XIV LES GRANDS COMIOUES
LES GRANDS COMIQUES U E l'aNTIQUITÉ.
Le premier nom éclatant que nous offre l'antiquité, c'est celui du grec Aristopliane. Aristophane, doué d'une verve incomparable, commence par imposer à la muse comique les plus âpres combats. 11 l'arme tout d'abord du fouet de la satire; il lui fait servir les passions politiques, les haines personnelles. Il dirige ses coups contre la démocratie triomphante. Il trahie dans la fange Cléon, Socrate, Euripide, les hommes et les dieux. Les conseils du gouvernement ont leurs parodies dans i Assemblée des femmes, les tribunaux dans les Guêpes, les philosophes dans les Nuées , les poètes et les concurrents se disputant les prix académiques dans les Grenouilles, les adorateurs de l'argent dans Plutus. De son temps, les droits de la comédie sont sans limites. Aristophane est excellent poëte , il a des ressources inépuisables dans l'imagination ; il a la gaieté et le rire. 11 parle une langue exquise, nette et vive, pleine de vigueur et de feu. 11 lui fallut à coup sûr du courage, pour braver les préjugés populaires, railler les pouvoirs de la république, ridiculiser les favoris de la foule; on raconte qu'il fut obligé de jouer lui-même un rôle dont n'osoit se charger aucun acteur. Par toutes ces qualités, il est un des maîtres de l'art comique. Il ne pouvoit toutefois servir de type éternel. Le genre, tel qu'il le pratiqua, naquit de circonstances particulières à la démocratie d'Athènes. Il en résulte deux grands défauts : d'abord, pour déguiser ou faire passer ses attaques passionnées, il est obligé d'inventer des bouffonneries extravagantes. On a très-justement comparé, sous ce rapport, Aristophane à notre Habelais. Les défauts de l'un expliquent ceux de l'autre : même badinage cynique, même bizarrerie, le monde renversé, de monstrueuses mascarades, ayant pour but de dissimuler la hardiesse de la
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pensée, ou du moins, chez Aristophane , d'obtenir à tout prix l'absolution par le rire. Un autre inconvénient du genre, c'est le caractère d'actualité transitoire dont ces satires sont nécessairement empreintes. Les comédies d'Aristophane ont surtout aujourd'hui un intérêt historique. C'est moins l'homme de tous les temps qu'on y cherche, que l'homme d'Athènes à une certaine époque, environ quatre cents ans avant l'ère chrétienne. C'est une comédie locale qu'on y voit jouer, et non tout à fait la comédie humaine.
Ce caractère de vérité universelle qui manque aux œuvres d'Aristophane, on s'accorde généralement à reconnoître qu'il appartenoit à celles de Ménandre. Ménandre ne fit plus du théâtre une succursale de V agora. Il étudia le cœur humain et il en tira tous ses effets et toutes ses leçons. « Quand le doux langage des Grecs étoit dans toute sa fleur, dit un Romain, Ménandre étoit à Athènes le maître de son art : il a donné la vie humaine en spectacle aux vivants eux-mêmes, et ses écrits en ont pour toujours consacré le tableau. » Mais les cent cinq comédies de Ménandre sont perdues. Les théologiens du Bas-Empire 'l(5s sacrifièrent aux scrupules d'une piété aveugle; les empereurs byzantins, dont ils dirigeoient l'esprit, firent rechercher, condamner et brûler ces chefs-d'œuvre, si bien qu'il ne nous en est point parvenu un seul. Il n'en reste rien que des vers épars çà et là dans les ouvrages de l'antiquité, et de courts extraits donnés par les recueils des compilateurs. Il suffît des témoignages d'admiration unanime que les siècles nous ont transmis pour proclamer que Ménandre étoit un grand poète et un glorieux représentant du génie comique. Mais peut-on dire qu'il répondit complètement au portrait idéal que nous nous formons? Il y a lieu d'en douter. Quoiqu'il soit fréquemment cité par les écrivains de la Grèce et de Rome, il ne paroît pas que Ménandre ait créé des types qui soient demeurés l'expression éternelle d'un sentiment, d'un vice, d'une passion; il n'a pas perpétué dans la langue des noms de personnages qui aient servi à définir des catégories entières, et dont on ait fait
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des adjectifs, des verbes; ce qui est la plus haute preuve* d'une puissance et d'une influence supérieures. Il vint à une époque où une culture littéraire très-raflinée enlevoit peut-être quelque chose à l'élan et à l'énergie de la conception. 11 n'eut certainement ni la verve, ni l'audace, ni l'originalité d'Aristoi)hane. Il ne faudroit pas s'autoriser de la perte de ses écrits pour l'élever au rang suprême. Ce seroit, en l'absence des monuments qui permettroient de l'apprécier en connoissance de cause, tomber dans un excès d'enthousiasme arbitraire.
