‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 44 sur 266 · I.K TA UT r FF K FT DON .lUAN · texte numérisé non relu

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pation et l'ospril. l'omaiiesque qui rognèrent sous Louis XIII, eoniuiençoit alors à entraîner les esprits : tout se rangeoit par un retour visibU' à la règle, à la loi et à la foi. Ce mouvement se iraduisoit en controverses dans le clergé, en brigues dans les hautes sphères sociales et en cabale à la cour. Les jansénistes et les jésuites, en guerre les uns avec les autres, enrégimentoient dans leurs disputes et dans leurs factions la société tout entière. Les salons, d'où le bel esprit avoit été chassé, s'organisoient maintenant dans ce sens, sous cette passion nouvelle de la piété militante. La bourgeoisie suivoit, comme d'ordinaire, les exemples qui lui venoient de plus haut. Quant au peuple parisien, c'étoit toujours, à peu de chose près, le peuple de la Ligue. Le parti qui s'appuyoit sur la tendance générale au théologisme et à la dévotion , et qui en faisoit un instrument d'influence et d'ambition politique , ne l'emportoit pas encore , grâce à la jeunesse du roi , mais étoit déjà puissant et redoutable. ^

Molière ne pouvoit manquer d'entrer en lutte avec ce parti. 11 y étoit forcément conduit et par sa situation personnelle et par les penchants de son esprit. Il étoit fort éloigné sans doute pour lui-même de tout ce qui ressemble à la dévotion. Son éducation et sa profession l'indiquent assez. « Il ne devoit rien avoir pourtant, dit M. Sainte-Beuve, de cette îoiianierie libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Desbarreaux. » 11 ne permettoit pas qu'on mît en doute sa religion ; il se tenoit dans les bienséances et, pour la pratique même, se conformoit à la coutume. Vis-à-vis de la foi rigide et de la piété intolérante, il se irouvoit en état d'hostilité inévitable. Excommunié, placé hors de l'Église par sa profession de comédien, en révolte contre la loi canonique par le fait de sa vocation et de son génie, il étoit amené à combattre un parti dont le triomphe eût été sa condamnation et sa défaite. Ce parti ne tendoit rien moins en effet (ju'à supprimer le théâtre, ainsi qu'il résulte du manifeste du prince de Conti, ou, du moins, à l'annuler autant que possible, comme le proclamoit et l'annonçoit ouvertement plus tard le succès-

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seiir présomptif de Louis XIV, le duc de Bourgogne. En luttant contre la cabale dévote, qui grossissoit visiblement et circonvenoit le pouvoir, Molière combattoit pour ce qu'il croyoit juste et sensé d'abord, pour cette religion indulgente dont Cléante est l'éloquent défenseur, puis pour sa passion , son intérêt et sa gloire.

11 avoit déjà ressenti plus d'une fois les coups de ses dangereux adversaires. Le vers de Sganarelle

La Guide des Pécheurs est encore un bon livre,

passa pour une irrévérence, car ce traité ascétique, dont l'auteur est Louis de Grenade, dont Arnauld d'Andilly et Le Maistre de Sacy furent les traducteurs, jouissoit, surtout parmi les jansénistes, d'une grande autorité. L'École des Femmes souleva des récriminations bien autrement violentes. Nous avons vu les comédiens de l'hôtel de Bourgogne eux-mêmes accuser d'impiété la pièce et son auteur; que disoit-on dans les compagnies austères, lorsqu'on parloit ainsi sur le théâtre? Quelles influences considérables pouvoient être mises en jeu d'un moment à l'autre par ces scrupules ou par les haines jalouses qui sauroient prendre ce masque ? Molière regarda ses ennemis en face, pénétra leurs desseins et aperçut aussi leurs forces croissantes. Il regarda autour de lui, et, sans s'arrêter à ces joies fastueuses que la jeunesse du roi faisoit rayonner sur Versailles, il scruta la cour et la ville , il pressentit le péril , il devina les menaces de l'avenir. Il ne répondit qu'un mot rapide à ses accusateurs dans la Critique et rien dans l'Impromptu. Il comprit qu'il ne s'agissoit point d'opposer à ceux-ci quelques railleries spirituelles, quelques plaisanteries piquantes, mais qu'il falloit frapper fort; et il prépara le Tartujfe, qui éclata à l'improviste au milieu des féeries de 166/i.

