DERNIÈRE OEUVRE ET MORT DE MOLIÈRE
Vers la fin de l'année pi'écédente, 1671 , les amis de Molière ménagèrent entre sa femme et lui une réconciliation. Cette paix tardive fit peut-être luire sur ses jours attristés quelques fugitifs éclairs de bonheur. Le désenchantement fut prompt sans doute. L'année 1672 le frappa rudement.
Le 17 février, d'abord, l'ancienne compagne de sa jeunesse, sa belle-sœur, Madeleine Béjart mourut. Madeleine fut portée en convoi en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, puis inhumée « sous les charniers de l'église Saint-Paul » par les soins, de Louis Béjart et de Molière. Son testament instituoit Armande sa légataire universelle, et Madeleine-Esprit Poquelin de Molière, sa nièce, par substitution. On voit, par l'inventaire qui a été
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découvert récemment, qu'elle laissoit un mobilier somptueux et dix-sept mille neuf cents livres en deniers comptants.
Le froid accueil que reçurent les Femmes savantes marqua le mois suivant, et comme Molière paroît avoir attaché un prix tout particulier à cette comédie, l'injustice du public dut lui être très-sensible.
Il devint père, le 15 septembre, d'un enfant qui mourut un mois après sa naissance.
Sa maladie s'aggrava et ses souffrances augmentèrent. On essaya en vain d'obtenir de lui qu'il renonçât au théâtre. Voici ce qu'on lit dans Cizeron-Rival : a Deux mois avant la mort de Molière, M. Despréaux alla le voir et le trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitié que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire s^ « Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devroit vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades; cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes : vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. — Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il y a un point d'honneur pour moi à ne pas quitter. — Plaisant point d'honneur, disoit en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie ! Quoi ! cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celle dont il se moque tous les joui's! Cela montre bien le peu que sont les hommes. »
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Boiloau ne coniprenoit que fort imparfaitement le caractère de son ann'. et malgré tonte sa philosophie h» jngcoit superliciellement. Il ne se rendoit pas hien compte de cette possession entière de l'auteur comique par la comédie, et de cette résolution obstinée de ne lâcher prise sur aucun poin^ et de rester inébranlable à son poste. Tout ou rien, c'étoit le mot de Molière; c'est toujours le mot de la passion. Molière s'étoit absolument donné au théâtre; il y avoit mis toute sa vie et tout son cœur. On a dit avec raison (pie, pour l'auteur comédien, pour l'acteur créant ses rôles, l'existence est double : les rêves de son esprit, qu'il traduit sur la scène chaque soir, deviennent une réalité à côté de la réalité; parfois, sans doute, il ne sait plus où est son véritable moi, où est l'illusion. On peut aller plus loin en parlant de Molière, et aflirmer que pour lui c'est à peine si entre ces deux existences une séparation subsistoit : la confusion étoit à peu près complète , et sa vie de théâtre, où tant de vérité se mêloit au mensonge, avoit presque totalement absorbé l'autre. Ce monde fictif, c'étoit le lieu où son âme habitoit. Comment pouvoit-on lui demander de le quitter? comment auroit-il pu s'y résoudre, malgré les promesses qu'on lui faisoit? comment se seroit-il laissé tenter et éblouir par les honneurs académiques auxquels on mettoit cette condition, lorsque la nature même n'étoit plus écoutée et lui adressoit d'inutiles avertissements et d'inutiles menaces?
Loin donc de se rendre aux conseils de ses amis, Molière prit le parti de jeter à la maladie croissante un défi direct, li voulut opposer au danger devenu plus pressant , une moquerie plus décidée. A bout de forces, exténué, il entreprit de railler sur le théâtre l'amour tyrannique de la vie, la crainte pusillanime de la mort. Lui qui étoit irrémédiablement frappé et qui se sentoit vaincu, il ne trouva pas de meilleur personnage à représenter qu'un homme bien portant, (jui tremble d<^ mourir et qui est le jouet et la victime de tous ceux qui exploitent ses terreurs. Ses ennemis ne l'avoient-ils pas traité luimême d'hypocondre? Eh bien! soit, il seroit hypocondre, mais
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avec cette différence que ce qu'il y aiiroii de fictif dans son rôle, ce seroit, non pas la maladie, mais la santé. Lorsqu'on se rappelle la disposition de corps et d'esprit où étoit Molière au moment où il composa le Malade imaginaire , cette pièce nous apparoît sous un jour nouveau. Tout y prend un autre sens, jusqu'aux petits vers du prologue :
Notre plus haut savoir n'est que pure chimère,
Vains et peu sages médecins ; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
La douleur qui me désespère.
Votre plus haut sa\oir n"est que pure chimère.
