semble, se tint pour satisfait de ces explications. Il ne changea rien à la publication de Neufvillenaine, quoique celui-ci reconnût d'ailleurs qu'il pouvoit s'être glissé quantité de mots les uns pour les autres; et, de son vivant, ce fut toujours cette copie faite de mémoire, et ornée de très-médiocres arguments et sommaires, qui fut purement et simplement réimprimée. "0 Racine! ô Boileau! qu'eussiez-vous dit, s'écrie M. Sainte- Beuve, si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes œuvres où chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. »

Un curieux témoignage du bruit que fît l'apparition de Sganarelle se trouve dans le Testament en vers burlesques de Scarron, qui mourut à quelques mois de là, au mois d'octobre de cette même année. Parmi les nombreux legs plus ou moins plaisants faits par l'auteur du Roman comique, qui donne, par exemple, à sa femme Françoise d'Aubigné, depuis M™^ de Maintenon, le pouvoir de se remarier, dont elle fera bon usage;

civ l'UKMIl-HK KPOOl'l'.

;i imis los autours, ses conlivros, les qualités ou les ridicules (l(Mit ils sont déjà riches ; à Lorct

Ma pio qui des mieux caquette

Aussi pour joindre à sa gazette:

Item, par libéraliti-,

CAnq cens livres de gravité

A Tun et ;\ l'autre Corneille, etc.,

il n'oublie pas ce comédien qu'il a peut-être vu autrefois dans la ville du Mans et qui fait aujourd'hui les délices de tout Paris, ce nouvel auteur comique dont la gloire éclipsera la sienne, et il lègue

A Molière le cocuage.

11 ne fait allusion qu'à la railleuse comédie qui jouissoit en ce moment même de la faveur publique ; il ne se doutoit pas (jue le legs pourroit être interprété plus tard en un autre sens qui auroit fait passer le pauvre Scarron pour prophète.

Cependant les événements accomplis aux Pyrénées ramenoient la cour vers Paris. Louis XIV et sa jeune épouse, Marie- Thérèse, étoient arrivés à Vincennes. Le 26 août, ils firent leur entrée solennelle. On peut lire dans les Mémoires et dans les gazettes du temps le détail des fêtes magnifiques auxquelles cette entrée donna lieu. Molière et sa troupe eurent à lutter d'abord contre la concurrence des réjouissances populaires, des carrousels et des feux d'artifice; mais de plus graves périls les menaçoient. Le roi avoit grande hâte de voir élevei" la colonnade du Louvre, dont Claude Perrault avoit donné le plan; la salle du Petit-Bourbon, qui se trouvoit dans l'alignement, tomba tout à coup sous le marteau des architectes. Transcrivons ce que La Grange nous apprend à ce sujet : « Le lundi, 11 octobre, le théâtre du Petit-Bourbon commença à être démoli par M. de Batabon, surintendant des bâtiments du roi , sans en avertir la troupe , qui se trouva fort surprise de demeurer sans théâtre. On alla se plaindre au roi, à qui M. de Batabon dit que la place de la salle étoit nécessaire pour le bâtiment du Louvre, et que, les dedans de la salle qui avoient

D U T 1 1 i- A TRI- D 1-: M O L I 1-, W E . cv

été faits pour les ballets du roi appartenant à Sa Majesté, il n'avoit pas cru qu'il fallût entrer en considération de la comédie pour avancer le dessin du Louvre. La méchante intention de M. de Ratabon étoit apparente. Cependant la troupe, qui avoit le bonheur de plaire au roi , fut gratifiée par Sa Majesté de la salle du Palais-Royal, Monsieur l'ayant demandée pour réparer le tort qu'on avoit fait à ses comédiens; et le sieur de Ratabon reçut un ordre exprès de faire les grosses réparations de la salle du Palais-Royal : il y avoit trois poutres de la charpente pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine. La troupe commença, quelques jours après, à faire travailler au théâtre et demanda au roi le don et la permission de faire emporter les loges du Rourbon et autres choses nécessaires pour leur nouvel établissement, ce qui fut accordé, à la réserve des décorations que le sieur de Vigarani , machiniste du roi , nouvellement arrivé à Paris, se réserva sous prétexte de les faire servir au palais déS'Tuileries; mais il les fit brûler jusques à la dernière, afin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui étoit le sieur Torelli, dont il vouloit ensevelir la mémoire. La troupe, en butte à toutes ces bourrasques, eut encore à se parer de la division que les autres comédiens de l'hôtel de Bourgogne et du Marais voulurent semer entre eux, leur faisant diverses propositions pour en attirer, les uns dans leur parti , les autres dans le leur. Mais toute la troupe de Monsieur demeura stable. Tous les acteurs aimoient le sieur de Molière, leur chef, qui joignoit à un mérite et à une capacité extraordinaires une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouloient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteroient jamais, quelque proposition qu'on leur fit et quelque avantage qu'ils pussent trouver ailleurs. Sur ce fondement, le bruit se répandit dans Paris que la troupe subsiste, qu'elle s'établit au Palais-Royal avec la protection du roi et de Monsieur. »

. Notre siro a tronvô bon.

cvi l'iî \-.M I i; R I- KPOOUF.

(lii Loivi dans la Musc historique, à la date du 00 octobre 1000,

Qu'on leur donne et qu'on leur apprête , l'our exercer après la fôte (de la Toussaint) Leur métier docte, et jovial , I-a salle du Palais-Royal Où diligemment on travaille A l(Mir servir vaille que vaille.

Cette salle du Palais-Royal, autrefois magnifique, maintenant abandonnée et presque en ruines, étoit celle que le cardinal de Richelieu avoit fait construire en 1039 pour la représentation de Mirame. Elle étoit située dans l'aile droite du palais, en face du passage Rad/-ivvill. Elle passoit pour le plus grand théâtre du monde, <( le mieux entendu et le plus commode qu'il y ait jamais eu, dit Sauvai,' quoiqu'il ne consiste qu'en vingt -sept degrés et en deux rangées de loges. 11 est dressé dans une salle qui n'a pas plus de neuf toises de large; l'espace destiné pour les spectateurs n'en a que dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'à quatre mille personnes... Les degrés des théâtres anciens, qui n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, étoient si incommodes, qu'à grand'peine pouvoit-on monter et descendre, et (jui pis est dès le huitième degré ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au-dessus des acteurs, et depuis le trente ou quarantième jusqu'à l'infini ; joint qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en même temps de siège et de marchepied, chacun venoit à s'entre-crotter, marchoit sur les habits de ceux qui étoient au-dessous de lui , comme les autres qui étoient au-de.ssus marchoient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va pas ainsi; là, les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par ce moyen, dans un lieu où les Grecs et les Romains auroient eu de la peine à en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt -sept; on les monte et descend aisément, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septième degré

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