‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 129 sur 356 · PHILIPPE-EHIIIANIIEL DE LORRAINE · texte numérisé non relu

PHILIPPE-EHIIIANIIEL DE LORRAINE

Dec DB MSRCOBUa ET DE PEMTBIÉyRE,

Pair de France, Prince du sainct Empire et de Ifarligues , et Lieatenant-General

de l'Empereur en ses armées de Hongrie,

PRONONCÉE EN L'EGLISE METROPOLITAINE DE NOSTRE-DAME DE PARIS , LE 27 AVRIL MU

Si Dieu me donnoit autant d'esprit pour discourir et de force à bien dire, que j'en desirerois maintenant pour le service de cette action publique que nous célébrons pour honorer la mémoire du grand Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, lieutenant-general de l'empereur en ses armées de Hongrie , je ne pourrois pas pourtant, ni ne devrois vous représenter, tres-illuslreet chreslienne assemblée , la justice du regret que nous avons pour son trespas. Je ne le pourrois pas , parce que la perte que nous avons faite avec toute ITglise est si gninde qu'estant exlresmement sensible elle en est d'autant plus indicible : aussi est-il très-difficile de treu- Ter assez de passion pour exprimer un grand deuil.

Les {>eli tes douleurs crient, se plaignent, se lamentent; mais les grandes estonnent, étourdissent, perdent et égarent la parolle, la voix et le discours. Je ne le devrois pas aussi ; car si je devois exprimer la grandeur delà perte qu*en reçoit tout le christianisme , ce seroit sur voslre face , Mesaîeurs, que je tirerois , comme un autre

Tymanlhe (4), le voile du silence , puisque je ne vois en toute celte triste compagnie que ses plus chers et fidèles amis , ou ses plus intimes et affectionnez serviteurs, fit certcsjeseroisbien honteux, si en la considération d'un subjet si lamentable je me trouvois seul avec Tasseurance de pouvoir parler autrement que par larmes et sanglots.

Il ne m'est donc pas nécessaire de vous esmouvoir à regretter ce prince , puisque c'est vous qui avez le principal interest,et qui plus sensibles aux affections du public connoissez trop bien la perte que nous avons faite. Il n'est, ce me semble, besoio de vous attendrir le cœur, puisque you0 en ressentez la plus grande passion. Ne vaut-il pas beaucoup mieux cesser d'affli* ger ceux qui sont aiiligez, et mettre peine d'essuyer vos pleurs , que de les exciter t

(1) TTmanlbe esioU na Miebre p«lnlre qnl tItoII <■ temp» de Z«oxia. Entre luiret oatrapes de eei liaMI* homme , oa ranloit surtout no («blean qui repréaeaiall le Mcriflce d'iphiiréiile II ■voit epul»é lonie le force it •on art pour peindre la tristesse sur tuoa !«• flMfet; c'est pourquoi ne Jofeant pas qu'il pusi atieindr* à repré •enter celle d un père qui alluil folr étoffer la flUt Q i^tTlM de jeter m toUe iw mb TlMf*.

iHri qmod je rrit demt et tout autour d» moy le feu de tant de llambpaux allu- Btei, ai f;ne ordinaire de l'immortsliié, el que je me treuve reve^tu de blanc, couleur et marque de e'o'i* '■ je connois bien que non office n'est pas maintenant, et je vous Bupp]ie,Hessieurs,denele pas désirer de moy, de vQus représenter les raisons que nous avons eues de regretter et plaindre , ■tais plutost celles que nous avons de Bnir nos regrets par le commencement de la considération du bien dont jouyt ce grand jHÏnce par son trespaa , aHn que le subjet que noua avons de nous resjouyr attrempe et modère la violence du ressentiment que Dous avons de cette grande perte.

Quoy que je sache que l'on doitpermettn quelque chose à la pitié , mesme contre le devoir , et qu'en une douleur extrasme c'est une partie du mat que d'ouyr desconaolalions, permcttez-moy, je vous supplie, puiâqu'aussi bien les larmes que nous espandons pour nos amis nous meno- Tonl plutost à eux qu'elles ne nous les ra- Beneront, et que les pleurs après la mort ■ont de tardives preuvesd'amitié ;permet- Iti-moy, dis-je, Messieurs, que je révoque TM esprits à la consolation, pluLost que de 1 Its provoquer à une plus grande aflliction. £a quoy neanlmoins je ne feray rien eoni Ire la juste appreiiension que j'oy du def- Ivitque je reconnoisen moy etdediscours et d'éloquence ; car la consolation que je I nos puis donner dépend du me^îme prindpe duquel procède ia cause de nostre afliclion. N'est-ce pas l'excellente bonté , la valeur, la vertu du prince trespassé, qui : rendent oostre perte incomparable? Et fe'est-ce psa la mesme bonté , valeur et >ertuqui dous obligent de recevoir la con- Hlation.