Le curieux passage de la scène ni du troisième acte, où Béralde, parlant de cet « impertinent de Molière, » dit : « 11 sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours... » a l'air d'une protestation publique. La folle cérémonie qui termine la pièce, cette fantaisie étourdissante, où l'ironie et la dérision sont montées au diapason le plus aigu , produit sur nous l'effet d'une danse macabre. Toute la comédie enfin se transforme en un drame étrange, téméraire, et le dénouement se perd dans le fantastique.
La première représentation du Malade imaginaire eut lieu le 10 février 1673, au Palais-Royal. Le 17 février, jour de la quatrième représentation, Molière se sentit plus souffrant. Il faut s'en tenir, pour les détails de cette dernière soirée, au récit de Grimarest qui a un caractère assez frappant de vérité : « Molière, dit-il, se trouvant tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, fit appeler sa femme à qui il dit, en présence de Baron : « Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et a de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui, que je (( suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun mo- « ment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut u quitter la partie. Je ne puis plus tenir contre les douleurs et (( les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche. ((Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu'un homme souffre (( avant que de mourir ! Cependant, je sens bien que je finis. »
(XXVIII DERMKHK OJ-UVRE
La Mdliriv (i lîaron riii'cnl \i\('intMil IoiicIk-s du discinirs do M. de Moliôir, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là et de prendre du repos pour se remettre. «Comment voulez-vous que je fasse? leur dit -il; il y a cin- « quante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre-, « que feront-ils si l'on ne joue i)as? Je me reprocherois d'avoir « négligé de leur donner du [)aiii un seul jour, le pouvant faire (i absolument. »
On a fait observer (pie cette raison, fort honorable sans doute, alléguée par Molière, n'étoit pas très-décisive, puisqu'il auroit pu aisément dédommager ces pauvres ouvriers. Maisr, de même que ce point d'honneur avec lequel nous l'avons vu tout à l'heure justifier un pareil refus, ce n'est là évidemment qu'un prétexte qu'il se donnoit à lui-même. Au fond, ce qui déterminoit sa résistance, c'étoit, nous le répétons, le pacte intime par lequel il avoit irrévocablement engagé sa volonté. Mais reprenons le récit de Grimarest :
(i 11 envoya chercher les comédiens, à ([ui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie. « Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et « vous pourrez rendre l'argent. » Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.
(( Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron , et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goCitoit. a Mais, ajouta-t-il, vous « me paroissez plus mal que tantôt. — Cela est vrai, lui répon-
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(( dit Molière; j'ai un froid qui me tue. » Baron, après lui avoir toucW les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais- Royal dans la rue de Richelieu , où il logeoit.^
(( Quand il fut dans sa chambre. Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu'elle n'en avoit. (i Eh! non, dit-il, les bouillons de ma feunne « sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingré- « dients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit mor- (( ceau de fromage de Parmesan. » Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir, (( Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve « volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; « il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. » Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière : « Voici, dit-il, (( du changement. » Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur, a Ne vous épouvantez point, lui (( dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cepen- « dant, ajouta -t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. » 11 resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes
1. Molière habitoit depuis six mois une maison de la rue Richelieu presque en face de la rue Mlledo.
cr.w CONCLUSION.
S(vurs; le sang qui sorloit i)ar sa Ixiiiclic en abondance réloufl'a. \insi . ([iiand sa fcinmc cl Baron rcnionlci'cnl, ils le Ironvèrent niorl. »
C'est nnc circonstance intéressante el sinj^iiiière que la présence de ces deux religieuses qui se trouvent là pour assister aux derniers soupirs de Molière. Lorsqu'il s'étoil trouvé mal, il avoit, comme le rapporte la requête à l'archevêque de Paris, demandé un prêtre pour recevoir les sacrements ; on en avoit envoyé chercher un. Les deux premiers ecclésiastiques auxquels on s'adressa, refusèrent leur ministère. Jean Aubry, le beaufrère du mourant, dut aller en faire lever un troisième qui n'arriva que lorsque Molière venoit d'expirer. Mais grâce à la présence des deux sœurs, qui rccevoient du comédien une charitable hospitalité, la religion ne fut pas absente en cet instant suprême; elle y fut, sinon dans ses ministres ofTiciels, au moins dans ses plus doux et plus pieux représentants. Aussi, ce fait inattendu, impossible à inventer, est- il digne d'attention et ajoute-t-il une grâce (entendez ce mot dans le sens que vous voudrez lui donner) à cette mort.
Molière mourut le 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au plus après avoir quitté le thécâtre. Il étoit âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Sa carrière comique, depuis les Précieuses ridicules jusqu'au Malade imaginaire, avoit été d'un peu plus de treize ans. Mais de combien de chefs-d'œuvre il avoit semé ce court espace!