‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 51 sur 266 · I. Le Mercure yalanl, 1" année, t. IV, p · texte numérisé non relu

I. Le Mercure yalanl, 1" année, t. IV, p

CONCLUSIOxX. ccxxvii

Le style de Molière est par excellence le style de la comédie. Aussi n'a-t-il pas toujours été compris ni bien apprécié par les littérateurs purs et les écrivains à périodes. C'est au théâtre qu'il faut le juger, de même que l'effet d'une fresque doit être apprécié dans le monument pour lequel elle est peinte. Là, tous les défauts qu'on lui a reprochés disparoissent et ses qualités rcssortent à merveille. Il donne à la pensée un relief admirable ; il la formule d'une manière saisissante et définitive. C'est pour cela qu'il a mis en circulation tant de vers qui sont devenus des proverbes, tant de sentences qui ne sauroientplus s'oublier, tant de mots naïfs ou plaisants qui ont cours dans la conversation et que chacun emploie, sans savoir toujours à qui il en est redevable. Aucun poëte n'a frappé, pour ainsi dire, une si grande quantité de cette monnoie qui ne se démonétise pas.

Une faculté non moins remarquable du style de Molière consiste à se faire exactement celui du personnage qui est représenté. Il varie avec l'âge, le caractère, le rang, la profession. L'allure même de la phrase change complètement, selon qu'on entend un vieillard, un homme jeune et vif, un type de la haute société ou de la petite bourgeoisie. Chaque fois qu'un personnage doit faire usage d'un vocabulaire à part, il l'emploie avec une perfection incroyable : quelle prodigieuse vérité , par exemple, dans le langage de Tartuffe! Il en est de même de la langue spéciale de chaque profession. Molière s'en sert avec une exactitude qui porteroit à croire qu'il les a exercées toutes. M. Castil-Blaze a fait un livre pour prouver que Molière connoissoit à fond la musique, et qu'il a parlé la langue musicale la plus correcte et la plus savante. Un jurisconsulte a démontré que Molière devoit nécessairement avoir étudié le droit civil, pour en employer les termes avec tant de justesse et de précision. Un autre nous a appris combien le jargon des médecins de Molière parodie adroitement et fidèlement celui des docteurs de cette époque; et l'on s'accorde du reste à reconnoître qu'un médecin a pu seul lui fournir les éléments de ses consultations burlesques. Les mêmes recherches pourroient avoir lieu

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pour tous les autres gens d'état ou de métier (ju'il a mis en scène; elles obtiendroient un semblable résultat. Bien plus, lorsqu'il fait parler des paysans, Molière leur attribue à chacun leur dialecte. Si leur origine n'est point déterminée, ces paysans parlent le patois de l'Ile de France et du Valois, tel qu'il est encore et tel qu'aux environs de Dammartin et de Senlis on peut l'entendre aujourd'hui. Languedociens, Provençaux, Limousins, Picards, ils s'expriment en véritables habitants de leurs provinces. A une chose toutefois l'on reconnoît cpie la même plume a écrit tous ces rôles, c'est qu'il y a dans tous la même netteté et la même fermeté d' expression : enfants du génie, les personnages même les plus modestes voient clairement dans leurs pensées et ne manquent jamais de bien dire ce qu'ils sentent à propos.

Molière a, comme Shakespeare, et en dépit du maître de philosophie de M. Jourdain, non pas deux, mais trois modes de langage: les vers, la prose, et les vers blancs qui forment un terme moyen entre la prose et les vers.

Il a manié le vers françois avec une puissance incomparable, il l'a presque seul véritablement dompté et l'a assoupli à toutes les exigences du dialogue comique. Le peu d'efforts qu'il lui en coûtoit pour cela, émerveilloit Boileau, et à bon droit lui faisoit envie. On connoît les vers que le critique adresse au poëte au début de la deuxième satire :

Rare et sublime esprit dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts. Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, Enseigne -moi, Molière, où tu trouves la rime. On diroit, quand tu veux, qu'elle te vient chercher; Jamais au bout du vers on ne te voit broncher; Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse. A peine as- tu parlé qu'elle-même s'y place.

Boileau n'avoit donc pas eu besoin de lui enseigner, comme à Racine , « à faire diflicilement des vers faciles. » Molière pos-

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sédoit naturellement, par la vigueur et la clarté de son génie, un pouvoir absolu sur notre langue rebelle.

Depuis longtemps, on a fait la remarque que Molière mesure souvent sa prose et écrit en vers blancs d'égale ou d'inégale longueur. Le Sicilien est presque tout entier dans ce mode : ainsi les scènes d'amour de l'Avare, les monologues de Georges Dandin, certaines scènes du Festin de Pierre. Il n'en est pas de même dans les Précieuses ridicules, la Critique de l'Ecole des Femmes ou l'hnpromptu, ni dans le Bourgej)is gentilhomme , le Malade imaginaire, le Médecin mcdgré lui, Pourceaugnac , etc. Nous ne saurions être de l'avis de La Harpe et de Génin, qui supposent que Molière, après avoir mis la mesure, se proposoit de mettre la rime, mais qu'il n'en eut pas le temps, comme si la rime pouvoit se coudre après coup comme une broderie à un pourpoint. Molière, en introduisant ce rhythme adouci là où il l'a fait, a agi à notre avis intentionnellement, et en vertu d'un système parfaitement logique. Lorsque le sentiment l'exige, la prose doit prendre des ailes; pourquoi ne se rapprocheroit-elle pas quelquefois de la forme poétique? Quoi de plus juste qu'un opéra comique, par exemple, soit écrit en vers blancs et que la partie qui n'est pas en musique continue du moins d'être assujettie à une certaine cadence? Shakespeare passe de la prose aux vers blancs et des vers blancs aux vers rimes, suivant le ton de la scène et le mouvement de l'action. Molière ne mêle pas la rime et la prose; le rhythme qu'il imprime par moments à celle-ci reste un secret de l'écrivain , et peut-être un instinct de l'artiste.

On a vu au courant de cette biographie si Molière a réuni les qualités morales qui doivent accompagner le génie comique pour qu'il accomplisse sa destinée; s'il eut la souplesse et l'énergie, la prudence et la hardiesse, la persévérance indomptable. Ces qualités ne sont pas les seules qu'on doive lui reconnoître. On a longtemps célébré sa vertu qui égaloit, disoit-on, son génie. C'est la thèse de Champfort et de Lemercier. J.-J. Rousseau autrefois, M. Weiss récemment, ont alTn-mé, au contraire.

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