Relation de la fête de Versailles de
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■àuiiquo d'A)nphil)'yon . Molirrc, ri'vi'iianl iiiiiiu'dialcmrnl, à la irailiiion francoise, avoit drinaiulé la nouvelle pièce à la veine mi peu âpre des fabliaux.
Le 9 septembre, moins de deux mois après George Dandin, l'Avare, grande et profonde étude morale d'un vice qui a presque toujours échappé par sa laideur aux châtiments de la scène, paraissoit sur le théâtre du Palais-Royal. Sous la forme comique, cette pièces déroule un (lianie redoutable : elle montre la famille en révolte contre un chef cupide et méprisable; les liens les plus étroits rompus, la piété qui unit le père au fils détruite, le désordre éclatant de toutes parts; cela forme, comme dit Goethe, « un spectacle qui a une grandeur extraordinaire et tragique à un haut degré, » sans que la forme s'écarte jamais des conditions du genre de la comédie. 11 est certain cependant que ce chef-d'œuvre fut assez froidement accueilli par le public; il n'eut dans le principe que neuf représentations, et, repris deux mois plus tard, il eut à peine une meilleure fortune. Le retour des esprits et leur éducation, pour ainsi dire, ne se firent qu'avec lenteur.
Le mardi 5 février 1669, la troupe du roi annonça le matin et joua le soir le Tartuffe ou l' Imposteur. Molière étoit parvenu à ses fins. 11 avoit obtenu l'autorisation sollicitée depuis si longtemps. A quelle occasion lui fut-elle accordée? On sait seulement que la comédie proscrite avoit été jouée, le 20 septembre précédent, à Chantilly devant le prince de Condé, Monsieur le duc d'Orléans et Madame. On a remarqué aussi qu'un grand apaisement eut lieu à cette époque dans les querelles religieuses, qu'un bref de Rome réconcilia momentanément les diverses opinions de l'Église de France. Le roi auroit profité du moment où tout le monde, jésuites et jansénistes, ultramontains et gallicans, s'embrassoit, pour mettre enfin en liberté le Tartuffe de Molière, comme s'il eût été tacitement compris « dans la paix de Clément IX. »
On s'écrasa aux portes du théâtre pour voir cette pièce dont on avoit tant parlé; c'est le journaliste Robinet qui le constate :
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«On disloqua à quelques-uns manteaux et côtes, dit-il; beaucoup coururent le hasard d'être étouffés dans la presse
Oîi l'on oyoit crier sans cesse :
Hélas! monsieur Tartuffius, Faut-il que de vous voir l'envie Me coûte peut-être la vie! »
Quarante-quatre représentations consécutives suflirent à peine à apaiser la curiosité. Molière triomphoit : le jour même de la ((grande résurrection du Tartuffe, » il adressa au roi ce placet dont nous avons parlé, oi^i il sollicite un canonicat pour son médecin. Le ton enjoué et presque familier qui règne dans ces quelques lignes exprime bien ce que cet événement lui apportoit de contentement et de bonheur.
Quelques nouveaux efforts furent tentés par les ennemis de l'aiîteur. Il parut une petite comédie en un acte intitulée la Critique du Tartuffe, qui, selon toute vraisemblance, ne fut jamais représentée, et qui étoit précédée d'une lettre satirique. Cette lettre, où l'on a cru reconnoître le style de Pradon, se termine par ces deux vers :
Un si fameux succès ne lui fut jamais dû , Et s'il a réussi, c'est qu'on l'a défendu.
C'est pendant cette année que fut composée aussi la singulière rapsodie que nous avons eu l'occasion de citer à plusieurs reprises: Élomire hypocondre ou les Médecins vengés, par Le Boulanger de Chalussay, publiée en 1670. Il est fort difficile toutefois de reconnoître de quelle rancune procédoit cette œuvre; l'indignation du parti religieux ne s'y trahit nulle part, •Les médecins y sont non moins maltraités que vengés. Elle semble avoir été inspirée par une animosité personnelle dont la source est inconnue.
