AI.CESTE
Et le puis -je, traîtresse?
Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouv(''-je un cœur en moi tout prêt à m'obéii'?
Ou encore :
Morbleu', faut-il que je vous aime!
Ahl que si de vos mains je rattrape mon cœur. Je bénirai le ciel de ce rare bonheur! Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible;
DU THÉÂTRE UE MOLIÈRE. cxciii
Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.
Armande éloit ravissante dans ce personnage de Célimène. Voici comment parlent d'elle les gazettes du temps :
0 justes dieux! qu'elle a d'appas!
Et qui pourroit ne l'aimer pas?
Sans rien toucher de sa coiffure Ni de sa belle chevelure, Sans rien toucher de ses habits Semés de perles , de rubis , Et de toute la pierrerie Dont l'Inde brillante est fleurie.
Rien n'est si beau ni si mignon; Et je puis dire tout de bon Qu'il semble qu'amour et nature D'elle ont fait une miniature Des appas, des grâces, des ris Qu'on attribuoit à Cypris!
Molière-Alceste devoit en gronder davantage. C'est donc de cette pièce plus que de toute autre qu'il faut entendre ce que disent La Grange et Vinot dans la préface de l'édition de 1682 : (( Molière observoit les manières et les mœurs de tout le monde , et il trouvoit ensuite le moyen d'en faire des applications admirables dans ses comédies , où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur les affaires de sa famille et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique. C'est ce que ses plus particuliers amis ont observé plus d'une fois. »
Le Misanthrope touchoit par bien des points à la réalité; ayons soin, toutefois, de faire remarquer d'autre part combien il y touchoit discrètement. Si en certains moments Alceste souffre, se plaint, s'indigne comme feroit Molière, gardonsnous d'en conclure que nous voyons dans Alceste Molière peint par lui-même. «Molière, dit M. Sainte-Beuve, invente et engendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'euxmêmes. » On peut en dire autant des personnages qui repro-
cxciv TKOlSir. MK K l'OOUK
diiist'iil quelques-uns de ses ])ropres traits. Malgré ces airs de ressemblance, ils ont une physionomie absolument originale, Molière n'est pas plus Alceste que Philinte, quoique tous deux tiennent un peu de lui. A plus forte raison, ne cherchons pas à décou\rir d'aulres masqurs historiques dans le Misanthropie. Les contemporains eux-mêmes s'abusoient pn^scpie toujoui's lorsqu'ils prétendoient trouver des portraits sur le théâtre de Molière; nous ne pourrions qu'ajouter considérablement à leurs méprises.
u Le Misanlhrope , dit M. Michelet, est une œuvre infiniment hardie; car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus encore que sur Célimène. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi?» La satire alloit aussi près du trône que possible; et cette satire, qu'on ne l'oublie pas! étoit donnée non plus à la cour elle-même^ mais à la ville. Versailles, ce monde à part, paré et doré, est frondé comme le monde bourgeois d'Arnolphe et de Sganarelle, non plus seulement pour ses travers superficiels, comme dans les Fâcheux, mais pour ses faux dehors, ses trahisons, ses lâchetés, ses misères secrètes et ses vices, au milieu desquels un honnête homme ne pouvoit vivre. C'est ainsi que Molière embrassoit de son regard impartial tous les étages de la société et qu'il leur faisoit une égale justice.
