‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 50 sur 266 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le comte de Bussy-Rabutin écrivoit, le 2h février 1673, au père Rapin , jésuite : « Voilà Molière mort en un moment ; j'en suis fâché. De nos jours, nous ne verrons personne prendre sa place, et peut-être le siècle suivant n'en verra-t-il pas un de sa

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fac^on. " « Deux siècles bientôt sont passés, remarque M. Bazin, et nous attendons encore, n Nous pourrions bien attendre toujours.

Quels que soient les vigoureux génies que l'avenir enfante, cette personnification originale de la comédie n'aura point, selon toute apparence, un second exemplaire. Une forme de l'art, l'une des plus vivantes et des plus savantes à la fois, restera incarnée en lui. 11 en a eu tous les dons, il en a récueilli tous les enseignements, il en a rencontré toutes les bonnes fortunes.

Créateur et observateur, il prend la nature humaine sur le vif, dans ce qu'elle a d'essentiel et d'éternel. Au sein de mœurs déterminées, qu'il reproduit fidèlement, il se trouve qu'il a écrit pour tous les hommes ; il demeure le contemporain des générations qui se succèdent. Il a créé un monde de types immortels : Tartuffe, Agnès, Harpagon, Alceste, M. Dimanche, George Dandin, Purgon, Diafoirus et tant d'autres, ne sauroient mourir : ils sont l'expression définitive de vices ou de travers qui ne disparoîtront pas.

Molière, par cela même qu'il a cette puissance d'élever et de généraliser les faits soumis à son observation, est un moraliste. Mais il ne dogmatise, n'enseigne directement ni ne prêche. Les leçons qu'il donne sont contenues dans les tableaux qu'il trace; il faut presque toujours les en tirer. La perfection morale n'existe guère dans ses créations non plus que dans le monde. Pour avoir la sagesse et la vérité complète, on est forcé d'opposer tantôt une peinture à une autre peinture , tantôt un personnage à un autre personnage : t' École des Femmes aux Femmes savantes. Don Juan au Tartuffe, Philinte à Alceste, Dorante à Lysidas. Le bien jaillit du conflit, le vrai ressort du contraste. Sa satire ne procède d'aucune doctrine, elle n'est faite, pour ainsi dire, que de clairvoyance. Aussi toutes les aflirmations résolues, rigoureuses et exclusives n'y trouvent point leur compte, et les écoles extrêmes, dans leurs représentants sincères, lui ont-elles toujours été opposées et hostiles.

Si l'on isole telle ou telle de ses créations, il est facile de

(x\xn CONCLUSION.

(loiuuM- à .Molii'ir la physioïKiiviic (|iir l'on veut. Les uns en ont l'ail lin simple courlisan, un insliunient. docile de la politique roxale. Les autres en ont l'ait un précurseur révolutionnaire, un jacobin achevé, comme disoit Caniillo Desmoulins. Chaque admirateur ]H'ut se flatter d"y découvi'ir ce qui est le plus analogue à son propre esprit. 11 semble, en effet, dans la variété de ses attaques, servir des passions qui n'existoient pas de son temps. Mais Molière est réellement impartial ; il prend les vices et les ridicules partout où il les trouve. S'il a souvent flagellé rhomme de cour, il l'a mainte fois aussi relevé et défendu, notamment par la bouche de Clitandre, dans les Femmes savantes. Il a. raillé également la noblesse, la bourgeoisie et les classes populaires: Dorante ne vaut pas mieux que M. Jourdain, M. de Sotenville que Sganarelle, M'"'^ la comtesse d'Kscarbagnas que les filles de Gorgibus. Ses types populaires ne sont nullement flattés; ils sont caractérisés par la niaiserie, la servilité, la poltronnerie et la convoitise: Pierrot, par exemple, dans Don Juan, Lucas, dans le Médecin maUjrè lui. Si Molière nous paroît avoir eu certaines visions de l'avenir, ces visions étoient dues à l'étonnante perspicacité de son regard, nullement à l'esprit de prophétie. 11 n'est pas du tout ])hilanthrope et humanitaire à la façon du temps présent. On peut dire seulement de lui avec M. Sainte-Beuve : « 11 considéroit volontiers celle triste humanité comme une vieille enfant et une incurable qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en l'amusant, Molière, ajoute l'éminent critique, aujourd'hui que nous jugeons les choses à distance et par les résultats dégagés, nous semble beaucoup plus agressif contre la société de son temps qu'il ne crut l'être. C'est un écueil dont nous devons nous garder en le jugeant. Plante avoit-il une arrière-pensée systématique, quand il se jouoit de l'usure, de la prostitution, de l'esclavage, ces vices et ces ressorts de la société ancienne? »

