‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 45 sur 266 · I.K TARTUFFF 1- T DON .11' AN. clxvii · texte numérisé non relu

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sure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine, etc. » C'est pour se ménager cette riposte que Molière a imposé sans doute un suprême travestissement à son personnage. Mais, en dehors de cette conversion ironique. Don Juan se montre ce qu'il doit être, redoutable et haïssable, comme tous ces puissants qui abusent de leurs privilèges pour contenter leurs désirs effrénés, et qui avilissent et foulent aux pieds le reste des hommes ; supérieur pourtant par l'éducation , et non dépourvu de séduction et de grâce, aux yeux de quiconque reste simple spectateur de ses méfaits et ne craint pas de devenir sa victime. Combien ne pourroit-on pas citer de tels personnages qui sont, non pas du domaine de la fiction, mais du domaine de l'histoire!

Le Tartuffe et Don Juan sont les deux plus grands efforts du génie observateur. En effet, le regard perçant de Molière y saisit, non-seulement ce que le présent montroit déjà, mais encore ce qu'il contenoit en germe, et ce que développeroit l'avenir : l'observation s'y élève jusqu'à la puissance de la seconde vue. Molière créant le Tartuffe a découvert les dangers et les désastres qui alloient naître de l'ambition hypocrite, dirigeant et exploitant la piété étroite et mal entendue. Pour se rendre compte de l'opportunité de la satire, il faut se placer à une trentaine d'années de l'époque oi^i elle parut; on se trouve alors dans le milieu pour lequel elle a été faite à l'avance. La France étoit devenue la maison d'Orgon.

Don Juan nous offre une preuve plus surprenante encore de cette faculté de prévision : il va au delà du P. Le Tellier et du P. La Chaise; il annonce le Régent et le xvni« siècle; il présage le règne de ces fanfarons de libertinage et d'athéisme qui achèveront de tuer le régime aristocratique. Comment, aujourd'hui, pourroit-on nier ou incriminer le type dessiné par Molière ? Ce qui pour lui étoit l'avenir n'est plus pour nous que le passé. Si l'on vouloit supprimer ce personnage, il faudroit anéantir en même

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temps tout un ordre de choses qui fut en quelque sorte conduit aux abîmes par la main du (lommandeur. Kn elTet, après le Tartuffe , après Do» /î/a/)-, le sol s'entr'ouvre et engloutit l'ancien monde. Une chose reste, toutefois, résiste et survit, c'est le fond même de l'humanité. Cette dernière illumination frappe Don Juan dans la fameuse scène du pauvre. Le grand seigneur dépravé, qui se rit de toutes les lois sociales, et qui se raille de toutes les lois divines, rencontre un mendiant qui, malgré l'offre d'un louis d'or, refuse de blasphémer et de renier Dieu. La nature humaine, dans ses sentiments i)rimitifs et ineffaçables, lui apparoît et s'impose à lui comme respectable et sacrée. Tel est le sens du mot célèbre : « Va , va , je te le donne pour l'amour de l'humanité. » Don Juan , trouvant la résistance où il devroit le moins l'attendre, s'arrête et comprend qu'il y a là quelque chose à quoi il est forcé de rendre hommage, et qui le vaincra peut-être. C'est dans cette scène (|ue la note morale résonne, que l'objection puissante éclate et que l'espoir se réveille , au moment où il sembloit que tout fût irréparablement perdu.

Molière, revenant un jour d'Auteuil dans son carrosse, donna une pièce de monnoie à un pauvre qui lui tendoit la main. Comme il continuoit sa route, il entendit le pauvre qui l'appeloit, il le vit quicouroit après la voiture. Il s'arrêta, et celui-ci lui montrant une pièce d'or lui dit : (( Monsieur s'est trompé sans doute, il ne vouloit pas me donner une pièce d'or. » Molière, touché de ce trait de probité, lui en donna une autre, et s'adressant à quelqu'un qui l'accompagnoit : «Où la vertu, dit-il, vat-elle se nicher? »

C'est évidemment là ce qui a suggéré et inspiré la scène de don Juan, et elle signifie, comme la réflexion de Molière, qu'il y a jusque dans les plus misérables des instincts de probité, de droiture et de religion, qui sont le salut de l'humanité. Elle ne fut pas entendue ainsi par les contemporains; sa hardiesse seule les frappa, elle fit scandale, et Molière dut la supprimer à la seconde représentation.

Le Festin de Pierre est plus audacieux, plus avancé, plus

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radical que le Mariage de Figaro. Mais il alloit trop au delà du temps où ri parut pour que la portée en fut saisie tout entière. On n'en devina qu'à demi la signification mystérieuse et menaçante. On fut choqué seulement de la témérité d'une telle conception, qui, parfaitement admissible au moyen âge, n'étoit plus conforme aux règles de prudence commandées à la scène moderne. On trouva que les impiétés du personnage principal étoient dangereuses à ouïr et insulïisamment réfutées par Sganarelle. (( Y a-t-il , s'écrioit le prince de Conti , une école d'athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre, où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde? Et il prétend justifier à la fin sa comédie si pleine de blasphèmes, à la faveur d'une fusée qu'il fait le ministre ridicule de la vengeance divine! » On voulut apercevoir une discussion, à la vérité trop inégale, là où il n'y avoit, comme dans le Tartuffe, qu'une vision.

Le Festin de Pierre, ainsi compris, aggrava ce qu'il sembloit vouloir réparer. Après quinze représentations, il disparut de l'affiche, probablement sur quelque secrète injonction, car les recettes n'avoient pas cessé d'être très-productives. Cette pièce ne fut pas publiée du vivant de Molière et ne le fut, dans l'édition de 1682, qu'avec de graves mutilations. Quoiqu'elle eût été retirée de la publicité avec tant de promptitude, elle souleva un orage plus violent encore que n' avoit fait l'École des Femmes.

Les deux principales attaques dont le Tartuffe et le Festin de Pierre furent l'objet eurent pour auteurs : l'une, le curé de Saint- Barthélémy, nommé Pierre Roulés, docteur en Sorbonne ; l'autre, le sieur de Rochemont, avocat au parlement. Le livre du premier, dirigé contre le Tartuffe, est intitulé <( le Roi glorieux au monde, contre la comédie de l' Hypocrite que Molière a faite et que Sa Majesté lui a défendu de représenter. » Le livre du second a pour titre : (( Observations sur cette comédie de Molière

ci.x \ 1 . 1-; l' A l{ T U l' 1" E 1-: T 1)0 X HA X .

imiiuli'e le Festin de Pierre. » Rien de plus iiijui'ieiix , rien de plus fui'ieux (|ue ces lil)elles qui invoquent le ciel et la terre pour écraser le comédien. Le sieur de Rochemont s'efforçoit particulièrenu'nt d'exploiter contre l'auUMir du Tartuffe les scrupules de la reine. « Molière ne doit pas, disoit-il, abuser de la bonté d'un grand prince, ni de la piété d'une reine si religieuse, à qui il est à charge et dont il fait gloire de choquer le sentiment. L'on sait qu'il se vante hautement qu'il fera paroître son Tartuffe d'une façon ou d'autre , et que le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence. » Si nous en croyons Grimarest, on ne s'en seroit pas tenu là, on auroit fait courir dans Paris un livre infâme que l'on mettoit sur le compte de Molière pour le perdre; et c'est à cette perfide manœuvre que fait allusion Alceste à la première scène du cinquième acte du Misanthrope, lorsqu'il dit :

Il court parmi le monde un livre abominable ,

Un livre à mériter la dernière rigueur,

Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur!