Outre le double point de vue biographique et historique sous lequel nous venons d'envisager cette grande comédie , il convient d'en indiquer encore la portée supérieure et le sens absolu. On a comparé Alceste à Hamlct, de la tragédie de Shakespeare. Ce parallèle, contestable sous quelques rapports, nous paroît propre, en effet, à faire ressortir la force de la conception philosophique du caractère d' Alceste; emprimtons les principaux traits de ce parallèle à un critique étranger: «Alceste, comme Hamlet, a une nature ouverte et généreuse; comme lui il observe et contemple , comme lui il se pose la question fatale: Qu'est-ce que l'homme? Seulement, Hamlet donne; à cette question redoutable une étrange portée; il embrasse l'uni-
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vers dans ses méditai iuns mélancoliques; il voiidroit en savoir le coinmencemcnl el la lin , et son regard à la fois vague et profond scrute éternellement les mystères du néant et de l'infini. Alceste a un esprit plus positif; il n'étend pas au delà des vérités palpables le cercle de ses doutes; il se demande ce que vaut en réalité la vertu des hommes, et, la trouvant partout mélangée de complaisance et de feinte, il la rejette avec horreur. Hamlet et Alceste ne sont faits ni l'un ni l'autre pour vivre ici-bas: ils sont tous deux frappés d'impuissance, mais non pour les mêmes causes. L'impuissance de l'un est celle de l'esprit humain jeté en présence de l'infini, fasciné par les profondeurs de l'abîme et se fatiguant à les sonder. L'impuissance de l'autre est celle de la brusque franchise tombant inattendue au milieu d'une société trompeuse; celle de la passion véritable éclatant au milieu d'un monde oi^i elle ne sauroit se satisfaire, parce que rien n'y est plus commun que les apparences de l'amour et rien plus rare que l'amour lui-même. Au fond , Alceste est un homme fort , mais placé dans une impasse cruelle; il n'y aura de repos pour lui que quand il aura accepté les hommes tels qu'ils sont ou qu'il les aura corrigés : double impossibilité, en présence de laquelle cette nature énergique se cabre et se révolte. Les pensées d'Hamlet sont de celles qui donnent le vertige, et contre lesquelles il n'y a de refuge que dans la mort. Alceste a du moins un refuge en lui-même; il pourra vivre dans son désert. Les pensées du premier sont trop étendues; elles ne sont pas faites pour la terre. Le cœur de l'autre est trop exigeant ; il n'est pas fait pour les hommes. 11 est dans les littératures quelques œuvres, rares entre toutes, semblables à ces cimes souveraines que l'on aperçoit de partout, parce que de la hauteur oia elles atteignent elles commandent un horizon sans bornes. Le Misanthrope en est une. Nulle parmi les pièces de Molière ne donne plus à penser.^ »
1. Corneille; Racine et Molière, par E. I^ambcrt, professeur à Lausanne et à Zuricli, 1862.
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On a prétentlii, sur la loi de Grimarest, que le Misanthrope, h son apparition, fut. accueilli froidement par le public. On s'est un peu trop pressé d'accepter cette preuve si concluante qu'une œuvre sublime peut éprouver un échec au théâtre. Le Misanthrope, seul, sans autre pièce pour l'accompagner, fut joué vingt et une fois de suite; ce nombre de représentations constituoit alors plutôt un succès qu'une chute. Il fut apprécié à sa valeur par les gens de goût. Subligny écrit, le 17 juin, dans sa Muse dauphine : « C'est un chef-d'œuvre inimitable! » De Vizé, l'ancien détracteur de Molière , publia une longue lettre apologétique que le libraire Ribou imprima en tête de la première édition de la comédie (1667). Tout ce qu'il y avoit d'esprits cultivés et délicats fut dans l'enchantement. Mais il est vrai de dire que le succès ne prit pas les proportions d'une vogue populaire. Cette admirable causerie exigeoit trop des spectateurs. Ainsi , il est positif que le sonnet d'Oronte produisit d'abord un mouvement singulier : a J'en vis qui se firent jouer, dit de Vizé, pendant qu'on représentoit cette scène, car ils crièrent que le sonnet étoit bon, avant que le Misanthrope en fît la critique, et demeurèrent ensuite tout confus, n La foule admira sans doute, mais avec plus d'étonnemcnt ({ue d'enthousiasme.
On diroit, mon benoît lecteur.
Qu'on entend un prédicateur,
dit Robinet qui est ici l'écho du parterre. Maintenant que les souveraines beautés du Misanthrope sont inculquées dans toutes les têtes, nous serions tentés de faire au xvii^ siècle un reproche de cette tiédeur. Il n'est pas sûr cependant qu'une œuvre du même art élevé et exquis réussît mieux de nos jours.
Cette médiocre fortune d'une œuvre trop parfaite pour s'accommoder au goût du grand nombre ne prit pas Molière au dépourvu: il composa immédiatement, il tenoit prêt peut-être le Médecin malgré lui, (pii fut joué le 6 août, c'est-à-dire deux mois après le Misantlirope. On donnoit l'un à la suite de l'autre; d'un côté, la vue la plus haute et la plus fine de la nature
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humaine, l'élévation de la pensée, l'élégance suprême du style et du langage; de l'autre, la verve entraînante, la franche gaieté, le rire à toutes dents! Molière quittant l'habit de cour d'Alceste endossoit la robe doctorale de Sganarelle. Quelle prodigieuse souplesse d'esprit! quelle variété d'invention! quelle fécondité de ressources! Génie inépuisable, il fait la part de tout le monde et met d'accord les goûts les plus divers.
