‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 86 sur 266 · ACTE I, SCÈNE I I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I I

Au reste, mon amour, quand je l'ai t'ait j)aroître. N'a point été mal vu des yeux qui l'ont lait naître; Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il se va préparer : C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions.*

MASCARILLE

Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.

(A. part.)

Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire?

LÉ LIE

Hé bien ! le stratagème ?

MASCARILLE

Ah ! connue \ ous courez !

Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. .l'ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse. Mais si vous alliez...

l.ÉLIK.

Où?

C'est une foible ruse, .l'en songeois une...

Var. Pour frustrer mon rival de ses prétentions (1682).

lui prodigue et douceurs et caresses; Mascarille feint-il un moment de désapprouver sa passion, il prend avec lui le ton de l'humeur et même de la menace. Mais quand l'artificieux valet, dépouillant une sévérité qui ne lui est pas naturelle, invite son jeune maître à se moquer des sermons d'un vieux barbon de père, notre amoureux alors s'écrie :

Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir! Que voilà bien le langage et la marche de la passion! (Auger.)

l/KTOrUDI.

LÉLl 1-.

Et quelle ?

MASCARI l.l.E.

mie

ii'iroit

pas bien.

Mais

ne

poui

ricz-

-VOUS pas...?

i.Ki.ii;.

Quoi?

MASCARI I.LE.

^'ous nt

})0urnez

rien

Parlez avec Anselme.

l.liLIH.

Et que lui puis-je dire?

Il est yi-ai, c'est tomber d'un mal dedans un pii-e. 11 faut pourtant l'avoir. Allez cliez Trufaldin.

T.Ér.rE.

Que faire?

AIASCARILI.E.

.le ne sais.

i.Éi.ii;.

C'en est trop, à la lin, Et tu me mets k bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE

Monsieur, si vous aviez' en main force pistoles,

Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver

V chercher les biais que nous devons trouver,

Et pourrions, par ini prompt achat de cette esclave.

Empêcher qu'un i-i\al vous pi'évienne et vous bi'ave.

De ces Eji;yptiens qui la mirent ici,

Trufaldin, ([ui la garde, est en f[uelque souci;

Et, trouvant son argent, qu'ils hii font trop attendre,

Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre :

ACTK I, SCÈNE H. 19

('ar enfin en vrai ladre il a toujours vécu ; Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu, Et l'argent est le dieu que surtout il révère : Mais le mal, c'est...

LÉLI i:.

Quoi? c'est...

MASCARILLE

Que monsieur votre père Est un autre vilain, qui ne vous laisse pas, ^

Comme vous \'oudriez bien , manier ses ducats ; Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource, Put faii'e maintenant ouvrir la moindre bourse. Mais tâchons de parler à Célie un moment, Pour sa\oir là-dessus quel est son sentiment; La fenêtre est ici.*

LÉ lu:.

Mais Trufaldin, pour elle, Fait de nuit et de jour exacte sentinelle. Prends garde.

MASCARILLE

Dans ce coin demeurons en repos." 0 bonheur! la voilà qui paroît à propos.^

* Var. Sa fenêtre est ici (1082).

** Vaf. Dans ce coin demeurez en repos.

0 bonheur! la voilà qui sort tout à propos (!G8'2).

1. L'exposition dans les pièces de Molière est toujours très-vive, trèsanimée, toute en action. C'est un exemple c[u'il donne dès sa première comédie : on entre sur-le-champ dans le sujet; les intérêts et la situation des principaux personnages sont tout de suite indiqués, et leurs caractères sont établis dès les premiers mots qu'ils prononcent. De même on verra plus tard, au lev(;r du rideau Alceste brusquant Philinte, madame Pernelle gourmandant la famille d'Orgon, Sosie causant avec sa lanterne, Sganarellc, du Médecin malgré lui, battant sa femme, Argan relisant le mémoire de

20 I.KTOr IM)I.

scÈM<: III.

CKLIE. l.KI.IK, M ASCAUILLE.

i.iii.ii;.

Ah ! (|iie le ciel m'oblige en ofliaiil à ma \ ne Les célestes attraits dont vous êtes pourvue ! Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux, Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !

cKi.ii;.

Mon cœur, qu'avec raison votre tliscours étonne. N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne; Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé. ^

LKLIE.

Ah! leurs coups sont trop beaux ])our me laire une injure'.

Je mets toute nm^gloire à chérir ma blessure,*

Et...

M ASCARILLE.

Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut; Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.- Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que...

TlirrALDlX , liaus sa uiaisou.

Gélie!

■ Var. Je mets toute ma r/loire à chérir leur blessure ( IC8'2).

M. Fleurant, etc. Le dialogue de Lélie et de Mascai'ille offre un début également heureux, et, comme dit M. Auger, annonce un homme né pour écrire sufKirieurement la comédie.

i. Confié s'employoife»utrefois dans le sens absolu de permission.

2. Le style précieux des deux amants est immédiatement critique'; puv Mascarille lui-même. Il faut admettre, et non blâmer^ cette diversité de langage, encore qu'elle puisse présenter parfois un peu d'exagération.

ACTF. I. SCKXK IV. 21

M \s(; V r. 1 M.i:, à iA'\ii-.

Eh bien !

0 rencontre crnelle!

Ce malheureux xicilhiid devoit-il nous troubler?

M ASC A R II, LE. ,

Allez, retirez-vous: je saurai hii parler. SCÈNE lY.

T R U F \ L 1 ) I \ , C K L I E , L É L I E , retiré dans un coin ,

MASCARILLE

T RU FA LDI \, à Célie.

One faites-vous dehors? et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne?

CÉLIE

Autrefois j'ai connu cet honnête garçon ;

Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon. ,

Est-ce là le seigneur Trufaldin ?

CÉLIE

Oui, lui-même.

.AIASCAUI LLE.

Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême

De pouvoir saluer en toute humilité

Un homme dont le nom est partout si vanté. ■ »^^ «*(

TRTFALDTN.

Très -humble serviteur.

MASCARILLE

.rincommode peut-être; Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connoître Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir,

n i;i: TOURIM.

Je voulois sur un point un peu l'entretenir.'

rnUFALDIX.

Quoi! te niêlerois-tu d'un peu de diablerie?

CÉLIE

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie. -

MASCARILI.E.

Voici donc ce que c'est. Lé maître que je sers

Languit pour un objet qui le tient dans ses fers;

Il auroit bien voulu du feu qui le dévore

Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore;

Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor.

N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor;

Et ce qui plus le gêne et le rend misérable.

Il vient de découvrir un rival redoutable;

Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux

Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,

Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche

Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CÉLIE

Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour?

-AlASCARILLE.

Sous un astre à jamais ne changer son amour.

CELTE

Sans me nommer l'objet^ pour qui son cœur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire.

t. On a remarqué avec raison que cette phrase est grammaticalement incorrecte; il faudroit : Mais l'ayant vue 'ailleurs où elle m'a fait connoître, etc., je voulois sur un point, etc. Le sujet du verbe s'est, pour ainsi dire, changé en chemin.

2. La magie blanche est celle dont les effets, merveilleux en apparence, résultent de causes secrètes et inconnues au vulgaire; on Topposc à la magie noire, dont les opérations surnaturelles sont ;ittri))uées à linterveiition des démons.

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