La véritable opposition au Tartuffe eut lieu dans les chaires des églises, où l'ordonnance de l'archevêque de Paris eut d'éloquents défenseurs. Le grand prédicateur Bourdaloue soutint que, <( comme la vraie et la fausse dévotion ont un grand
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iioinhii' (raclions (lui Iimii- sont comnunios, et comme les dehors lie l'une el de Tautre sont presque tous semblables, il est nonseulement aisé, mais d'une suite prescfue nécessaire, que la même raillerie (|ui altaiiiic Tune intéresse Faulre, et que les traits dont on peint celle-ci déligurent celle-là... Et voilà, chrétiens, ce (|ui est arrivé lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage ])ùl jirofiter, en concevant et faisant con^noir trinjustes soupçons de la vraie piété jiar de malignes rejM'ésentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous le voulez, un hypocrite réel , et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les |)lus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion foiblement soutenues, au même lem|)s (pi'ils les supposoient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portoit d'ailleurs aux ci'imes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent qui ne servoil qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche. »
IJossuet soutint la même thèse avec encore plus de rigueur el de fougue oratoire, mais plus tard, lorsque Molière ne pouvoit déjà plus l'entendre. Ces hommes éminents, entiers dans leur foi, croyoient sans aucun doute, en s'exprimant ainsi qu'ils faisoient, remj)lir leur mission et leur fonction sacerdotale. Le danger qui les frappoit n'étoit nullement chimérique, et l'his-
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toire du Tartuffe jusqu'à nos jours l'a sullisamment j3rouvé. 11 faudroit être trop naïf pour essayer de démontrer aux hommes d'église qu'ils ont eu tort de se plaindre du Tartuffe, alors que chaque fois qu'on a voulu faire une démonstration contre eux ou contre leur influence on s'est servi du Tartuffe. Mais ceux que préoccupent avant tout les intérêts de la religion, et qui sont exclusivement touchés de ce qui lui peut nuire, n'embrassent pas la question dans toute son étendue. Ils ne s'inquiètent pas assez d'autres dangers non moins réels ; ils sont portés k se dissimuler l'exploitation plus ou moins hypocrite de la crédulité publique, les abus qui se couvrent du nom et du crédit de la dévotion , le combat que livre sourdement à la société civile et laïque ce qui est tantôt un vice odieux, masque de tous les vices, et tantôt seulement un excès de zèle. Cette contre-partie de leurs plaintes, ces alarmes qui partent des rangs opposés, ne sont pas non plus sans fondement. C'est pourquoi, en un autre sens, l'on n'a pas tort de dire que le Tartuffe a été dans notre pays une garantie et une sauvegarde. Si les grands orateurs de l'Église au xvu^ siècle étoient dans leur droit en protestant contre le Tartuffe, IMolière, placé à un autre pôle d'idées et d'intérêts, étoit dans le sien en le faisant jouer. C'est là une lutte qui n'est pas près de finir et qui est presque toute l'histoire et toute la vie de notre civilisation.
Molière, que ne troublèrent ni les satires personnelles ni les censures publiques, paya bientôt en plaisirs la dette de reconnoissance qu'il avoit contractée envers le roi. Le 6 octobre 1669, il donna à Chambord, avec tous les ornements de la musique et de la danse. Monsieur de Pourceaugnac. «Si l'on croit, disoit Diderot, qu'il y a beaucoup plus d'hommes capables de faire Paurceaugnac que le Misanthrope, on se trompe, n Ce qu'il y a surtout à signaler dans cette pièce pour la biographie de Molière , c'est un retour offensif contre les médecins. La consultation de la scène xi est si vraie dans son exagération qu'on en trouve plus d'une presque aussi baroque et aussi plaisante dans le Journal de la santé du Roi rédigé par Valot, Daquin et
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F.igoii. On soiipnMiiK'roit volonliers (lue les consulUUions données à l'auguste sujet par les princes de la science contemporaine furent communiquées par quelque familier du château à Molière pour lui servir de modèle. Molière jouoit dans cette pièce le rôle du gentilhomme limousin : <( Vous n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grêle, noir...» C'est lui-même (jii'il dépeint ainsi : en effet, s'il se reprenoit à railler les médecins, ce n'étoit pas qu'il fût mieux portant; sa santé, au contraire, s'altéroit toujours de plus en plus.