D'autre part, quelques écrivains prirent la défense de Molière. On a deux de ces apologies en réponse au sieur de Rochemont : l'une intitulée : « Réponse aux Observations touchant le Festin de Pierre de M. Molière; » l'autre intitulée : <' iMtre sur les Observations, etc.» Mais toutes deux sont anonymes, tant l'opposition soulevée contre l'auteur comique étoit redoutable!

Le curé de Saint-Barthélémy fut présenté à Louis XIV et lui remit son livre du Roi glorieux au monde. C'est afin de parer ce coup que Molière adressa au monarque son premier placet, oia il se plaint des calomnies et des insultes de ses adversaires et en tire occasion de réclamer «l'autorisation de faire voir au public son ouvrage pour justifier son innocence. » Louis XIV déclina encore cette responsabilité et ne leva point l'interdiction qui pesoit sur la fameuse comédie. Mais il ne laissa pas entamer la faveur dont il couvroit l'auteur comique, et, comme la tempête grossissoit toujours, il jugea à propos de placer Molière et

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sa troupe sous sa protection inunédiale. U pria son frère de lui céder ses comédiens, leur assura une pension de sept mille livres , et la troupe de Monsieur devint dès lors (août 1665) la troupe du roi. C'étoit une réplique péremptoire à toutes les plaintes et à toutes les accusations. L'auleur de la Lettre sur les Observations du sieur de Rochemont, profitant habilement de cette circonstance, s'exprime ainsi : (( Le roi, qui fait tant de choses avantageuses pour la religion, ce prince sous qui l'on peut dire avec assurance que l'hérésie est aux abois et qu'elle tire continuellement à sa fin; ce grand roi ({ui n'a point donné de relâche ni de trêve à l'impiété, qui l'a poursuivie partout et ne lui a laissé aucun lieu de retraite, vient enfin de connoître que Molière est vraiment diabolique, que diabolique est son cerveau et que c'est un diable incarné (c'étoient les termes mêmes de Rochemont); et, pour le punir comme il le mérite, il vient d'ajouter une nouvelle pension à celle qu'il lui faisoit l'honneur de lui donner comme auteur, lui ayant donné cette seconde et à toute sa troupe comme à ses comédiens. C'est un titre qu'il leur a commandé de prendre; et c'est par là qu'il a voulu faire connoître qu'il ne se laisse pas surprendre aux Tartuffes, et qu'il connoît le mérite de ceux que l'on veut opprimer dans son esprit, comme il connoît souvent les vices de ceux qu'on lui veut faire estimer. »

La troupe des comédiens de Monsieur devenus comédiens du roi se trouvoit diminuée de deux de ses principaux sociétaires : Duparc, mort le h novembre 1664, et Brécourt, qui étoit passé à l'hôtel de Bourgogne à Pâques de la même année. Brécourt fut l'emplacé au Palais-Royal par Hubert, acteur du théâtre du Marais. C'est vers l'époque oi!i nous sommes qu'on place ordinairement la scène de désordre qui eut lieu à propos de la suppression des entrées gratuites à la Maison du roi. Grimarest raconte cet événement ; nous abrégeons un peu son récit : — Les mousquetaires, les gardes du corps, les gendarmes et les cheveau-légers étoient en possession d'entrer au théâtre sans payer, et le parterre en étoit toujours rempli, au grand détri-

ci.wii LI-; TAiniFl-K HT DON JUAN.

ment ili' la troupe. Les camarades de Molière le pressèrent d'obtenir dti roi la réforme de cet abus, et Louis XIV fit droit, en elïel, à cette requête : mais ceux c|ui se trouvoient dépouillés du privilège dont ils avoient joui jusque-là s'ameutèrent pour forcer la porte du thécàtre, attaquèrent les gardiens et les dispersèrent. Le portier se défendit pendant quelque temps; obligé de céder au nombre, il jeta son épée, espérant que désarmé il auroit au moins la vie sauve. Les assaillants le percèrent de cent coups d'épée, et cbacun d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils cbercboient les comédiens pour leur faire éprouver le même traitement. BéjarL jeune, qui étoit babillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer, se présenta sur le théâtre : « Hé! messieurs, leur dit-il, épargnez au moins un pauvre vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre! » La présence d'esprit de cet acteur calma ces furieux. Molière intervenant à son tour leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du roi, de sorte que, réfléchissant aux dangers de leur conduite, ils se retirèrent.

Le bruit et les cris avoient causé une alarme terrible dans la troupe; les femmes croyoient être mortes. Chacun cherchoit à se sauver, surtout Hubert et sa femme qui avoient fait un trou dans le mur du Palais-Royal. Le mari voulut passer le premier, mais comme l'ouverture n'étoit pas assez large, il ne passa que la tête et les épaules, jamais le reste ne put suivre. Il crioit comme un forcené. Ce n'est qu'après que le tumulte fut apaisé qu'on le tira de cette ridicule position.

A la suite de cette scène, les comédiens étoient assez disposés à renoncer à la défense qu'ils avoient obtenue. Mais Molière fut d'avis que, puisque la démarche avoit eu lieu, il falloit aller jusqu'au bout et faire exécuter l'ordre royal. Plainte fut portée par lui à Sa MajestiL Les gardes furent rassemblés, afin qu'on pût reconnoître et punir les coupables. Molière prononça, devant les compagnies, une harangue fort adroite : il leur expliqua qu'il n'avoit voulu qu'empêcher un grand nombre d'intrus de se glisser dans la salle sous leur nom, et il fit appel

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à leur aniour-propre et à leur dignité de gentilshommes. Il paroît rpie ce discours, joint aux mesures qui furent sans doute prises par les chefs de coi'ps, prévint momentanément au moins de nouveaux troubles.

Au mois d'août 1665, Molière devint père d'une fille, ([ui reçut du comte de Modène, son parrain, et de Madeleine Béjart, sa marraine, les noms d'Esprit- Madeleine Poquelin. Cet enfant est le seul qui ait survécu à Molière.

A côté des rudes combats de sa vie d'artiste et d'écrivain , Molière étoit à cette époque éprouvé dans sa vie intime par de cruelles souffrances. Il est temps d'aborder le chapitre de ses malheurs domestiques.

