‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 122 sur 356 · DE LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DE LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

SUR L'ÉVANGILE DU DlX-SEl4'iESME DIMANCHE D'APRÈS LA PKNTBOOSTB.

Mʧi9tT^ quod est mandalum magnum in lege ? AU t7/t Jésus : DUif/es Damimmm Deum hsum 99 toi*» corde tuo , et ex tota anima tua , et ex tota mente tua, ttoe est maximum et frimium m/ande^ hsm. Mattb. XXII.

Un docteur de la loy interrogea Nostrc-Seigneur, lui disant : MaUtre, quel eit le plus grand oooh Bundemenl de la loi? A quoi il re«pondit : To aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cour, de liMt« ton ame et de toute ta pensée. Ce commandement est le plus grand et le premier.

Si ]*avois ptu<« le temps, je parleroisde la deilicace pieuse qui bc fait p<nr la conseeralion des Eglis<'s, poii| y adorer Dieu : mais n*en ayp.nt (pie fort pou » vous entretenir, Je no uaricray à présent que de la dédicace intérieure du cœur: asseuré que Je suis, qtie les âmes |>our lesquelles je prescbe maintenant en tireront plus d'utilité, et y prendront plus de plai:^ir. Mais d'autant que la dédicace que nous faisons de nostre cœur à lu divine Majesté se fait par Tdmour, je m*arrester&y aux |)arolesde l'Evangile qui cburt celte semaine, que j'ay irise.** pour subjetde cette exhortation , et las expliqueray mot à mot.

On docteur de la loy venant trouver Nostre-Seigneur, iuy demanda quel cstoit le plus grand commandement ; à quoy il rn^pondit : Tu aymeras le Seigneur ton Bleu de tout ton cœur, de toute ton ame , de tout ton esprit, de toute ta pensée , de tmilaa tes forces i et enGn de tout oe que lu

as , et de tout ce que tu es. Premièrement je considère cette parole : Tu aymeras Is Seigneur ton Dieu de tout ton cœur : c*esU à-dire, d'un amour de dilection ; car il faut considérer toutes ces paroles Tuns après Taulre , parce qu'elles méritent dW tfe pesées au poids du sanctuaire , pour la grande jalousie que Nostre-Scigneur a te^ moigné avoir, que nous Taymions uniquement et souverainement autant que nous le pouvons faire en cette vie , ainsi que ja le diray tantost.

Dieu donc veut estre aymé d'un amour de dilection , c^est-à-dire d'élection , il ne se contente pas que nous l'aymions d'un amour commun , ainsi que notis faisons les hommes , mais il veut estre aymé d'un amour choisi et eslu entre tous les autres ; en scrto que tous les autres amours que nous avons pour les créatures ne soient que des images ou des ombras d'amour en ooauparaisoA de œluy qu'il

SERVOlf

Teat que nous portions à sadhrme Majesté.

Hé Dieu 1 mes chères sœurs, n*est-il pas bien raisonnable que cet amour divin do- Biine , et tienne le donjon au-dessus de tous les autres amours, qu'il resjie, et que tout luy soit subjet? Aymer Dieu d*un amour d'élection , c'est le choisir entre mille , comme dit l'Espouse au Cantique des Cantiques : Mon bien-aymé , dit-elle aux filles de Sion, est beau par-dessus toute beauté, toutes sortes de perfections sont en luy ; c'est pourquoy je l'ay eslcu entre mille , c'est-à-dire, entre un nombre infini , pour eslre mon bien-aymé et mon choisi , IM- Uetu» mexis cavdiduSy et rulncundus, eîeelus ex milUhus.

Or quand ce vient à nostre choix d*eslire un objet pour principal but de nostre amour, certes nous aurions grand torl de ne le pas chercher, et choisir entre tous les objets qui sont aymables , afin d'eslire le plus excellent. Mais dites-moy de grâce , se pourroit-il jamais rencontrer un objet plus excellent que la Divinité , laissant à part son incomparable beauté, considérant son indicible bonté qui nous a par tant de façons tesmoigné qu'il nousayme. et désire infiniment que nous Taymions? Hé! qu'estce qui pourroit davantage esmouvoir nostre volonté à aymer, quo de se voir si parfa ictement aymé? mais de qui? de Dieu mesme. Certes , les effets que nous ressentons tous les jours de son amour nnus en donnent des preuves plus que tres-suffisantes.

