‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 48 sur 266 · Premier danseur de l'époque et maître à danser du roi · texte numérisé non relu

Premier danseur de l'époque et maître à danser du roi

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cieuses ridicules. Il voulut généraliser sa pensée et peindre le même travers dans ce qu'il a de durable et d'éternel. Il voulut montrer le foyer domestique envahi par les cuistres, autre espèce digne d'aller de compagnie avec les tartuffes et les empiriques. Il écrivit, dans la plus belle langue qui ait jamais été entendue au théâtre, les Femmes savantes.

Les deux pédants qui apportent le trouble dans la maison du bonhomme Chrysale, Vadius et Trissotin, n'étoient antres, suivant une opinion communément admise, que deux beaux esprits du temps fort en réputation : Ménage et l'abbé Cotin. Pour ce dernier du moins, l'allusion n'est pas douteuse. Molière avoit même donné d'abord à son personnage le nom de Tricotin. Le « sonnet à la princesse Uranie » et le « madrigal sur un carrosse » sont tirés textuellement des œuvres galantes de l'abbé académicien. L'abbé Cotin avoit eu le malheur de répliquer par des satires injurieuses aux satires de Boileau et de mêler Molière dans sa querelle. Voici, par exemple, quelques vers qu'il commit l'imprudence de diriger contre eux :

Despréaux, sans argent, crotté jusqu'à Téchine,

S"e.n va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Son Turlupin l'assiste, et, jouant de son nez,

Che le sot campagnard gagne de bons dinés.

Despréaux à ce jeu répond par sa grimace ,

Et fait , en bateleui-, cent tours de passe-passe.

Puis ensuite, enivrés et du bruit et du vin.

L'un sur l'autre tombant renversent le festin.

On les promet tous deux quand on fait chère entière,

Ainsi que l'on promet et Tartuffe et Molière.

11 n'est comte danois, ni baron allemand.

Qui n'ait à ses repas un couple si charmant;

Et dans la Croix-de-Fer eux seuls en valent mille

Pour faire aux étrangers l'honneur de cette ville.

Ils ne se quittent point. O ciel ! quelle amitié !

Et que leur mauvais sort est digne de pitié!

Ce couple si divin par les tables mendie.

Et, pour vivre, aux Coteaux donne la comédie.

Le pauvre abbé eut lieu de se repentir de s'être attaqué à plus forte partie que lui : son nom fut, pour le demeurant de sa

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vie et pour réternité, voué au ridicule. On est généi'alement d'avis qu'il y eut quelque excès de pouvoir dans les représailles exercées par l'auteur comique.

Molière ne put désabuser personne , s'il prit la peine, comme on le raconte, de prononcer une harangue pour détourner les spectateurs de chercher des personnalités dans son œuvre. Ce qui étoit parfaitement vrai, c'est qu'il n'y avoit pas identification complète entre Trissotin et son modèle. Lorsque celui-là cherche à obtenir par tous les moyens la main d'une jeune fille qu'il croit bien dotée , lorsqu'il renonce à ce mariage parce qu'il croit que la dot a disparu, Trissotin n'est plus l'abbé Cotin, qui étoit un vieillard engagé dans les ordres; ces traits ne l'atteignent pas. Trissotin n'est l'abbé Cotin que pendant quelques instants, mais la ressemblance en ce moment -là est irrécusable , et cela suffît pour qu'on puisse dire que les droits de la raillerie étoient, en effet, outrepassés. Ménage, désigné moins clairement, se tira d'affaire plus adroitement que son compagnon d'infortune; il ne parut pas accablé, refusa obstinément de se reconnoître dans le savant Vadius, et fit partout l'éloge de la comédie.

On trouve dans les Femmes savantes, à un plus haut degré ^ue dans toutes les autres pièces du théâtre de Molière, une intelligence saine et élevée de la famille. Philaminte, Henriette et Chrysale sont des types admirables : Philaminte est une maîtresse femme habituée à gouverner, et qui croit avoir sur son mari les droits de l'esprit sur la matière. Son ascendant est assez justifié par la force de son caractère. Malgré ses travers, elle a une vraie dignité et elle fait preuve d'un stoïcisme qui est au-dessus des coups de la fortune. Henriette est la plus aimable des filles à marier : c'est non pas sans doute la fiancée idéale que l'on rêve de la seizième à la vingtième année, mais celle que l'on voudroit rencontrer lorsque le moment est venu de choisir sérieusement une compagne de sa vie. Chrysale est foible, et son bon sens est un peu prosaïque, mais il a un si excellent naturel ! Que ne lui pardonneroit-on pas lorsqu'à la

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viR' irilenrietleet de Clitandre se lonant par la main, il s'écrie :

Ah ! les douces caresses ! "^

(A Ariste.)

Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses;

Cela regaillardit tout à fait mes vieux jours,

Et je me ressouviens de mes jeunes amours!

Cet intérieur de. bonne bourgeoisie est honnête et sympathique; rien ne lui manqueroit pour être tranquille et heureux, si une déplorable manie n'y exercoit ses ravages. 11 semble que cette belle et pure comédie ait été écrite à un moment oi^i la verve longtemps surexcitée du poëte s'étoit calmée et adoucie, et il est permis de supposer qu'un peu de repos, de bonheur, d'illusion, du moins, étoit alors rentré dans sa vie. Les Femmes savantes furent jouées sur le théâtre du Palais-Royal, le 11 mars 1672, et n'obtinrent qu'un succès d'estime.

A Pâques de cette année, il n'y eut d'autre changement dans la troupe que la réception à demi-part de Marie Ragueneau de l'Estang que venoit d'épouser La Grange.

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