L HOMME DANS MOLIEUE.

Les infortunes domestiques du poëte sont datées ordinairement des brillantes fêtes de l'an 1664. C'est à Versailles que son bonheur conjugal reçut, dit-on, de mortelles atteintes. Le rôle de la Princesse d'Èlide avoit été pour Armande Béjart l'occasion d'un véritable triomphe. La coquetterie l'emporta décidément, et Molière, le peintre des maris jaloux et trompés , n'eut plus, suivant l'expression de M. Chasles, qu'à observer sur le vif et à dépeindre son propre supplice.

On n'a, il est vrai, pour garant de ces aventures que ce livre scandaleux et diffamatoire dont nous avons déjà parlé : la Fameuse Comédienne on Histoire de In Guérin; et encore ce livre est-il pris sur ce point en flagrant délit de mensonge : il raconte qu'Armande s'éprit du comte de Guiche qui ne répondit pas à ses avances, et que, pour se dédommager, elle écouta tour à tour l'abbé de Richelieu et Lauzun. L'abbé de Richelieu, ayant découvert qu'il étoit trahi, se seroit vengé en instruisant Molière des désordres de sa femme. Une première fois, Armande

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aiiroit réussi à dissiper les soupçons de son mari. Elle auroit avoué son inclinalion vaine pour le comte tie Guiclie, nié tout le reste, et versé tant de larmes et fait tant de promesses, que Molière se seroit laissé attendrir. 11 y a à ce roman, comme le remarque M. Bazin, une objection grave, c'est que deux des personnages qu'on y fait figurer se trouvoient en ce moment éloignés de France : l'abbé de Richelieu étoit en Hongrie, et le comte de Guiche en Pologne.

On doit donc tenir pour absolument suspects les récits de ce libelle; mais il n'en est pas moins constant que la conduite de M"" Molière étoit loin d'être irréprochable. Elle donna bientôt de nouveaux sujets de plainte à son mari, tellement que celui-ci fut contraint d'en arriver à une rupture. Le fait est hors de doute, puisqu'on a des témoignages assez nombreux de la réconciliation qui eut lieu plus tard. Pendant plusieurs années, ils vécurent séparément, quoiqu'ils habitassent toujours la même maison, et ils ne se virent plus qu'au théâtre. Molière continua d'avoir pour sa jeune femme, malgré les torts de celle-ci, une tendresse passionnée; il en fut toujours, et jusqu'à la fin, profondément amoureux. La situation se dessinant ainsi, on a pu tirer parti du livre de la Fameuse Comédienne , où les souffrances intimes du poëte sont, en quelques endroits, exprimés avec une justesse de ton et une vérité d'accent qu'à un long intervalle on ne reti'ouveroit pas, et à laquelle, d'ailleurs, on n'oseroit ])lus prétendre. Aussi, quelques pages de ce livre qui ne mériloil pas un tel bonneur sont-elles devenues partie intégrante de la biographie de Molière.

Molière avoit loué à Auteuil une maison, où il se retiroit pour goûter un peu de tranquillité, et qu'il affectionnoit beaucoup. Voici une conversation que l'auteur de la Fameuse Comédienne fait tenir par Molière dans le jardin de cette maison de campagne :

« Ce ne fut pas, dit le romancier, sans se faire une grande violence que Molière résolut de vivre avec sa femme dans cette indifférence. La raison la lui faisoit regarder comme une per-

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sonne que sa conduite rendoit indigne des caresses d'un honnête homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine qu'il auroit de la voir sans se servir des privilèges que donne le mariage; et il y revoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nommé Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus in({uiet que de coutume, lui en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu'il put; mais, comme il étoit alors dans une de ces plénitudes de cœur si connues par les gens qui ont aimé, il céda à l'envie de se soulager, et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il étoit obligé d'en user avec sa femme étoit la cause de cet abattement où il se trouvoit. Chapelle, qui le croyoit au-dessus de ces sortes de choses, le railla de ce qu'un homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui qu'il blàmoit tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tout étoit d'aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu'on a pour elle. (( Pour moi , lui dit-il , je vous avoue que si « j'étois assez malheureux pour me trouver en pareil état, et (( que je fusse fortement persuadé que la même personne accor- (( dcât des faveurs à d'autres, j'aurois tant de mépris pour elle (( qu'il me guériroit infailliblement de ma passion : encore avez- (( vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'étoit une maî- « tresse ; et la vengeance , qui prend ordinairement la place de (( l'amour dans un cœur outragé, vous peut payer tous les cha- « grins que vous cause votre épouse, puisque vous n'avez qu'à « l'enfermer; ce seroit un moyen assuré de vous mettre l'esprit (( en repos. »

(( Molière, qui avoit écouté son ami avec assez de tranquillité, l'interrompit pour lui demander s'il avoit jamais été amoureux, a Oui, lui répondit Chapelle, je l'ai été comme un (( homme de bon sens doit l'être ; mais je ne me serois jamais « fait une grande peine pour une chose que mon honneur m'au- (( roit conseillé de faire, et je l'ougis pour vous de vous trouver

CLWvi LllO.MMK DANS MO M K RE.

(i si incertain. — Je vois bien (|iie vous n'avez encore rien aimé. Il lui n'pondit Molière; et vous avez pris la figure de l'amour (i pour l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité <( d'exemples qui vous feroient coniioître la puissance de cette (i passion ; je vous ferai seulement un fidèle récit de mon em- (i barras, pour vous faire comprendre combien on est peu maître (i de soi-même quand elle a .ime fois pris sur nous un certain (( ascendant, que le tempérament lui donne d'ordinaire. Pour (( vous répondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites <( que j'ai du cœur de l'hommi', par les portraits que j'en expose u tous les jours en pui)lic, je demeurerai d'accord que je me suis <( étudié autant que j'ai pu à connoître leur foible; mais si ma « science m'a appris qu'on pouvoitfuir le péril, mon expérience (( ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'éviter; j'en (( juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec les der- (( nières dispositions à la tendresse, et, comme tous mes efforts « n'ont pu vaincre le penchant que j'avois à l'amour, j'ai cher- « ché à me rendre heureux, c'est-à-dire autant qu'on petit l'être (( avec un c(pur sensible. J'étois persuadé qu'il y avoit fort peu (( de femmes qui méritassent un attachement sincère; que l'in- (i térêt, l'ambition et la vanité font le nœud de toutes leurs « intrigues. J'ai voulu que l'innocence de mon choix me répon- (i dît de mon bonheur : j'ai pris ma femme pour ainsi dire dès « le berceau , je l'ai élevée avec des soins qui ont fait naître (( des l)ruits dont vous avez sans doute entendu parler : je me (' suis mis en tête que je pourrois lui inspirer, par habitude, (( des sentiments que le temps ne pourroit détruire, et je n'ai <c rien oublié pour y parvenir. Comme elle étoit encore fort jeune « quand je l'épousai , je ne m'aperçus pas de ses méchantes (( inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la « plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le (( mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui « trouvai tant d'indifférence, que je commcnrai à m'apercevoir « que toute ma précaution avoit été inutile, et (jue ce qu'elle « sentoit pour moi étoit bien éloigné de ce que j'aurois souhaité