0 quo ce commandement d'aymer Dieu est aymable ! et que nous sommes obligez à sa divine bonté de nous l'avoir donné. 11 y a eu ccrtiiins fous et inscnsez qui ont voulu dire qu'il estoit impossible d'observer ce commandement, tandis que nous serions en cette vie mortelle , en quoy certes ils ont grandement et faussement erré en leur opinion , d'autant que Nostre-Seigneur n'eust jamais donné ny fait ce commandement aux hommes, s'il ne leur eust ^onné quant et quant le moyen de le pouvoir observer et accomplir. Dieu veut donc que nous Taymion ^ d'j tout nostre cc&ur, de tout nostre esprit, de toutes nos forces, et de toute nostre pensée, c'est-à-dire, de tout nostre pouvoir. Mais comment le pour^ rons-nous faire en cette vie mortelle, puisqu'il faut que nous aymions nos pères,

nos mères , nos frères, DOSSOwrB, et pov ceux qui sont dans le monde , que le mary ayme sa femme , et la femme son mary, ses enfans et ses amis? Comment donc (nostre amour estant ainsi partagé) pour» rons-nous aymer Dieu de toutes nos forces? O'ia ne se peut, dites-vous. 0 que vous estes abusez I et que vous monslrez bien que vous n'avez de l'esprit que pour comprendre les choses de la terre, maïs non pour pénétrer et connoistre celles de Diea telles qu'elles sont. Si Nostre - Seigneur nous eust commandé de Taymer; ainsi que font les bien-heureux là haut au ciel, nous aurions sans doute quelque raison de dire que nous ne le pouvons pas aymer de la sorte , d autant que ces esprits bienheureux Tayment d'un amour ferme, stable et constant , sans interruption quelconque, le bénissant perpétuellement; et par ainsi ils sont en un continuel exercice de leur amour ; ce que nous autres mortels ne pouvons pas faire ça bas en terre; car il faut que nous dormions, et pendant ce temps-là nostre amour cesse soi exercice.

11 n'y a jamais eu que Nosire-Dame qui aye eu ce privilège de pouvoir aymer Dieu en cette vie sans interruption quelconque; car mesme tandis qu'elle dormoit, son esprit ne lai>soit pas d'agir et de s'eslancer en Dieu : de manière qu'elle pouvoit véritablement dire : Ego dormio , et cor meum vigilat , Je dors , mais mon cœor veille. Miii^ quanta nous autres, combiea de fois arrive-t-il que nous nous treuvoos en des distractions lesquelles nous soat inévitables 1 II est vray que nous pouvons aymer Dieu d'un amour ferme et invariable , mais non pas estre en l'exercice continuel de nostre amour.

Or pour aymer Dieu d'un amour dedilection , je veux dire d'eslection , il faut avoir la volonté bien résolue et déterminée de ne conserver et reserver aucun autre amour qui ne luy soit subjet et sousmiSt demeurant prcsts à bannir de nos esprits, non seulement tout ce qui luy sera contraire, ains aussi tout ce qui ne servira pas à la conservation et augmentation de ce divin amour, qui est seul digne du nom sacré de dilection. Le nom d'amour se peut bien appliquer, et est propre à toutes les affections basses , terrestres etcaduquM :

DE Lk DÉDICACE DE L'ÉGLISE.

mMlB^poiir le nom de dilection, jamais elles Bêle méritent.

Mais comment , me dircz-vons , pourrons-nous faire pour bien observer ce di- ▼în commandement de Tamoiir de Dieu , tandis que nous serons en celte vie , puisque TOUS dites que nous le pouvons accomplirselonle désir de ia divine bonté? II est ▼rey, sans doute m.es chères sœurs , nous le pouvons, et pour vous faire comprendre eette venté , je me serviray d*une similitude.