Le théâtre latin enrichit de deux grands noms les fastes de la comédie.
Plante, qui fut, dit-on, acteur et directeur d'une troupe de comédiens en même temps que poëte, est un vigoureux génie, un peintre audacieux de la société romaine. Il a mis aux mains les deux camps ennemis qui divisoient cette société; il a engagé la lutte entre les maîtres, les pères de famille, armés de droits absolus, d'une part, et les fds dissipés, les courtisanes, les esclaves, d'autre part; il a décrit- avec une effrayante énergie la guerre que ces deux fléaux, l'esclavage et la prostitution, introduisoient dans ^le monde antique. Plaute, par sa hardiesse, par sa verve originale, est proche parent d'Aristophane; mais le champ ouvert à la satire étoit fort circonscrit par les mœurs romaines. Plaute a, d'ailleurs, la rudesse du prolétaire et du soldat; interprète de la gaieté plébéienne, il ne ménage point les coups; il attaque les vices, les sottises, les bassesses, avec une sorte de brutalité. Dans Aristophane, on sent l'atticisme jusque dans la bouffonnerie. Plaute, dans sa jovialité intempérante, est trop exclusivement du peuple; il jette à pleines mains les facéties, les quolibets, les lazzi, les calembours, les équivoques; et trop souvent aussi il dégrade la scène comique.
C'est toujours le défaut contraire que, depuis César, on a reproché à Térence. Térence suit Ménandre; il peint les sentiments généraux, les penchants naturels, les passions communes à tous les temps. Térence voit plus favorablement que
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Plaute la nature humaine. 11 est moins rude; il répand sur ses tableaux une teinte de délicatesse morale qui manque à son devancier. Il mêle toujours l'attendrissement et la gaieté : sa comédie a ce sourire trempé de larmes qu'Homère a donné à Andromaque, et que l'on a comparé aux rayons du soleil se glissant à travers les gouttes de pluie. 11 nous charme par une vive sensibilité, et il s'élève parfois, dans certains rôles, à une gravité éloquente. La forme, chez lui, est surtout exquise : fils udoptif de l'aristocratie lettrée, il a la politesse et l'élégance patriciennes. Né à la plus belle heure de la langue latine, il possède la clarté et la pureté, et même ce que Montaigne nomme (( la mignardise et les grâces » du style. C'est avant tout un écrivain. 11 lui faut des lecteurs plutôt que des spectateurs. Ses œuvres, dont les fines beautés se révèlent peu à peu et lentement, s'accommodent mieux du livre que du théâtre. Ses personnages n'ont pas cette vie complète que les vrais ^
poètes de la scène donnent à leurs personnages. Ils sont le produit artificiel d'ime combinaison savante de l'esprit; ils ne se présentent pas avec le caractère en quelque sorte concret des visions du génie observateur. Térence est imparfaitement doué de puissance créatrice et n'a point dérobé, comme Prométhée, le feu du ciel. Littérateur plus parfait que Plaute, il lui est inférieur comme auteur dramatique. Les deux grands comiques romains se placent du reste au-dessous des deux grands comiques grecs dont nous venons de parler.^
Ni dans le monde grec, ni dans le monde romain, nous ne trouvons le poëte hors ligne, l'artiste souverain et accompli à qui nous voudrions décerner le sceptre comique. Mais si nous