Il fut pourtant encore l'âme du divertissement royal du mois de février 1670. C'est sur les indications du roi lui-même qu'il composa la comédie-ballet intitulée: les Amants magnifiques, qu'il ne représenta pas sur son théâtre et qu'il ne fit pas imprimer.
A Pâques de cette année, quelques changements qui méritent d'être rapportés eurent lieu dans la troupe du roi; Louis Béjart, âgé de quarante ans, prit sa retraite et reçut une pension annuelle de mille livres. C'étoit la première que la troupe constituât.* Quelques jours après, l'élève de Molière, le jeune Baron, qui avoit quitté Paris depuis les représentations de Méticerte en 1666, revint et eut une i)art dans la société. Molière engagea, en outre, Beauval et M"* Beauval sa femme, sortant de la troupe de campagne où Baron avoit été enrôlé. Il leur donna une part et demie, à la charge de payer cinq cents livres de la pension de Louis Béjart, et trois livres chacjue jour de représentation à Châteauneuf , gagiste de la troupe.
Le Ik octobre 1670, la troupe représenta à Chambord le
1. L'acte, passé par-devant M*" Levasseur, notaire, rue Saint-Honoré, le 16 avril 1670, existe. Voir la préface de l'Histoire de Molière, de M. Taschereau, édit. 1844.
Ceux qui ont pris part à cet acte sont: Molière, Armande Béjart, Madeleine Béjart, Debrie, M""" Debrie, Geneviève Béjart, La Grange, Du Croisy, La Thorillièrc et André Hubert, composant la troupe du roi, qui, depuis le départ de M"'= Duparc, c'est-à-dire depuis 1607, comptoit onze sociétaires, y compris Louis Béjart.
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Bourgeois gentilhomme. La gaieté de Molière, bien loin de diminuer à mesure qu'il avance vers le terme de sa carrière, devient au contraire plus étincelante. Une fantaisie exubérante se déploie dans le Bourgeois gentilhomme et grandit jusqu'à une sorte de lyrisme. « 11 faut admirer, dit M. Sainte-Beuve, ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique trèsfolle, très-riche, très-inépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque oi^i iMolière trempa au début. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y a entre la prose du Roman comique et tel chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais.* »
Louis XIV avoit fait construire aux Tuileries, sur les plans de Gaspard Vigarani, la vaste salle des machines destinées à la représentation de pièces à grand spectacle. Molière fut chargé d'inaugurer cette salle. La fable de Psyché, dont La Fontaine avoit fait un roman mis au jour l'année précédente, fut le sujet qu'il choisit; mais, comme le temps lui manquoit pour écrire la pièce tout entière, il prit pour collaborateur Pierre Corneille, qui avoit alors soixante-cinq ans. Quinault composa les vers destinés à être chantés. Lulli fit la musique. La tragédie-ballet de Psyché parut dans toute la splendeur de sa misé en scène en janvier 1671.