Imaginez-vous , de grâce , de voir trois archers qui portent tous troi;^ leur arc kandé et tendu , pour tirer dans les rencontres selon la nécessité , et potir cela ils ont tous trois leur carquois pleins de flèches et de sagettes. Le premier de ces archers tient une flèche d'une main , et son arc blindé de Tautre, prest qu*il est de pousser sa flèche sur la corde de son arc , toutesfois et quantes qu'il aura nécessité de tirer. Ledeuxiesme archer, parce qu*il veut tirer souvent , porte non seulement son arc bandé, ains il porto encore la floche tendue dessus , afin que selon les rencontres il n'aye à faire qu'à la décocher Mais le troisiesme archer ne se contente pas de cela ; ains il tire sans cesse la corde de son arc àsoy, et lance conlinuellement lessagettes dans le blanc où il vise.

Certes ce n*est pas sans raison que les peintres pour représenter l'amour, peignent un archer qui décoche continuelle- Buent des flèches dans le cœur des mortels, pour les blesser et navrer de ses tres-aymables sagettes. L*amour est extre>me- ■lent doux et suave , quand il s'applique à an objet digne d'estre choisi entre mille, comme est celuy de Nostre-Seigneur, duquel nous parlons; car quanta l'amour bas et caduque , qui s'attache à la creatnre, au préjudice do l'amour que nous devons au Créateur, tant s'en faut qu'il soit doux et suave, qu'au contraire il est grandement doï^greabie, et remplit le cœur de celuy qui le pos>ode de troubles, d'cmpressemens, d'inquiétudes et d'amertumes.

Or l'amour que le vulgjnre des hommes porte à Dieu , j'entends ceux qui vivent chrestiennement dans le monde, est semblable à ce premier archer, que nous nous •OBunea imaginé; car ils sont résolus de

ptutost mourir que de roffcnser mortellement , en contrevenant à ses divins commandemens : ils tiennent tousjours l'arc de cette resolution bandé, prests<iu*ilssont do décocher la flccho de leur fidélité , en toutes les rencontres où il sera besoin de faire paroistre que l'amour qu'ils portent à sa divine Majesté est le supresmc entre tous les autres amours , faisant tousjours coder l'amour de la créature à celuy du Créateur; ouy mesme à celuy qu'ils portent à leur père, mère, femme, enfans, ou amis. Heureux qu'ils sont certes ds conserver celte fidélité à Dieu ; car ainsi fai&mt ils l'aymeront suffisamment pour ne point entrer en sa disgrâce, et obtenir la vie éternelle.

Mais il y a des âmes plus nobles et généreuses, qui sachant que la suffisance ne suffit pas en ce qui est de l'amour de Dieu, passent plus outre, et sont semblables à ce second archer, que nous nous sommes représente, lequel non seulement tient son arc bandé et son carquois plein de flèches, toutes prestes pour tirer; mais il lire aussi fort souvent, mettant le moins de distance qu'il peut entre chaque trait; il n'attend pas la nécessité , ains il tire à toutes les apparences de nécessité. Ces âmes donc que je dis estre semblables à ce second archer, sont celles lesquelles se retirent du commun du peuple, pour mener une vie plus parfîiictc , soit qu'elles se séquestrent tout à fait du monde , comme font les religieux ou non , no se contentant pas de vivre seulement selon I observance des commandomensde Dieu, ains passant plus outre, elles embrassent encore la practique des conseils, afm de tirer des sagettes et des traicls dans le cœur de la divine Majesté, le plus souvent qu'elles pourront , par des eslancemens fervens et affectionnez de leur esprit : et par ainsi elles navrent et blessent le cœur de ce roy des cœurs, ainsi que luy-mesme l'assure, quand il dit à son Es()Ousc au Cantique des Cantiques : Fuinvraxii C(frmeum, soror mea sponsa, vuhierasfi cor metim in uno oculorum tuorum et in uno crine colli ftiî(1), Ma bien-aiméo, ma belle, et ma colombe, tu m'as ravi le cœur, tu m'as blessé et navré par l'un de tes yeux , et par l'un de tes cheveux qui pend dessus

(1) CtBt nr.