Mcriière, que la ville avoit possédé toute cette année, alloit être ressaisi par Versailles. Lorsque le deuil de la reine mère fut terminé, les fêtes recommencèrent. Vers la Un de 16GG, Louis XIV voulut donner à sa cour le grand divertissement du Ballet des Muses, arrangé par Benserade. Molière composa pour cette circonstance les deux premiers actes de Mélicerle, qu'il n'acheva pas, et la Pastorale comique, dont il brûla plus tard le manuscriL Ici le théâtre de Molière change encore de face : la fantaisie règne seule et mêle étrangement l'idylle sentimentale et la mascarade burlesque; la Pastorale étoit une véritable folie du carnaval royal. Molière y remplissoit le rôle insensé et effréné de Lycas : « Six démons dansants habillent Lycas d'une manière ridicule et bizarre, pendant que des magiciens chantent autour de lui :
Ah ! qu'il est beau ,
Le jouvenceau 1 Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est beau! Qu'il va faire mourir de belles!
Qu'il est joli,
Gentil, poli!
Qu'il est joli! qu'il est joli!
Est-il des yeux qu'il ne ravisse?
Il passe en beauté feu Narcisse Qui fut un blondin accompli...»
Après avoir joué Alceste, passe encore de jouer Sganarelle, mais Lycas ! voilà ce que Boileau ne pouvoit comprendre.
Ce n'étoit pas tout que ces travestissements fantasques et ces rôles extravagants; Molière étoit encore exposé sur son théâtre à toute sorte de risibles aventures, celle-ci, par exemple,
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iliie rappoiir (Irimaivsl : « On joudil une cniurdic inlitiiU'e Do» (JuixoW oa les Enchantements de Merlin (pièce arrangée par Madeleine Héjart), et, dans cette comédie, Molière remplissoit le rôle de Sancho Pança. Il y paroissoit monté sur un âne. Un soir (lu'ayant enfourché sa moulure il attendoit le moment d'entrer en scène, l'âne, qui ne savoiL pas son rôle par cœur, n'observa pas ce moment, et, dès qu'il fut dans la coulisse, il voulut entrer, queiques efforts que Molière employât pour qu'il n'en fît rien. 11 tiroit le licou de toute sa force; l'âne n'obéissoit point et vouloit paroître. Molière appeloit : «Laforest! à moi! (( ce maudit âne veut entrer! » Cette femme étoit dans la coulis.se opposée, d'où elle ne ])Ouvoit passer ])ar-dessus le tliéâlre pour arrêter l'âne; et elle rioit de tout son cœur de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal , tant il mettoit de force à tirer son licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours et désespérant de pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour aller faire telle scène qu'il jugeroit à i)roi)os. Quand on fait réflexion au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de .sa conduite et de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures et prît sur lui les personnages les plus comiques. » Boilêau trouvoit que son ami compromettoit sa dignité, mais il n'obtenoit de lui sur ce point aucune concession. Molière persista à exercer la profession d'acteur comique dans toute son étendue. Il ne récusa jamais aucun emploi, même subalterne. Il resta tout entier la proie du théâtre. Lui qui soutenoit cette périlleuse gageure que nous avons tout à l'heure expliquée, pouvoit-il , en effet, lâcher pied d'un .seul ])as sans abandonner bientôt tout le terrain? S'il .renonçoit à un rôle, il n'y avoit point de mf)tif pour qu'il ne renonçât pas à la comédie. Boilêau tenoit le langage de la froide raison à Molière qui étoit passionné et qui ne vivoit que par la passion.
Une seconde l'eprésentation du Ballet des Muses eut lieu à Saint-Germain-en-Laye le .5 janvier KiC)?. Molière remplaça
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Mêiicerte par le Sicilien ou l'Amour peintix, délicieuse esquisse qu'on peut considérer comme un modèle d'opéra comique. La troupe de Molière, qui étoit partie de Paris le 1" décembre 1666, ne fit sa rentrée au théâtre du Palais-Royal que le 25 février suivant. Le Sicilien ne fut joué à la ville que le 10 juin. Molière, épuisé de fatigues , éprouva dans l'intervalle une nouvelle crise de sa maladie qui, pendant deux mois, le tint éloigné de la scène. Il avoit altéré sa santé par de nouve^ix efforts, mais il avoit acquis de nouveaux droits à la protection royale.