Il ne paroît pas que la cour, dans l'éblouissement de ces fêtes, ait aperçu au premier moment la portée de cette œuvre. Les spectateurs s'en divertirent beaucoup et la trouvèrent trèsfort à leur gré : ainsi s'exprime le gazetier Loret. Mais le blâme T k

LE TAHTri'FK KT DON JUAN.

viiU onsuito, vi probabhMueni du dehors, de Paris, suivant des conjectures plausibles: il grandit en peu de temps au point d'embarrasser le roi ; et dans le récit des Plaisirs de l'Ue enchanlcc imprimé chez le libraire de la cour, on lit ceci: <i Quoique la comédie que le sieur de Molière avoit faite contre les hypocrites eût été trouvée fort divertissante, le roi connut tant de conformité entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin du ciel, et ceux qu'une vaine ostentation des bonnes œuvres n'empêche pas d'en commettre de mauvaises, que son extrême délicatesse ne put souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu, qui pouvoient être pris l'une pour l'autre ; et quoiqu'on ne doutât point des bonnes intentions de l'auteur, il la défendit pourtant en public, et se priVa lui-même de ce plaisir, pour n'en pas laisser abuser à d'autres moins capables d'en faire le discernement. »

Repoussé de la position ([u'il avoit gagnée par surprise, Molière se mit à l'assiéger par tous les moyens de circonvallation ouverte ou souterraine qu'il sut inventer. Il ne perdit point une occasion de faire faire à sa pièce un pas vers la publicité; il déploya une opiniâtreté inouïe : on assiste à une stratégie vraiment curieuse, qui dure pendant près de cinq années avec des succès passagers et des revers, mais sans que l'auteur foiblisse im instant, sans qu'il perde jamais de vue le but qu'il poursuit. La première démarche de Molière eut lieu dans les circonstances suivantes : à cette époque , le pape envoyoit en France un légat chargé de faire réparation complète pour l'insulte subie par notre ambassadeur à Rome en 1662. Ce légat, cardinal et neveu du saint-père, fut extrêmement fêté de la cour, et, parmi les divertissements qu'on lui offrit à Fontainebleau , la comédie ne fut pas oubliée. Le mercredi 30 juillet 166Zi, Molière et sa troupe jouèrent la Princesse d'Élide devant le nonce romain. 11 paroît même qu'on lui fit venir l'envie d'entendre une lecture de cette pièce du Tartuffe qui causoit un si grand scandale. M. Michelel suppose que l'auteur présenta son ouvrage avec cette adroite explication : « Il avoit observé que certaines gens laïques, sans

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caractère et sans autorité, sous ombre de piété, se mêloient de direction, chose impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus, intrigants, hypocrites, usurpoient le spirituel pour s'emparer du temporel... Rien ne pouvoit servir la religion plus que de démasquer ces directeurs laïques. » Que Molière ait joué ou non, en effet, cette petite scène à la manière de Tartuffe, toujours est-il qu'il put se vanter d'avoir obtenu l'approbation du nonce.