SEHMON

ton col , c'est-à-dire , par Tune des pensées qui sortent de ton cœur AterleocU" loi iuos àme^ quia ipsi me evolare fecemnt (1 ) , Détourne tes yeux de dessus moy , lui dit-il aileurs, car les regards m'ont lait en aller. Or pen>ez-vous que ces paroles qu*il dit à son Eî^pouse soient pour lui défendre de tirer ses sagettes, ô non sans doute, mais c'est plutostpour la blesser réciproquement; car vous m*avouë'rez que «*est bien la blesser amourousement, mais d*uDO blessure neanlmoins bien douloureuse, que de luy dire quVlle détourne ses yeui de dessus luy, car vous savez que l'on veut tousjours voir ce que Ton ayme. Cette seconde façon d'aymcr Dieu est celle que nous pouvons exercer en c^tte yie, et à laquelle nous devons tous prétendre; car quant à la troisiesme , qui est représentée par cet archer qui tire sans ccs.'ie, elle n'appartient qu'aux Saincts, quijoliyssentdo la claire vision de la Divinité dans le paradis. 0 qu'ils sont heureux, de blesser continuellement le cœur de Dieu des tres-aymables sagettes de leur amour 1 tmour qui sera éternel, et qui ne pourra jamais avoir d'interruption en son exercice sacré ; car à mesure qu'ils décochent les traicts de leurs affections vers Dieu, sa divine Majesté remplit leur carquois de ses divines flèches , de sorte qu'ils seront elcrnellenient inépuisables.

Vous entendez donc bien maintenant comme ion peut practiquer en celte vio mortelle le commandement de l'amour di- Tin : il est vray, me direz-vous, mais estce assez aymer Dieu que de se contenter de l'aynier, ainsi que font ceux qui observent ses commandemens? 0 sans doute, qui se contenleroit de cela , sans désirer de Taymer davantage, je veux dire, sans avoir la prétention d'accroistre l'amour qu'il doit porter à sa divine bonté, il ne Taymeroit pas suffisamment; car n'avonsnous pas. dit que la suffisance , en ce qui est de l'amour de Dieu , n'est pas suffisante. Ce n'est pas en effet icy comme aux autres désirs que l'on a d'acquérir des honneurs et des richesses; parce qu'en ces ehoses , celuy à qui la suffisance ne suffit pas, et qui ne dit i)as , c'est assez , je suis content des honneurs et des richesses que je possède , monstre bien son ambition i

et que rien ne sçauroii contenter ny

vir la soif insatiable qu'il a de cet Mais quant à l'amour do Dieu , il ne faut jamais dire, c'est assez d'amour, j'en ai suffisamment, j'en suis content; car celuy qui diroit cela n'en auroit pas suffisamment.

La Divinité ne peut estre aymée suift' samment que d'eile-noesme. c'est pon^ quoy nostre soif de l'aymer ne pourra jamais estre assouvie. Nous deveas deae estre tousjours haietansetsouspiransapi4s l'augmentation de œi amour sacré, demandant à Nostre-Seigneur qu'il luy plaise nous donner un amour correspondant a»

tant qu'il se pourra à celuy qu'il aoui porte.

Mais considérons un peu , je vous prie, quel est cet amour que Dieu nous porte, et dequel nous avons esté, et sommcsfl cherrnuîRt iiymez do luy. Et rcmarquci combien Noslre-Soigneur a de grâce à ikwi exprimer en l'Est ri lure saincte l'amour iscomparablo qu'il nous porte, en paroiei, en affection et en œuvres. En paroles, certes , cela est tres-ciair et manifesite ; car jamais il ne s'estendit tant à parler sor aucun subjet, que sur celuy de son amour envers nous , et ^ur le grand désir qu'ils que nous Taymions, ainsi que nous posvons voir en plusieurs lieux de TEvangHe. En affection , voyez combien il est jaloux de nostre amour. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu , nous dit-il , de tout ton cœur, de toute ton unie, de toute ta pensée, de toutes tes forces, do tout ton esprit, etd« tout ce que tu as, c'esl-iWlire, de touttoi pouvoir . Viliges Domivum Deum /ums ex tolo corde tuo, et ex Iota anima tua, et ex omnibus viribu* iuiê^ et ex omm mente tua {i).

Ne nous montre-t'il pas aussi merveil leuscment bien la grandeur de son amour par ses œuvres, spécialement eu ires* sainct sacrement de i'Eucharislie, en ee donnant à nous. Considérez , je vous prie, l'excès de son amour eu ce divin sacrement; certes il semble qu'il ne sera jamais conleiit d'inviter les hcmmes à le recevoir. Voyez comme il inculçue («'une façon admirable le bien qu'il a préparé pour ceux qui le rec^ront dignement : Je suis, ditil, le iL^iL vivant qui est descendu du

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