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« pour être heureux. Je me fis à moi-même des reproches sur « une délicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et (( j'attribuai à son humeur ce qui étoit un effet de son peu de (( tendresse pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de u m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut <( peu de temps après pour le comte de Guiche fit trop de bruit u pour me laisser dans cette tranquillité apparente. Je n'épar- (I gnai rien, à la première connoissance que j'en eus, pour me « vaincre moi-même , dans l'impossibilité que je trouvai à la (i changer; je me servis pour cela de toutes les forces de mon (( esprit; j'appelai à mon secours tout ce qui pouvoit contribuer « à ma consolation : je la considérai comme une personne de (( qui tout le mérite étoit dans l'innocence, et qui par cette « raison n'en conservoit plus depuis son infidélité. Je pris dès (( lors la résolution de vivre avec elle comme un honnête homme (( qui a une femme coquette et qui est bien persuadé, quoi « qu'on puisse dire, que sa réputation ne dépend pas de la « méchante conduite de son épouse. Mais j'eus le chagrin de <( voir qu'une personne sans grande beauté, qui doit le peu (( d'esprit qu'on lui trouve à l'éducation que je lui ai donnée, {( détruisoit en un moment toute ma philosophie. Sa présence u me fit oublier mes résolutions, et les premières paroles qu'elle (( me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes ((Soupçons étoient mal fondés, que je lui demandai pardon <( d'avoir été si crédule. Cependant mes bontés ne l'ont point (( changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme (( si elle n'étoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je (( souffre, vous auriez pitié de moi. Ma passion est venue à un (( tel point qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses (( intérêts; et quand je considère combien il m'est impossible de (( vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en môme temps (( qu'elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant (( qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la dispo- (( sition de la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans (( doute qu'il faut être fou pour aimer de cette manière; mais, 1 l

CL\ wiii L' II 0 y\ M K DANS M 0 L I É R K .

<( pour moi, je crois (ju'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les <( gens qui n'ont point senti de seml)lal)lc délicatesse n'ont «jamais aimé véritablenienl. Toutes les choses du monde ont <i du rapport avec elle dans mon cœur : mon idée en est si fort « occupée que je ne sais rien, en son absence, qui m'en puisse « divertir. Quand je la vois , une émotion et des transports (( qu'on peut sentir, mais qu'on ne sauroit exprimer, m'ôteot (( l'usage de la réflexion; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, (( il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable : n'est-ce (( pas là le dernier point de la folie? et n'admirez -vous pas que (( tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connoître ma « foiblesse sans en pouvoir triompher? — Je vous avoue à mon « tour, lui dit son ami, que vous êtes plus à plaindre que je (( ne pensois; mais il faut tout espérer du temps. Continuez (i cependant à faire des efforts : ils feront leur effet lorsque (( vous y penserez le moins. Pour moi , je vais faire des vœux « afin que vous soyez bientôt content. » Il se retira et laissa Molière, qui rêva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa douleur. » .

Il n'est pas permis sans doute de voir dans cette conversation, attribuée à Molière et à Chapelle, des confidences ayant un caractère authentique; mais, la situation étant connue, on chercheroit en vain à décrire avec plus de vraisemblance ce qui devoit se passer dans le cœur du poète.

Molière avoit un penchant naturel à la tristesse : tout l'indique. Chaque fois qu'il louche à sa vie intime, et il ne le fait jamais qu'avec une discrétion extrême, c'est pour exprimer quelque plainte. On a pu remarquer le début de la lettre de Chapelle que nous avons précédemment reproduit. La lettre qu'il écrivit, en 166/j, à Lamothe Le Vayer, pour le consoler de la perte de son fils, s'achève par un retour sur lui-même qui est plus expressif encore : (f Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour vous obliger à pleurer sans contrainte, dit-il, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un homme qui ne sauroit pcrsuadfrce qu'il sait si bien faire. » Le vaillant comique connois-

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soit donc aussi cette volupté des larmes dont parle Ovide : est qucvdum flcrc vokiplas. Croiroit-on que ces paroles, beaucoup plus remarquables au temps où elles ont été dites qu'elles ne le seroient dans notre siècle enclin à pleurer, aient été prononcées par celui qui excita tant de joyeux éclats de rire? De cette gaieté qu'il répandoit sur le monde , Molière ne gardoit rien pour luimême. Il avoit tous les colliers de servitude : labeur incessant, amour malheureux, santé ruinée. 11 avoit été au fond des choses humaines, et il lui étoit resté plus de pitié que d'illusion. Le rire, du reste, ressemble souvent chez lui à un défi; et en pénétrant au fond dé ses 'œuvres, on sent la secrète amertume.

Il étoit ordinairement silencieux, comme le grand Corneille ; il fait allusion à cette manière d'être habituelle dans ce passage de la Critique de l'École des Femmes : « Vous connoissez l'homme et sa naturelle paresse à soutenir la conversation , etc. » Voici ce que de Villiers fait dire à l'un des personnages de la Zélinde, le marchand Argimont :

— Madame, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire. Depuis que je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parolle. Je l'ay trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux colez sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles ; il paroissoit attentif à leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas; je crois même qu'il avoit des tablettes et qu'à la faveur de son manteau il a escrit, sans estre apperçu , ce qu'elles ont dit de plus remarquable.

— Peut-estre que c'estoit un crayon et qu'il dessignoit leurs grimaces pour les faire représenter au naturel sur son théâtre.

— • S'il ne les a dessignées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les iiit imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage : il y en a qui ne vont point sans leurs mains ; mais l'on peut dire de luy qu'il ne va pas sans ses yeux ni sans ses oreilles.

Cette disposition de Molière étoit donc bien marquée et bien connue. On sait qu'elle l'avoit fait surnommer par Boileau le contemplateur.

Il avoit dans les choses de la vie pratique un grand sens, beaucoup d'ordre et beaucoup de droiture. Ses relations avec ses amis font toutes le plus grand honneur à son caractère-,

ci.xw i; H 0^1 ME DANS MOLIÈHK.

l'histoire anecdotique du siècle, si abondante et faite à des points de vue si divers, le montre parfailenienl honnric, dans l'acception étendue f[ira\oit alors ce mol qui comprenoit l'ensemble des qualités de l'homme du monde. 11 est en relations avec tous ses illustres contemporains, et dans ces relations, souvent délicates, il est toujours irréprochable. On a des torts envers lui; on ne lui en découvre envers personne. Les personnages qu'on rencontre le plus habituellement dans sa société sont : Chapelle, Boileau, La Fontaine, Mignard, Racine, Pierre Corneille, J.-B. Lulli, l'abbé Le Vayer, le docteur Mauvillain.