Lorsqu'il fut rétabli, la scène politique avoit changé de face. Après la mort de Philippe IV, roi d'Espagne (septembre 1665), Louis XIV, au nom de sa femme, Marie -Thérèse, réclama le Brabant, le Hainaut, le Limbourg, Namur, Anvers, etc. Au printemps de 1667, trois armées, dont l'une avoit pour chef le maréchal deTurenne, se 'mirent en mouvement. Le roi partit le 16 mai, et à sa suite toute la cour, la reine, les dames
mêmes, Montespan, La Vallière, dans de vastes carrosses, prirent le chemin des Flandres. Le 3 juin , Louis entroit à Charleroi; le 25, à Tournai. Le 2 juillet, il étoit devant Douai qui se rendit le 6. Le 31 , il prenoit possession d'Oudenarde. De là, les François retournèrent sur Lille pour faire le siège de cette place.
Pendant que s'accomplissoit cette grande diversion, et que . Paris, au dire de M'"*' de Sévigné, étoit désert, Molière joua, le 5 août, sur le théâtre du Palais-Royal, la comédie qui étoit interdite depuis trois ans. Il l'avoit intitulée l'Imposteur, avoit changé le nom de Tartuffe en celui de Panulphe, adouci quelques passages. Il espéroit, peut-être, à l'aide de ces légers déguisements et de ces artifices, lui faire passer le pas sans encombre, et constituer en sa faveur ce qu'on nomme un fait accompli. C'est le vendredi 5 que l'Imposteur fut joué. Le lendemain, samedi, jour où l'on ne jouoit pas, un huissier de la cour du Parlement vint, de la part du premier président de Lamoignon, défendre la seconde représentation, qui devoit avoir lieu le dimanche. Il falloit de plus justifier le mépris
ce . TROISIi: AIR ÉPOQUE
{[iron avoil fait d'iim' intonliclion notoire et foniiello. <i Tout ce que j'ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moimême de l'éclat de cette tempête, dit Molière, c'est de dire que Votre Majesté avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'Elle seule qui me l'eût défendue. »
Molière, espérant obtenir que le roi confirmeroit ses allégations, fit partir, le 8 août, deux acteurs de sa troupe, LaThorillière et La Grange, pour aller présenter à Louis XIV, sous les miu's de Lille, le placct dont nous venons de citer quelques lignes et qui se terminoit par ces mots : « J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière; mais il est très-assuré, sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies si les tartuffes ont l'avantage. » C'étoit essayer presque d'inquiéter le monarque pour ses divertissements à venir.
Le 11 août, une ordonnance de l'archevêque de Paris fut dirigée contre la comédie de l'Imposteur.^ Le 20 du même mois parut une Lettre sur cette comédie, qu'on a attribuée, à tort, selon nous, à Molière, mais qui a été probablement écrite par
\. Voici le texte de cette ordonnance, qui a été retrouvé à la Bibliothèque impériale : « Hardouin, par la grâce de Dieu et du saint- siège apostolique archevùque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et faubourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l'Imposteur, une comédie très-dangeleusc, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion , elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourroit séduire les âmes foibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous auroit requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit , la susdite comédie , de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;
« Nous, sachant combien il seroii en effet dangereux de souffrir que la
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quelqu'un qui se Irouvoit en étroite communication avec lui. C'est une apologie où la question de religion et de morale est principalement discutée.
La Thorillière et La Grange, gracieusement reçus au camp de Lille, en rapportèrent une réponse dilatoire : « Qu'après son retour, le roi feroit examiner de nouveau la pièce, et qu'ils la joueroient. » Lille se rendit le 27 août, le roi revint à Saint- Germain le 7 septembre, et l'on ne vit pas jouer le Tartuffe. La troupe, qui avoit suspendu ses représentations depuis le départ de La Grange et de La Thorillière, ne les reprit que le 25 septembre. Ce jour-là le théâtre rouvrit par le Misanthrope. Pendant les derniers mois de cette année, Molière cessa de nouveau de paroître sur la scène. Quelle fut la cause de cette retraite momentanée? Peut-être un nouvel accès de sa maladie, et aussi sans doute le chagrin qu'il ressentit de l'abandon dans lequel le laissoit le roi à l'occasion du Tartuffe. Molière ne remonta sur le théâtre qu'aux premiers jours de l'année suivante : il joua le 3 janvier 1668 au Palais-Royal, le 5 aux Tuileries; puis, le 13 janvier, il représenta sur son théâtre . 4 ??ip/it-
véritable piété fût blessée, par une représentation si scandaleuse et que le roi môme avoit ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État , et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y auroit de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du Ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement , soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'excommunication.