Une des manies les mieux caractérisées de notre époque, c'est précisément de ne pouvoir rencontrer dans le passé la satire et l'ironie sans supposer aus.siiôt une intention de renversement et

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de bouleversement social. En résumé, artiste dominé et possédé par son art, Molière n'a négligé aucun des éléments de comédie que lui offroient la vie et le monde. 11 a cherché partout des modèles. Ni classes ni catégories n'ont été épargnées par lui. S'il les prend tour à tour en pitié ou en mépris, en amour ou en haine, c'est pour les mieux comprendre et les mieux peindre. On s'abuse lorsqu'on lui prête d'autres préoccupations et d'autres calculs.

Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit de sa vaste lecture et de ce que le prince de Condé appeloit son érudition. ((Je ne m'ennuie jamais avec Molière, disoit ce prince: c'est un homme qui fournit de tout; son érudition, son jugement ne s'épuisent jamais. » Les grands écrivains, surtout les grands écrivains classiques, sont ceux qui donnent une forme définitive à ce qui a été dit avant eux. Molière, autant que personne, a joui de ce privilège. Mais il joint à cette puissance d'absorption, si l'on peut ainsi parler, une puissance d'invention . dont bien peu, parmi les plus grands écrivains classiques, ontl été doués. Ce qu'il répète, traduit, imite, ne fait que s'ajouter à ce qu'il invente. Son esprit créateur domine et vivifie les matériaux qu'il emprunte. 11 leur donne ainsi une nouvelle et incomparable valeur. Du cuivre qu'il dérobe, il fait de l'or.

On diroit plus justement peut-être que son observation ne se contente pas du présent et qu'elle cherche à faire son propre butin de l'expérience des siècles : (( Y a-t-il, après tout, moins de génie, remarque M. N isard, à reconnoître la nature dans l'auteur qu'on lit que dans l'original qui passe? »

Molière s'est maintenu en possession du domaine entier de la comédie dont Boileau auroit voulu lui supprimer au moins la moitié en le renfermant dans les hautes régions. Chacun a présent à la mémoire ces vers trop célèbres de l'Art poétique :

Étudiez la cour, et connoissez la ville : L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix,

crxMv CONCLUSION.

Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures

Il n"eùt point fait souvent grimacer ses figures.

Quitté pour le bouffon l'aptréable et le fin.

Et sans honte à Tércnce allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe.

Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope. ^-

Ce jugement étoit déjà contesté au temps où Boileau exerçoit une autorité presque absolue sur la littérature françoise. Népomucène Lemercier s'exprimoil ainsi: «Boileau, dans ce paseage, reproche à Molière d'avoir composé ses tableaux pour l'universalité des hommes, de ne s'être pas gêné dans un cadre rétréci où n'eussent comparu que des personnages pris dans une haute classe peu nombreuse, et d'avoir fait dialoguer les siens, nonseulement pour instruire les lettrés et les gens de cour, mais pour corriger la multitude entière. Où voit-il grimacer les figures du peintre? Est-ce lorsqu'il prononce avec énergie les traits et les gestes des manants grossiers qu'il copie si naïvement? Entre lui et son juge, ne me fierai-je pas sur cette matière à la justesse du comédien philosophe? L'un vivoit studieux et retiré dans un cercle d'amis littérateurs; l'autre multiplioit par son état et pour son art les relations avec la grande, la moyenne et la petite société. Son coup d'œil saisissoit une foule innombrable de bizarreries que Boileau n'avoit pu même entrevoir ni soupçonner. Ce qui lui semble faux et outré dans les peintures de Molière n'y est qu'original et vigoureusement tracé. La fore»; n'est pas l'exagération; et qui descendra des plus nobles maisons dans l'intérieur de la dernière bourgeoisie et au-dessous d'elle encore, verra des contrastes plus marquants et plus tranchés que ceux qu'il envisage à la .scène comme de folles caricatures. Voilà ce que Molière savoit mettre en relief; voilà d'où rejaillit en lui le boulTon pour lequel on le blâme de quitter l'agréable et le fin qu'il traitoit en son lieu mieux que Térence mêine et mieux que personne. Le poëte latin ne fut que naturel et d'une élégance exquise. L'auteur françois lutta victorieusement avec ses grâces et sa finesse, et l'emporta de plus par le feu, la vigueur et le coloris. Lui seul nous donne l'idée de ce

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Ménandre tout entier, dont César ne retroiivoit qu'une foiblc moitié dans Térence. Mais Boileau ajoute :

Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe, Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.

