CARACTKRES DE L AUTEUR COMIQUE
L'auteur comique poursuit le but commun proposé à tous les^arts : peindre l'homme et exprimer la nature humaine: il atteint ce but par les moyens qui lui sont propres, c'est-àdire à l'aide d'une fiction dialoguée et de personnages agissants et parlants. Tandis que l'auteur tragique ou dramatique a pour domaine les parties à la fois les plus élevées et les plus orageuses de l'homme et de l'humaine nature , l'auteur comique s'attache surtout à en exprimer les faiblesses et les vices, à en peindre les manies et les ridicules. Il doit moins idéaliser; son premier devoir est la vérité, la vérité impitoyable et presque toujours ironique. Il faut donc qu'il ait jeté sur le monde le coup d'œil le plus ferme et le plus perçant et que, malgré les dures leçons de l'expérience et les souffrances qu'apporte presque inévitablement la science redoutable de la vie, il ait conservé la gaieté, ce don précieux accordé à un si petit nombre de races'et à un si petit nombre d'esprits. Sous peine
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de manquer aux conditions du genre comique, il est tenu d'envelopper, de voiler, avec sa gaieté communicative, les spectacles presque toujours affligeants, les enseignements presque toujours cruels que nous offre le jeu des passions. Son attendrissement et son indignation doivent également tourner au rire. Une belle humeur enjouée est, pour ainsi dire, la région où son imagination se déploie.
Sa faculté maîtresse, c'est l'observation; il sait voir et fixer, fixer dans le sens le plus énergique du mot : saisir l'objet, l'arrêter, le rendre immobile et par là se l'approprier. La chose la plus fugitive : le geste, l'accent, l'expression changeante de la physionomie, lorsqu'elle tombe sous sa vue, est prise au passage et retenue pour quelque peinture immortelle.
L'observation, chez l'auteur comique, ne se borne pas à analyser, à relever une suite de traits opars pour en former un portrait; à collectionner des détails et à les rassembler de manière à constituer un type ou un caractère. L'observation, pour être véritablement puissante, doit être créatrice : elle transforme tout ce qu'elle touche et l'élève du particulier au général. Les personnages qu'elle fait passer devant nos yeux sont des individus vivants, et pourtant ils ne sont pas copiés, ils n'ont pas eu d'originaux qu'on s'est borné à représenter ; on ne les retrouveroit pas dans la vie réelle. Ils résument en eux des catégories entières, des familles humaines; ils joignent une vérité universelle à une vérité relative. Ils ne ressemblent nullement à des êtres abstraits, allégoriques, symboliques'; ils possèdent bien toutes les parties de l'âme, pour ainsi dire, tandis que les personnages allégoriques n'en possèdent qu'une seule; si l'auteur comique met en scène un hypocrite, un jaloux, ils auront une existence individuelle ; ils seront certain hypocrite, certain jaloux, de telle sorte que le même vice, le même ridicule puisse être indéfiniment reproduit sans qu'une image soit conforme à l'autre. Ils ont néanmoins quelque chose de l'hypocrisie absolue, de la jalousie absolue; ils participent, puisqu'il n'est donné à une créature mortelle, de la nature
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imniiiablo et clei'iiollo ûv l'iumianitr. Ils ont un nom propre, et pourtant leur nom devient un nom généritiue, un substantif commun; ils ont une date bien marquée, et ils ne yieillissent pas; ils ont une patrie, et ils sont compris et reconnus dans tous les pays. La réalité est transfigurée; l'observation est doublée d'invention.
Le génie comique, plus encore que le génie tragique, est impersonnel. L'auteur peut entrer parfois dans les types qu'il crée, mais ces types ne deviennent jamais de simples masques qui ne couvrent que le moi du poëte. Il vit de la vie de ses personnages; il s'identifie avec chacun d'eux; mais loin de se substituer à chacun d'eux, c'est lui qui se diversifie à l'infini, qui prend et revêt successivement la casaque et l'âme de tout le monde, qui adopte tour à tour les manières les plus opposées de voir, de sentir, de juger; plus prompt aux métamorphoses que le Prêtée de la fable antique.
Ainsi, pour être véritablement supérieur, il n'aura pas de parti pris d'avance, de partialité décidée dans les luttes de son temps. Partial, il pcrdroit la netteté de la vue; la vérité des tableaux seroit altérée; il peindroit ses amis et ses adversaires, les uns plus beaux, les autres plus laids que nature. Son impartialité ne sera pas toutefois de l'indifférence, mais plutôt une sorte de partialité mobile; il attaquera à la fois les retardataires du passé et les vices inquiétants, les brillants travers, les entraînements périlleux vers lesquels la société incline ; il les attaquera dans les types qui surgiront à ses yeux, et dont il semblera partager les passions et les vices mômes.
Il ne doit pas non plus occuper une place trop précise dans la hiérarchie sociale, il ne doit appartenir ni à une caste ni à une classe. Lorsqu'il peint les ridicules des grands, on s'imaginera volontiers qu'il sert les rancunes des petits. Lorsqu'il peint la bassesse des petits, on s'imaginera ([u'il flatte l'orgueil des grands. Il n'est ni de la noblesse, ni de la bourgeoisie, ni du peuple, ou plutôt il est tour à tour patricien, bourgeois, paysan.
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De même, il parlera tous les langages; son style changera avec chaque personnage et s'accommodera au rang, à l'âge, au caractère, à la profession. La fameuse maxime attribuée à Buflbn :* «Le style, c'est l'homme, » se trouve avec lui complètement en défaut, puisqu'il aura tous les styles.
Comme il crée avec des moyens particuliers , un théâtre et des acteurs, il faut qu'il connoisse parfaitement ces instruments de son art, qu'il les ait toujours en vue et comme sous la main. Par conséquent, l'auteur comique de premier ordre sera en même' temps comédien ou tiendra à la scène par une étroite habitude. C'est -du moins ce qu'on a vu presque toujours. Quand il travaille, pour ainsi dire, sur le théâtre, ses œuvres prennent un caractère plus tranché : elles offrent plus de vie et de- mouvement; ses personnages ont en quelque sorte de la ctiair et du sang, et ne sont jamais de vains fantômes. L'auteur comique, lorsqu'il est placé dans cette situation favorable, se distingue plus nettement de l'écrivain, du discoureur spirituel ou du poëte proprement dit.
A toutes ces conditions qu'il doit réunir, ajoutez que, soulevant d'ordinaire par la nature de ses œuvres de nombreuses hostilités et une vive opposition, il ne sauroit aller bien loin dans sa carrière s'il n'a pas, avec son génie, le courage, l'énergie, la persistance indomptable ; si même il n'est armé de prudence et de souplesse, s'il rie sait pas se faire des protecteurs et les intéresser à la liberté dont il a besoin.
Combien d'esprits ont pu remplir à peu près ces conditions difliciles et approcher plus ou moins de cette conception idéale du génie comique, depuis que les règles de l'art ont été données par la Grèce? Passons en revue quelques-uns des plus illustres représentants de la comédie. Avant de faire apparoître Molière, il est utile de montrer rapidement quelques-uns de ses plus grands précurseurs.