Il s'efforçoit en même temps d'opposer les jansénistes aux jésuites. Il prouvoit à ceux-ci que son hypocrite simuloit la religion outrée, puritaine, chagrine et inhumaine de Port-Royal. La cour, notamment, le prit sans doute ainsi, et c'est pourquoi elle s'en égaya tant; les jésuites ne virent probablement pas avec déplaisir ce qui pouvoit passer pour une sorte de réplique aux Lettres provinciales. Aux jansénistes, l'auteur eût voulu prouver que l'objet de ses satires, c'étoient les capitulations de conscience, les doctrines immorales et corruptrices des molinistes; et, en effet, dans la scène v du quatrième acte. Tartuffe parle exactement comme un casuiste de la pire espèce. Il ne fut pas sans obtenir de ce côté quelques succès, à en juger par ce qu'on lit dans une lettre de Racine : «C'étoit chez une personne qui, en ce temps-là, étoit fort de vos amies (de Port-Royal); elle avoit eu beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe, et l'on ne s'opposa point à sa curiosité. On vous avoit dit que les jésuites étoient joués dans cette comédie: les jésuites, au contraire, se flattoient qu'on en vouloit aux jansénistes ; mais n'importe. La compagnie étoit assemblée : Molière alloit commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : « Quoi ! madame , vous allez « entendre une comédie le jour que le mystère d'iniquité s'ac- (( complit, ce jour qu'on nous ôte nos mères ! » Ce jour étoit donc, comme nous l'apprend l'histoire du jansénisme, le 26aoûtl66/j.

Tout le monde vouloit voir ou entendre cette pièce dont on faisoit des appréciations si diverses. Molière alloit partout la représenter ou la lire.

(i.xiv LE TAUTUFFH ET DON JUAN.

Molière avec TartulVo y doit jouer son rôle,

disoit Boileau dans la satire III, et il ajouloit en note : » Le Tartuffe en ce temps-là avoit été défendu, et tout le monde vouloit avoir Molière pour le lui entendre réciter. » C'étoit le plus vif plaisir qu'il fût possible de procurer à une réunion de personnes d'élite. Les trois premiers actes furent de nouveau joués, le 25 septembre, à Villers-Cotterets où le roi étoit allé visiter son frère. La pièce entière le fut au Raincy chez le prince de Condé, le 29 novembre. L'œuvre n'étoitpas étouffée, grâce à l'énergie du poëte ; elle faisoit son clieinin , elle jouissoit de l'attrait d'une publicité privilégiée avant d'obtenir la publicité libre et complète.

Molière , joignant à ses occupations sans nombre cette occupation nouvelle, ne cessa pourtant pas d'enfanter une autre œuvTe, et, le 25 février 1665, il représenta sur le théâtre du Palais-Royal Don Juan ou le Festin de Pierre.

La légende de Don Juan Tenorio, dont le poëte espagnol Tirso de Molina avoit fait une comédie, le Séducteur de Séville et le Convive de pierre {et Burlador de Sevilla y Convidado de pfedra,^) étoit déjà vulgarisée en France. La troupe italienne avoit joué une imitation de cette comédie, en 1657, sur le théâtre du Petit-Bourbon. Des pièces françoises sur le même sujet avoient été représentées par la troupe de Mademoiselle à Lyon en 1658 et à Paris en 1661 , par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne en 1659, sous ce titre dès lors consacré, quoique maladroitement traduit : le Festin de Pierre. Joué à Paris par les acteurs espagnols, l'original el Burlador de Sevilla brilloit à la même époque parmi ses copies. Cette fable, originaire du moyen âge, frappoit vivement l'imagination populaire. Molière s'en empara à son tour et il en fit le drame le plus audacieux du xvii*' siècle, celui qu'on a été le plus longtemps à comprendre et dont la complète révélation, pour

1. Traduite en françois par Alphonse Royer, Théâlre de Tirso de Molina; Paris, 1863.

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ainsi dii-o, csl toute récente encore. On tomboit volontiers d'accord au xvnF siècle avec Voltaire et La Harpe que Molière n'avoit fait le Fdilin de Pierre que malgré lui et pour contenter ses comédiens, qui vouloient avoir, comme les quatre autres théâtres, leur statue du Commandeur. Il est vrai qu'on ne connoissoit qu'imparfaitement cette comédie qui fut pour la première fois imprimée en France dans son intégrité par Auger, en 1819. Disons que si Molière n'avoit eu d'autre intention que celle (ju'on lui prètoit au siècle dernier, son but auroit été manqué, car la pièce disparut brusquement de raffiche après la quinzième représentation.