« Si mandons aux archiprètres de Sainte-Marie-Madelaine et de Saint- Sévcrin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurez reçue, en faisant connoître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes , ce onzième août mil six cent soixante-sept.
((KARDOUIN, archevêque de Paris.
« Par mondit seigneur, Petit. »
r.cii TU 01 SI i: M K KPOOUE
Iryon. On a \ii iiiu' plaiiilr ri un avi'u dv MoliÙR; dans ces vci's de Sosie enlranl en scène :
Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis!
Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature.
Obligé de s'immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chahMir, IVoithirc, Dès qu'ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d'assidu service ^
N'en obtiennent rien pour nous.
Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux. Et s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens, que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle , En vain notre dépit quelquefois y consent; Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant , Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle.
El de fait, Molière étoit rengagé. Peut-être avoit-il obtenu quelque encouragement, quelque espoir, quelque promesse.
On a attribué à cette merveilleuse imitation de i Amphitruo de Plante une signification singulière : on a voulu y découvrir une allusion aux amours encore secrètes de Louis XIV et de M'"^ de Moiitespan, une sorte de glorification de l'adultère royal. Cette étrange et immorale flatterie a-t-elle été réellement dans l'intention de Molière? A-t-il prétendu prouver à M. de Montcspan et à la cour «qu'im partage avec un dieu n'a rien qui déshonore? » Il semble que ce soit à la pièce elle-même qu'il faut demander la réponse à cette question. Or, l'impression qu'elle produit n'est nullement favorable au dieu qui fait un si révoltant abus de la souveraine puissance; le beau rôle n'appartient pas du tout à Jupiter. Alcmènc aime son mari ; elle a une sensibilité, une grâce, une sincérité de tendresse dont le
DU T 111'-; A TUE 1)K MOLlHRiï. cr.iii
dieu se joue impitoyablement. Amphitryon n'est jamais ridicule, et l'amour qu'il inspire à sa femme le relève et lui acquiert la sympathie. 11 ne se résigne point; il dévore l'affront en silence et n'avale qu'à contre-cœur « la pilule que Jupiter prend soin de lui dorer. » La conclusion est celle de Sosie :
Coupons aux discours
Et que cluicun chez soi doucement se retire :
Sur telles affaires toujours,
Le meilleur est de ne rien dire.
Au fond, s'il falloit trouvera cette œuvre étrange un mystérieux îf-propos, ne pourroit-on pas dire au contraire que sous cette verve folle et cette gaieté entraînante se cache une railleuse ironie, et que la satire, qui, dans le Misanthrope , alloit jusqu'au pied du trône, glisse ici jusqu'au monarque lui-même? C'est au prince de Gondé que Molière dédia Amphitnjon, ce qui achève d'écarter tout soupçon de basse flatterie. Pendant ce même hiver de 1668, Condé, ayant rassemblé une armée dans la Bourgogne, dont il avoit le gouvernement, entra le !«'' février dans la Franche-Comté que des émissaires avoient travaillée à l'avance. Le roi partit le 2 février de Saint-Germain. Quatorze jours après, la Franche-Comté étoit conquise. Le 2 mai, Louis XIV signoit le traité d'Aix-la-Chapelle, en vertu duquel il rendoit la Franche-Comté dont les places avoient été démantelées, et gardoit la Flandre françoise. Pour célébrer ces glorieux succès, une fête non moins brillante que celle de 1664 fut, le 18 juillet, donnée par le roi dans les nouveaux jardins dessinés par Lenôtre. La comédie y eut sa part ordinaire, et c'est au milieu des splendeurs du nouveau Versailles que fut jouée «une petite pièce en prose, dit Félibien,^ qui monti'e la peine et les chagrins où se trouvent ceux qui s'allient audessus de leur condition. » 11 s'agit de George Dandin, l'un des plus vigoureux épisodes de la guerre que poursuivoit l'auleur comique contre les fléaux de la famille. Après la comédie