Chapelle, son ancien condisciple du collège de Clermont, semble l'avoir fréquenté le plus assidûment, et il étoit fort avant dans son intimité, quoiqu'il fût sujet à noyer sa raison dans le vin, et qu'il lui arrivât fréquemment de tout sacrifier à une saillie. C'est ce que Molière déploroit sans pouvoir le corriger. Il réussit mieux à refréner certain penchant qu'avoit encore Chapelle à laisser croire qu'il étoit pour quelque chose dans les comédies de son ami ; Molière possédoit un moyen excellent pour l'obliger à démentir les bruits que celui-ci auroit peut-être laissés trop complaisamment courir: il gardoit le manuscrit de la scène de Caritidès qu'il l'avoit prié de faire dans les Fâdieux, et dont il lui avoit été impossible de se servir; et il lui suflisoit de menacer Chapelle de mettre au jour son ouvrage pour que le joyeux épicurien renonçât hautement à toutes autres prétentions. Chapelle étoit l'enfant terrible de la maison. Il est un certain nombre d'anecdotes, dont ce gai vivant est le héros, et dans lesquelles Molière figure aussi , mais toujours un peu à part, comme l'Ariste, l'arbitre ou le pacificateur. C'est un grand triomphe pour Chapelle lorsque, dans son Épîtreà M. de Jonsac, en rendant compte d'un souper au cabaret de la Croix de Lorraine, il ])eut dire que Molière y but assez

Pour, vers le soir, être en goguettes.

La plus célèbre de ces histoires, où l'on voit d'ordinaire Chapelle accomplir des exploits bachiques, est celle du souper d'An-

L'HOMME DANS MOLIERE. clxxm

teuil. Boileau, Lulli, de Jonsac, Nantoiiillct, conduits par Chapelle, étoient venus demander à souper à Molière dans sa retraite d'Auteuil; Molière, qui étoit souffrant et obligé de garder la chambre, pria Chapelle de faire les honneurs de sa table. Chapelle s'en acquitta si bien que les convives ne tardèrent pas à avoir la tête fort échauffée; puis la conversation tomba sur la morale et s'assombrit insensiblement. Ils s'appesantirent sur cette maxime des anciens, que u le premier bonheur est de ne point naître, et le second de mourir promptement. » Ils l'approuvèrent d'un commun accord, et résolurent d'en finir sur-le-champ avec l'existence. La rivière étoit proche; ils prirent le parti de s'y aller noyer. Ils auroient mis ce projet à exécution , si le jeune Baron n'avoit averti Molière, qui fut obligé de descendre pour les arrêter. Voyant qu'ils n'étoient pas en état d'entendre les conseils de la raison, il leur dit qu'il avoit à se plaindre de leur manque d'amitié : « Que leur avoit-il donc fait pour qu'ils voulussent se noyer sans lui, si c'étoit là un aussi excellent parti à prendre qu'ils le prétendoient? » Chapelle convint que l'injustice étoit criante ; « Viens donc avec nous, » lui dit-il. <( Oh! doucement, répliqua Molière, une si belle action ne doit pas s'ensevelir dans les ténèbres de la nuit. Demain, au grand jour, bien à jeun, parfaitement de sang-froid, nous irons, en présence de tout le monde, nous jeter dans l'eau la tête la première. » L'héroïsme de la nouvelle proposition enleva tous les suffrages , et Chapelle prononça gravement : <( Oui , messieurs , ne nous noyons que demain matin, et, en attendant, allons boire le vin qui nous reste. » II n'est pas besoin de dire que le lendemain matin ils ne songeoient plus à se débarrasser des misères de la vie. Boileau raconta plus d'une fois cette folie de sa jeunesse à Racine, dont le fils l'a rapportée dans ses Mé^noires.

L'aventure du Minime, pour être moins singulière, n'est pas moins intéressante. Molière et Chapelle s'en revenoient d'Auteuil par eau, sur un bateau où se trouvoit un religieux de l'ordre des minimes. Chapelle étoit resté gassendiste par sou-

r.iAxil Mv TAUTllFl- HT DON JUAN.

ment cil' la troupe. Les camarades de iMolière le pressèrent d'obtenir chi roi la reforme de cet abus, et Louis XIV fit droit, en olïet, à cette requête: mais ceux qui se trouvoient dépouillés du privilège dont ils avoient joui jusque-là s'ameutèrent pour forcer la porte du tbéàtre , attaquèrent les gardiens et les dispersèrent. Le portier se défendit pendant quelque temps; obligé de céder au nombre, il jeta son épée, espérant que désarmé il auroit au moins la vie sauve. Les assaillants le percèrent de cent coups d'épée, et cbacun d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils cbercboient les comédiens pour leur faire éprouver le même traitement. Béjart jeune, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer, se présenta sur le '1!!iéâtre : (( Hé! messieurs, leur dit-il, épargnez au moins un pauvre vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre! » La présence d'esprit de cet acteur calma ces furieux. Molière intervenant à son tour leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du roi, de sorte que, réfléchissant aux dangers de leur conduite, ils se retirèrent.

Le bruit et les cris avoient causé une alarme terrible dans la troupe; les femmes croyoient être mortes. Chacun cherchoit à se sauver, surtout Hubert et sa femme qui avoient fait un trou dans le mur du Palais-Royal. Le mari voulut passer le premier, mais comme l'ouverture n'étoit pas assez large, il ne passa que la tête et les épaules, jamais le reste ne put suivre. Il crioit comme un forcené. Ce n'est qu'après que le tumulte fut apaisé ([u'on le tira de cette ridicule position.

A la suite de cette scène , les comédiens étoient assez disposés à renoncer à la défense qu'ils avoient obtenue. Mais Molière fut d'avis que, puisque la démaiThe avoit eu lieu, il falloit aller ju.s(ju"au bout et faire exécuter l'ordre royal. Plainte fut portée par lui à Sa Majesté. Les gardes furent rassemblés, afin qu'on pût reconnoître et punir les coupables. Molière prononça, devant les compagnies, une harangue fort adroite : il leur expliqua qu'il n'avoit voulu qu'empêcher un grand nombre d'intrus de se glisser dans la salle sous leur nom, et il fit appel

L' Il 0 M M \l I) ANS M 0 L I È K E . clxxiii

à leur amour-propre et à leur dignité de gentilshommes. Il paroît que ce discours, joint aux mesures qui furent sans doute prises par les chefs de corps, prévint momentanément au moins de nouveaux trouhles.

Au mois d'août 1665, Molière devint père d'une fille, qui reçut du comte de Modène, son parrain, et de Madeleine Béjart, sa marraine, les noms d'Esprit- Madeleine^Poquelin. Cet enfant est le seul qui ait survécu à Molière.