Eh ! tant mieux s'il ne s'y fait plus reconnoître ! Auroit-il usé de toutes les ressources de son art, s'il n'avoit eu le secret de se varier ainsi? Devoit-il produire une fable commune et basse sous les mêmes formes qu'un sujet rare et noble? devoit-il confondre les tours patibulaires de deux vils fourbes et l'avarice imbécile de deux crédules barbons avec les mœurs d'Alceste, avec la fatuité de deux jeunes seigneurs et d'un courtisan bel esprit? Ici, les ressorts de la haute comédie ont l'aisance, la simplicité, le lustre qui lui conviennent; là, les ressorts de la seconde ont toute la vivacité, le vernis brillant et l'impulsion excessive qui pousse au dernier terme l'extravagante gaieté du sujet. Molière a forcé le comique à la manière d'Aristophane. Nos auteurs froids et tempérés blâmeront plus facilement leur vigueur chaleureuse qu'ils ne parviendront à nous faire rire autant qu'eux en les imitant, »

« La critique de Boileau, ajoute M. Géruzez, auroit quelque fondement si Molière eût mêlé dans ses chefs-d'œuvre le bouffon au comique noble, mais par quelle sorte de contagion les Fourberies de Scapin et la Comtesse d' Escai^bagïias pourroient-elles aller corrompre la beauté dans les pièces où elle se trouve sans alliage, et enlever ainsi à Molière la palme qu'aucun poëte comique n'osera lui disputer? »

Boileau, en cet endroit de l' Art poétique , parle en théoricien littéraire ; il prétend soumettre la comédie aux règles sévères qu'il cherche à imposer au poëme en général , et il ne se rend pas compte de la vie propre de cet art distinct et complexe. Molière étoit trop à même d'apprécier ce qu'il y avoit d'inexpérience dans les conseils du critique pour en être ébranlé. En communication constante avec le public et avec des publics divers , il savoit ce qu'il faut pour attacher les hommes et pour

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les rebuter. 11 étoit directeur de théâtre et acieur on même lemps que poëte, et il ne pouvoit faire abstraction du milieu où son œuvre alloit se produire.

Directeur de théâtre, il avoit une entente extraordinaire de la mise en scène. Il sullil, pour s en convaincre, de se rappeler ces grands spectacles qu'il organisoit si promptcment, de songer à Psyché, par exemple; il sullit de voir encore avec quelle fécondité de ressources il adapte ses compositions aux exigences des fêtes royales. C'est là une aptitude que son œuvre révèle d'abord. Il étoit en même temps acteur de premier ordre; un grand nombre de témoignages le constatent. « Les anciens, disoit un journal peu de temps après sa mort,' n'ont jamais eu d'acteur égal à celui dont nous pleurons aujourd'hui la perte; et Roscius, ce fameux comédien de l'antiquité, lui auroit cédé le premier rang s'il eût vécu de son temps. C'est avec justice qu'il le méritoit : il étoit tout comédien depuis les pieds jusqu'à la tête. Il sembloit qu'il eût plusieurs voix : tout parloit en lui; et, d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tête, il faisoit plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dire en une heure. » Cette réunion ou plutôt cette plénitude de talents fit la force de Molière; et c'est à cela aussi que son théâtre doit d'échapper à toutes les vicissitudes et de ne vieillir pas.

La même variété, qui est un des grands caractères de son invention , se déploie dans la forme de ses œuvres. Molière n'a dédaigné aucune des traditions de l'art comique; il a renouvelé et rajeuni celles qui commençoient à tomber en désuétude: la farce, la comédie héroïque, la pastorale; il a perfectionné celles qui étoient florissantes, et il a introduit des innovations considérables; c'est lui qui mit à la mode les comédies-ballets. II a fait, comme nous avons dit, jusqu'à un charmant libretto d'opéra comique : le Sicilien ou l'Amour peintre réunit toutes les meilleures conditions du genre.

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