Il fallut faire de grands frais pour la transporter sur le théâtre du Palais-Royal. Voici les renseignements que nous offre à ce propos le registre de La Grange. Ces détails offrent par leur exactitude et parleur minutie même un certain intérêt : (( 11 est à remarquer, dit-il, que le dimanche 15 mars de la présente année 1671, avant que de fermer le théâtre, la troupe a résolu de faire rétablir les dedans de la salle qui avoient été faits à la hâte, lors de l'établissement, et à la légère; et que par délibération il a été conclu de refaire tout le théâtre, particulièrement la charpente, et de le rendre propre pour des machines; de raccommoder toutes les loges et amphithéâtre, bancs et balcons, tant pour ce qui regarde les ouvrages de
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menuiserie que de tapisserie, et ornements et commodités; plus, de faire un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'audit jour XV^ de mars, n'avoit été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages. De plus, il a été résolu de faire peindre lesdits plafond, loges et amphithéâtre, et généralement tout ce qui concerne la décoration de ladite salle, oi!i l'on a ajouté un troisième rang de loges qui n'y étoit point ci-devant ; plus, d'avoir . dorénavant, à toutes sortes de représentations tant simples que de machines, un concert de douze violons, ce qui n'a été exécuté qu'après la représentation de Psyché. Sur ladite délibération de la troupe, on a commencé à travailler auxdits ouvrages de réparation et dé décoration de la salle le XVI 11^ de mars, qui étoit un mercredi, et on a fini un mercredi XV d'avril de la présente année. La dépense générale s'est montée, en bois de menuiserie, charpenterie, serrurerie, peintures, toiles, clous, cordages, ustensiles, journées d'ouvriers, et généralement toutes choses nécessaires, à dix-neuf cent quatre-vingt-neuf livres dix sols. Les Italiens sont entrés dans la moitié de la 'dépense.
« Ledit jour, mercredi XV* d'avril, après une délibération de la compagnie de représenter Psyché, qui avoit été faite pour le roi l'hiver dernier et représentée sur le grand théâtre du palais des Tuileries, on commença à faire travailler tant aux machines, décorations, musique, ballets et généralement tous les ornements nécessaires pour ce grand spectacle. Jusqu'ici les musiciens et musiciennes n'avoient point voulu paroître en public; ils chantojent à la comédie dans des loges grillées et treillissées; mais on surmonta cet obstacle, et, avec quelque légère dépense, on trouva des personnes qui chantèrent sur le théâtre à visage découvert, habillées comme les comédiens... Tous lesdits frais et dépenses pour la préparation de Psyché, en charpenterie, menuiserie, bois, serrurerie, peintures, toiles, cordages, contre-poids, machines, ustensiles, bas de soie pour les danseurs et les musiciens, vin des répétitions, plaques de fer- blanc, ouvriers, fils de fer, laiton, et généralement toutes
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choses, se sont montés à la somme de quat.re mille trois cent cinquante-neuf livres un sol. ^x' * *
« Dans le cours de la pièce, M. de Beauchamp* a reçu de récompense, pour avoir fait le ballet et conduit la musique, onze cents livres, non compris les onze livres par jour que la troupe lui a données tant pour battre la mesure à la musique que pour entretenir les ballets. »
On peut se rendre compte, par ces détails, du changement qui s'étoit fait dans la condition de la troupe, et aussi du progrès de la mise en scène depuis f Illustre Théâtre et le jeu de paume de la rue de Buci. Psyché fut jouée le 24 juillet et n'eut pas moins de trente-huit' représentations. C'étpiten ce temps-là fcUn grand succès. ^{
Depuis plus de trois ans, Molière travailloit pour les divertissements de la cour. C'est à la ville qu'il donna (le 24 mai) les Fourberies de Scapin, oh il semble faire un retour vers l'Etourdi et les stratagèmes du premier Mascarille. Les souvenirs de sa vie errante et de son odyssée provinciale lui fournirent ensuite les portraits de la comtesse d'Escarbagnas et des personnages ridicules et impertinents dont elle forme sa cour. Il avoit appris à ses dépens à connoître ces importants de petite ville, ces hobereaux hargneux, ces arrogants fonctionnaires , tout ce monde si dur au talent qui n'a pas fait ses preuves; aussi, lorsque lé moment fut venu de les passer par les verges de la satire, il n'y manqua pas. La Comtesse d'Escarbagnas fut représentée à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671, pendant les fêtes qui célébrèrent le mariage de Monsieur, devenu veuf de Madame Henriette, avec la princesse palatine.
Après les Fourberies de Scapin et la Comtesse d'Escarbagnas , Molière revint à la haute comédie. Il avoit attaqué, au commencement de sa carrière, la pédanterie chez les femmes; il l'avoit attaquée sous sa forme passagère et accidentelle dans les Pré-