A côté des rudes combats de sa vie d'artiste et d'écrivain , Molière étoit à cette époque éprouvé dans sa vie intime par de cruelles souffrances. Il est temps d'aborder le chapitre de ses malheurs domestiques.

l'homme dans MOLIÎil'.E.

Les infortunes domestiques du poète sont datées ordinairement des brillantes fêtes de l'an 166/i. C'est à Versailles que son bonheur conjugal reçut, dit-on, de mortelles atteintes. Le rôle de la Princesse d'Èlide avoit été pour Armande Béjart l'occasion d'un véritable triomphe. La coquetterie l'emporta décidément, et Molière, le peintre des maris jaloux et trompés , n'eut plus, suivant l'expression de M. Chasles, qu'à observer sur le vif et à dépeindre son propre supplice.

On n'a, il est vrai, pour garant de ces aventures que ce livre scandaleux et diffamatoire dont nous avons déjà parlé : la Fameuse Comédienne on Histoire de la Guérin; et encore ce livre est-il pris sur ce point en flagrant délit de mensonge : il raconte qu'Armande s'éprit du comte de Guiche qui ne répondit pas à ses avances , et que , pour se dédommager, elle écouta tour à tour l'abbé de Richelieu et Lauzun. L'abbé de Richelieu, a^ant découvert qu'il étoit trahi, se seroit vengé en instruisant Molière des désordres de sa femme. Une première fois, Armande

CLXxxiv L'HOMME DANS MOLTÈRE.

ce fut la broiiillerie qui survint entre Molière et Racine. Racine, âgé de vingt-cinq ans, avoit vu son premier ouvrage dramatique, les Frères ennemis, représenté en 166/i sur le théâtre du Palais-Royal. Molière accueillit encore sa seconde pièce, Alexandre, qui fut jouée le h décembre 1665. Le 18 du même mois, à la grande surprise des comédiens du Palais-Royal, cette même tragédie parut sur la scène de riiôtel de Bourgogne, où l'auteur l'avoit mise également en répétition.^ Un tel procédé blessa justement Molière qui cessa de voir Racine. Deux ans plus tard. Racine enleva à la troupe du Palais-Royal M"* Duparc, la meilleure actrice dans le tragique, pour lui confier le rôle d'Andromaque. Malgré ces griefs, Molière continua de rendre justice à Racine. Lorsque Racine fit jouer les Plaideurs, Molière, au témoignage de Racine le fils, s'écria: « Cette comédie est excellente, et ceux qui s'en moquent mériteroient qu'on se moquât d'eux.» Racine, en sa qualité d'offenseur, conserva une plus longue rancune. Son fils cite de lui, il est vrai, une noble réponse à quelque complaisant qui cherchoit à lui être agréable en dénigrant le I\! isantlirope : » Il est impossible, dit-il, que Molière ait fait une mauvaise pièce; retournez-y et examinez-la mieux. » Mais il paroît certain que vers le même temps où Molière applaudissoit les Plaideurs, Racine se joignit aux détracteurs de l'Avare. Il reprochoit à Boileau d'avoir ri seul à une des premières représentations de cette comédie qui soulevoit une certaine opposition : (( Je vous estime trop, lui répliqua le satirique, pour croire que vous n'y ayez pas ri vous-même, du moins intérieurement. »

C'est sur le théâtre de Molière que trouva asile le grand Corneille à .son déclin. Corneille et Molière s'étoient vus, pen-

1. La Grange dit a cette occasion : » La troupe fut surprise que la môme pièce d'Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la chose étoit faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées. »

L'HOMME DANS MOLIKKK. clxxxv

dant un moment, en antagonisme; leurs ennemis avoient essayé de les animer l'un contre l'autre. D'Aubignac, dans un de ses libelles, disoit que l'auteur du Ciel étoit jaloux des succès de Molière, et que le grand homme avoit monté une cabale contre l'École des Femmes. « Il se ronge de chagrin , quand un seul poëme occupe Paris durant plusieurs mois, et l'École des Maris et celle des Femmes sont les trophées de Miltiade qui empêchèrent Thémistocle de dormir. » Nous avons vu d'autre part de Villiers, à propos de cette même comédie de l'École des Femmes, opposer les personnages copiés d'après nature et qui sont, d'après lui, très-faciles à peindre , <( aux héros que l'on ne sauroit faire parler si l'on n'a l'âme grande et si l'on n'est héros soi-même. » Ces efforts de la malveillance n'obtinrent pas le succès qu'on se proposoit. Les meilleurs rapports s'établirent entre Corneille et Molière. La troupe du Palais-Royal joua Ailila en 1667; elle représenta la tragédie de Tite et Bérénice en môme temps que la Bérénice de Racine se donnoit à l'hôtel de Bourgogne. Molière payoit ces pièces au vieux Corneille deux mille livres, ce qui étoit alors un prix très-élevé. Nous les verrons bientôt devenir collaborateurs : c'est Molière qiii fournira à Corneille l'occasion d'écrire ses derniers beaux vers, les scènes amoureuses de la comédie-ballet de Psyché.

Le peintre Mignard fut l'un des plus fidèles amis de Molière. Ils s'étoient rencontrés à Avignon en 1657, lorsque Mignard revenoit d'Italie; ils restèrent étroitement liés. Molière composa le poëme sur la Gloire du dôme du Val-de-Grâce, à la louange de son ami, et il lui rendit un signalé service en justifiant aux yeux de Colbert l'humeur indépendante et un peu sauvage du peintre :

Les grands hommes, Colbeit, sont mauvais courtisans, etc.

M™« de Fouquières, fille de Mignard, fut marraine du troisième et dernier enfant du poète. Pierre Mignard est nommé exécuteur testamentaire par le testament de Madeleine Béjart, fait en faveur de la femme et de la fille de Molière. Enfin, on doit à

r.i.wwi l/IIOMAII' DANS MOIJl'HF.

Milliard la plupart des portraits qui oui perpi'liu' les traits de railleur comique.^ Nous ne coniioissons qu'un portrait écrit de Molière, et il présente une image conforme à celle qui est communément reproduite par la gra\ uri'. Ce portiait a été tracé par M"^ Poisson, la fille de l'acteur Du Croisy, qui avoit quinze ans lorsque Molière mourut ; voici comment elle s'exprime : (( Il n'étoit ni trop gras, ni trop maigre. 11 avoit la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements (pi'il leur donnoit lui rendoient la physionomie extrêmement comique.- » Ajoutons ici quelques lignes d'interprétation sur le tableau du Louvre, inscrit sous le numéro 659, d'après lequel le type de la physionomie de Molière s'est principalement fixé et popularisé : « Ce visage, dit M. Michelet, est celui d'un grand révélateur, et non pas moins celui d'un créateur, dont tout regard éloit un jet de vie. La vigueur y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de loyauté, d'honneur. Rien de plus franc, ni de plus net. La lèvre est sensuelle et le nez un peu gros, trait bourgeois que, dans le tableau du Louvre, le peintre a cru devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. A quoi bon? on n'y songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet œil noir absorbe, et l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas^» On a attribué longtemps ce poitrail du Louvre à Mignard; mais cette attribution est aujourd'hui contestée. L'administration du musée a enlevé le nom de ce peintre pour y substituer l'étiquette : École françoise, ce qui veut dire : auteur inconnu.