Don Juan ou le Festin de Pierre tend à occuper une place de plus en plus élevée dans l'œuvre de Molière. Cette comédie n'est pas, il est vrai, d'un art aussi irréprochable que le Miaanthrope ou le Tartuffe. La donnée fantastique et surnatu- ' relie qui sert au dénouement n'y est point assez naïvement acceptée et ne produit par conséquent sur les spectateurs qu'une médiocre impression. Mais la pensée de Molière s'y est déployée avec une hardiesse extraordinaire; son génie n'a jamais été à la fois plus indépendant et plus vigoureux. Cette comédie est un monde qui se meut librement sous l'impulsion de l'idée maîtresse qui l'a créée et qui l'anime. Toutes les classes de la société passent tour à tour sous nos yeux. L'unité est au fond et non dans la forme; le même souffle fait vivre tous ces personnages, le même air, pour ainsi dire, les enveloppe. Autour d'eux règne d'ailleurs un large espace. C'est tout à fait la puissante manière de Shakespeare.

L'idée qui domine l'ouvrage, Sganarelle l'exprime dès la première scène : « Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. )> Quel mal peut faire l'homme à qui sa naissance permet tout, qui ne rencontre dans ceux qui l'environnent que cornplaisance et bassesse , qui a tous les moyens de corruption et toutes les chances d'impunité , lorsqu'il n'a plus aucune croyance qui le retienne et qu'il ne respecte plus rien; comment l'impiété peut, dans une telle condition, devenir un

cLWi LK TARTUFFli ET DON JUAX.

lléau social , voilà bien la leçon qui est au tond du drame. Le Festin de Pierre n'étoit donc pas, comme il le parut d'abord, une récidive, une aggravation du Tartuffe, mais sa véritable contre -partie et le complément dé l'idée de Molière. 11 offre le spectacle de l'athéisme florissant , après le spectacle de la fausse dévotion triomphante; et, en effet, l'un succède presque infailliblement à l'autre. On a nié l'effet moral de la pièce en faisant observer que, si Tartuffe est absolument odieux. Don Juan, dont l'élégance, l'esprit, la bravoure, font parfois presque oublier la scélératesse, conserve jusqu'à la fin une sorte de prestige. C'est qu'en réalité cela se passe ainsi : le vice brillant et audacieux inspirera toujours moins de répulsion que le vice se couvrant du manteau de la vertu. Ce qu'il y a de plus haïssable, ce n'est pas un mauvais sentiment, c'est la grimace menteuse d'un bon sentiment. On pardonne plutôt de faire le mal que de déshonorer le bien ; cela est dans la nature humaine, et rien d'ailleurs n'est plus justifiable. Je sais bien que Don Juan finit aussi par recourir à l'hypocrisie, et qu'en dernier lieu il rejoint Tartuffe; mais Don Juan n'est pas véritablement h^TDOcrite; l'hypocrisie n'est pas dans son caractère. 11 prend un masque pour se réfugier dans un parti ; après avoir attiré sur sa tête tant de justes représailles, il ne trouve d'autre ressource que d'intéresser à sa cause une puissante cabale et de s'abriter derrière d'inviolables privilèges. Il joue et il feint, pour ainsi dire, l'hypocrisie.

Lorsque Molière lui fait franchir ce dernier degré de la corruption, c'est un peu, il faut le reconnoître, pour les besoins de sa propre cause : l'auteur du Tartuffe toujours frappé d'interdiction a trouvé dans cette péripétie assez inattendue une occasion de soulager son cœur, et de lancer contre ses adversaires la violente tirade: « Il n'y a plus de honte maintenant à cela. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée, et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la cen-

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