Les relations de Molière avec le musicien Lulli furent moins étroites et finirent par s'altérer tout à fait. Ce fut Lulli qui

1. Consultez, sur les portraits de Molière, et, en particulier, sur les portraits de Molière d'après Mignard, la brochure de M. Solcirol: Molière et sa troupe. Paris, 1X58.

2. Mercure de France, mai 1740, Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps.

L'HOMME DANS MOLIKRE. rxxxxvn

composa la musique de la plupart des ballets et des divertissements intercalés dans les pièces de Molière. Ils se trouvèrent presque toujours associés pour les plaisirs du roi , et il ne semble pas que Lulli eut jamais à se plaindre de Molière (jui ne lui marchandoit pas les éloges.' On voit même que ce dernier prêta à l'autre, le Ik décembre 1670, une somme de onze mille livres, moyennant une constitution de rente de cinq cent cinquante livres, somme que Lulli employa à bâtir la maison qui fait l'angle do la rue Sainte-Anne et de la rue Neuve-des- Petits-Champs. Lorsque, deux ans plus tard, le Florentin obtint le privilège de l'Académie royale de musique , son premier soin fut de solliciter une ordonnance (signée le \k avril 1672) qui portoit défense aux autres théâtres d'employer dans leurs représentations plus de six chanteurs et de douze violons, nomjjre qu'il fit réduire peu après à deux chanteurs et à six violons. Cette mesure n'étoit pas faite pour être agréable à Molière, qui demanda à un autre compositeur que Lulli, à Charpentier, la musique du Malade imaginaire.

L'abbé Le Vayer, fils de La Mothe Le Vayer, avoit un attachement singulier pour Molière , dont il étoit le partisan et l'admirateur. C'est à l'occasion de la mort de cet ami, en 166/t, que Molière écrivit le sonnet et la lettre toucliante (jui figurent dans ses œuvres.

Enfin, un ami de la maison qu'il nous faut citer encore est ce « fort honnête médecin dont Molière avoit l'honneur d'être le malade, » et pour lequel il sollicite du roi, dans un placet qui se trouve en tête du Tartuffe, un canonicat de la chapelle de Vincennes. Ce docteur, nommé Jean-Armand de Mauvillain, joue un rôle assez important dans l'histoire de la Faculté. Après des luttes très-vives contre les docteurs de la vieille roche, Mauvillain fut élu doyen en 1666. Novateur, longtemps persécuté, il ne devoit se faire aucun scrupule de livrer à la satire les termes, les usages, les travers de la génération médicale qu'il

1 . Voyez l'Avertissement au lecteur, en tète de l'Amour médecin.

(.lAwviii i; Il 0 M M K DAN S M 0 L I K H I- .

coinbaltoil. Doyen ensuite, il se trouva, malgré ses liaisons avec Guénaut et Des Fougerais , en opposition et en hostilité avec les médecins de cour. Intempérant de langage, bilieux et agressif, il fut t'xIivuu'HU'iil uliic à Molière. 11 ne l'aul pas l'entendre des soins qu'il lui donna, si l'on s'en lie du moins à l'anecdote rapportée par Grimarest : <i Vous avez un médecin, Molière; que vous fail-il? dit un jour Louis XIV. — Sire, répondit Molière, nous causons ensemble; il m'ordonne des remèdes, je ne les fais pas, et je guéris.» Mais ce ((ue disoit le docteur à son malade n'étoit pas perdu, et, en efTet, il eut une certaine part, sans trop s'en douter peut-être, dans plusieurs chefs-d'œuvre. Il resta sous le coup d'une accusation de traîtrise parmi ses confrères; on lit en note d'un exemplaire de Y Index funcrcus , de Jean de Vaux (édit. \~r2h) : «Ce docteur, Armand de Mauvillain, a démérité de la Faculté pour avoir aidé Poquelin Molièi'e à donner la médecine et les médecins en spectacle et en raillerie, et avoir ainsi tellement diminué la confiance qu'ils inspirent, qu'on n'y a plus recours que pour la forme, et qu'on n'ajoute presque aucune foi à leurs raisonnements ni à leurs prescriptions.* »

Molière, à l'époque olx nous sommes, en 1665, alloit commencer la guerre contre les médecins. Déjà il leur avoit décoché quelques traits dans le Festin de Pierre, oi!i Sganarelle paroît déguisé en médecin et défend sa robe contre Don Juan par des arguments pires que les attaques. Mais ce n'étoit encore qu'une escarmouche. Molière se préparoit à exploiter largement l'ample et riche matière de ridicules qu'il y avoit de ce côté-là. Souffrant déjà, il savoit mieux que personne ce qu'il falloit attendre de la Faculté et de ses représentants. 11 n'est pas besoin de chercher une autre cause aux coups redoublés qu'il leur porta : l'indignation suflit, une indignation que justilioient les nombreux scandales donnés par l'empirisme à cette époque, et que l'expérience personnelle du poète dut exciter et entretenir. De nombreux

1. Voyi'z les Médecins au temps de Molière, par Maurire Raynaud, cliap. Mil.

LIIOMMI-: DANS AIOLIKRR. ciawix

travaux d'énidilion sur l'état, do la médecine au wii'^ siècle ont paru nouvellement : nous avons mentionné déjà l'ouvrage spécial de M. Raynaud; il faut y joindre le Journal de la santé du Roi,^ qui abonde en curieux renseignements et en exemples singuliers. Nous ne prétendons pas n-sumer ici ces recherches et ces documents; nous nous bornons à dire qu'ils ont mis en pleine lumière et la vérité et la légitimité de la satire du grand comique. Bien souvent même les tableaux réels que nous offrent les historiens font pâlir ceux qu'a tracés la comédie.

Le 15 septembre 1G()5, les comédiens du roi allèrent représenter à Versailles une petite pièce intitidée l'Amour médecin, faite, apprise et jouée en cinq jours. Cet impromptu mettoit en scène quatre docteurs dans lesquels les contemporains s'accoidèrent à reconnoître les principaux médecins de la cour. « On a joué à Versailles, écrit Guy Patin, une comédie des médecins de la cour, où ils ont été traités de ridicules devant le roi ([ui en a bien ri. » Lorsque la pièce fut donnée à la ville, le 22 septembre, il écrit encore: ((On joue présentement l'Amour malade; tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guénaut, avec des masques faits tout exprès ; on y ajoute Des Fougerais. » Guy Patin se trompe sur plusieurs circonstances d'un événement qu'il ne rapporte que par ouï-dire et notamment sur les masques qu'il prête aux acteurs; mais il n'en résulte pas moins de son témoignage que la curiosité publique distinguoit et désignoit fort clairement les personnages mis en scène. C'étoient les princes de la science, des hommes ayant une grande renommée et beaucoup de crédit, et qu'il n'étoit pas bon d'avoir contre soi. Les cinq médecins de la comédie de Molière s'appellent Tomes, Desfonandrès, Macroton, Bahis et Filerin; Boileau avoit forgé ces noms tirés du grec. Tomes re])résentoit probablement, non pas Daquin , comme on le dit d'ordinaire d'après

1. Édit(3 par M. J.-A. Le Roy, ronscrvatoiir de, la bibliothrquc de la ville de Versailles; Paris, 1<S(52.

cxc L'IIOM M 1^ DANS M () L I K \{\i.

Cizcron-Rival, mais Valot, (jui ctoit alors mcdccin du roi. Desfonandrès, c'étoit Des Fougerais. Macroton, c'étoit Guénaut, qui parloit avec une extrême lenteur; Bahis, c'étoit Esprit, qui bredouilloit, ou peut-être Brayer. Quant à M. Filorin (ami de la mort), il personnifioil la médecine elle-même.

On avoil vu près du lit de mort du cardinal Ma/arin, en 1661, ces médecins alors fameux : Guénaut, Valot, lîrayer et Des Fougerais. «Ils alterquoient ensemble, dit leur confrère Guy Patin , et ne s'accordoient pas de l'espèce de la maladie dont le malade mouroit. Brayer dit que le rate est gâtée, Guénaut dit que c'est le foie, Valot dit que c'est le poumon et qu'il y a de l'eau dans la poitrine; Des Fougerais dit que c'est un abcès du mésentère... Ne voilà pas des babilcs gens? » Guénaut eut le dessus, et. emporta le malade. On raconte qu'étant un jour engagé dans un embarras de voitures, un cbarretier 1^, reconnut et s'écria : « Laissons passer M. le docteur, c'est lui (pii nous a fait la grâce de nous délivrer du cardinal ! »

La scène de Molière n'est-elle pas, après cela, pleinement justifiée? On sait, en outre, la spirituelle réponse qu'auroit faite Louis XIV aux plaintes qui lui éfoient adressées : « Les médecins font assez souvent pleurer, dit-il , pour ([u'ils fassent rire quelquefois. »

C'est peu après cette première satire contre l'art de guérir que Molière éprouva un accès de maladie aiguë. Mous en sommes informés par le successeur de Loret, Charles Robinet, qui constate ainsi le rétablissement du comédien, le 21 février 1666 :

Je vous dirai pour autre avis

Que Molière, le dieu du ris

Et le seul véritable Mome

Dont les deux n'ont qu'un vain fantôme,

A si bien fait avec Cloton ,

Que la Parque au gosier glouton

A permis que, sur le théâtre.

Tout Paris cncor l'idolâtre.

Épuisé par les veilles, les passions, les chagrins, Molière étoit attaqué, en effet, aux sources vives de l'existence. Ces

i; 1 1 O M AI i: DANS M ( ) L 1 \i U K . cxr.i

accès qui mettoicnt ses jours en (langer so renouvelleront désormais par intervalles. « Avec une dose ordinaire de foiblesse, dit M. Bazin, il auroit demandé à tous les traitements une guérison peut-être impossible. Ferme et emporté comme il étoit , il aima mieux nier d'une manière absolue le pouvoir de la science et suivre sa route. Il y avoit donc dans son fait, à l'égard de la médecine, quelque chose de pareil à la révolte du pécheur incorrigible contre le ciel, une vraie bravade d'incrédulité.» Avec moins de courage et de dévouement à son art, ajouterons-nous, il auroit pu de ce moment renoncer au théâtre, s'épargner des fatigues accablantes, se soigner et prolonger ses jours menacés. Il n'en fît rien , il demeura dans l'ardente mêlée , résistant avec une obstination invincible au mal qui vouloit le dompter et raillant ceux qui prétendoient le guérir. Au lieu de chercher le repos, il hâta et multiplia ses créations à mesure que le danger augmentoit. Comment n'admireroit-on pas cet âpre entêtement à poursuivre sa tâche, lorsqu'on songe de combien de chefs-d'œuvre nous aurions été privés, si Molière s'étoit laissé abattre par les premières atteintes du mal ? Ce mal se révéloit par une toux fréquente : il en sut tirer pour ses rôles des effets plaisants. Il se fait dire à lui-même par Frosine dans l'Avare que sa fluxion ne lui sied pas mal et qu'il a bonne grâce à tousser.

Oui, c'est lui, je le viens de connoître à sa toux,

dit Le BoAlanger de Chalussay. La toux de Molière resta longtemps après de lui une tradition et un jeu de théâtre.

TROISIÈME ÉPOQUE DU THEATRE DE MOLIÈRE : DU MISANTHROPE AUX FEMMES SAVANTES,

Le théâtre du Palais- Royal étoit resté fermé du 27 décembre 1665 au 21 février 1666, à cause de la maladie de

,:\,ii Tuoisi i: M K 1^: PO QUI-:

.Molièiv, vi |)ar siiilc de la niorl de la ri'ine nit're, Anne d'Au- Iriclio, survenue le 20 janvi(>r. Le h juin suivant, la troupe du roi joua le Misnnlhrope, qui est dans le genre comique ce qu'yU/ja//c est dans la tragédie. On voit combien Molière demcuroit maître de lui-même , et dans quelle région élevée et sereine habitoit son esprit, pour que la création la plus pure et la plus parfaite de l'art comique soit sortie de sa plume au moment où sa vie étoit si troublée et assombrie. La maladie venoit de lui livrer un premier et redoutable assaut. Son œuvre favorite, le Tartufj'c , restoit toujours frappée d'interdiction. Il venoit de se brouiller avec Racine. Enfin , il avoit dû se séparer de sa femme Armande qu'il continuoit pourtant d'aimer d'une insurmontable tendresse.

Il mit dans la nouvelle et immortelle comédie beaucoup de son cœur: Alceste, adorant malgré lui la coquette Célimènc, cxprimoit des peines et des foiblesses que Molière n'avoit pas besoin de feindre. C'étoit lui qui représentoit « l'homme aux rubans verts, » et Célimène étoit jouée au naturel par Armande Béjart; ces deux époux se trouvoient donc avoir à peu près la même situation réciproque sur le théâtre que dans la vie, et leurs rôles ne pouvoient qu'emprunter à cette conformité un accent de vérité profonde :

CKLIMÈNE.

.Te sais combien je dois vous paroître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites -le, j'y consens.

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