Soit donc que je jette Ica yeux sur son

m pour 1

«mal

pour nous afQiger , je ne puis eschapper Tabysme de ses vertus infinies, dont la pandeur et l'éclat est insupportable a la loiblesse de mes yeux. Aus^i s'il ne falloit plulost recevoir avec humilité les combandemens dos grands , que d'en éplucher leimotits, j'aurois, à mon advis, raison den'estonner du choix que l'on a fait de ■oy pour parler en celte occasion , en celle iisemblée, et en ce lieu : en cette occariOB, qne J'eaiime aussi digne d'une grande

I LOUUINC. <BB

eloquenoB qa'ancone antre qni le loit fnsentëe en ce siècle; en cette anemblée,

qui est presque toute la fleur de ce grand royaume ; el en ce lieu , auquel mille beaux esprits eussenl ambitieusement recherché de faire paroistre tout leur art et science do bien dire, et de reepandre mille belles Qeurs d'éloquence sur l'étoffe d'un si riche Bubjet.

Mais que sçnis-je si à l'aventure j'auray rencontré la raison de ce choix? Les couleurs de l'éloquence, les fleursdes parolies, l'esmati des sentences n'est peul-cstre pas convenable ny au deuil ny aux funérailles :

A'm» Ml CMwrainM huliiut ùt» tdor (l).

Les harangues et discours polis , les parolies harmonieusement concertées n'y sonl pas,â mon advis,convenable!i:AfiM)catn îurfii importuna narratio (2). Que s'il est ainsi , me voicy riche d'alTection , de simplicité et (idelité pour entreprendre le discours des vertus du prince decedé , lequel j'envoye de bon cœur à son ame, c'est-à-dire & cet esprit que j'espère, maîa que je crois esire au ciel , et à celuy Inqud estant en terre n'est pourtantq u'une mesme amo avec iuy, non plus que par le mariege ils ne furent qu'un mesme corps icy-bas. Que si ce discours est pauvrement paré, c'est pour rendre plus d'honneur et de révérence BU prince qu'il célèbre, commA quelques peuples du nouveau monde envoycnt leurs députez à leur roy au moindre équipage qu'il leur est possible, pour rendre de tant plus remarquable leur bassesse et humilité, en comparaison de la gloire et majesté de leur roy.

Au surplus , je vous désire , Messieurs , autant de b le n-veil lance en mon cndroict , quej'sy deconlîanceen voslre bonté, pour ce peu que j'ay à parler d'une si belle via, comme fut celle de ce prince, vous sera bien-tost consolez en sa mort. Prendre plaisir à ouyr les loliangea des bons , c'est participer a leur gloire.

Ch 1 si nous pouvions comprendre les veritez que nous recevons par la fuy, combien nous serions aysement consolez en la mort de ceux auxquels nous avons quelque

ORAISON FUNÈBM

devoir d'amftié oud'honneur 1 Sapieniidm lopiimur in(er perfeeto» (4). Nous nous imacpnoTisqu'ild sont morts, el en la mort; et lis ne le sont pluâ , ils le furent seulement BU dernier instant de cette vie mortelle. Telles pensées ne sont pas dignes de nous ; et si nous voulons estrc de ceux auxquels le sage donne le tiltro de fols : f^iii êunt ocutis insipientium mori (3) , nous ressemblons à ceex qui vont sur la mer le long de la rade , et terre à terre : il leur apt advis que les arbres les laissent et se reculent d*enx, et que le navire dans lequel ils sont portés est du tout immobile et sans changer de place ; car H nous semble que ceux qui sont dccedet de ce monde sont tousjours en la mort , et que nous sommes en la vie. Mais , helas 1 que nous sommes trompez 1 Ils sont en paix , et au repos de la vraye et constante vie ; et nous sommes bien avant dans la mort; en laquelle nous nous enfonçons tousjours de plus en plus jus(]ues à tant que nous l'ayons passée.

Omnes morimur (3) , disoit uno sage dame ; mais cUo pouvoit bien dire : Sem" ^er morimur {i), comme dit depuis TafiOï!tre : Qw^iidie mtnior (5). Nous mourons tous les jours , et nostre vie s'en va par pièces et morceaux , comme cet animal des bides, lequel estant de sa nature terrestre, petit à petit et pièce à pièce perd du tout son estre naturel , et devient entièrement 4K>isson ; car ainsi pièce à pièce nous changeons cette vie mortelle, jusqucs à Umt que par une entière et finale mutation , que nous appelions la mort, nous ayons du tout acquis une vie immortelle.

Et certes , comme les rais du Nil se formant petit à petit, et ne reçoivent la vie en tous leurs membres ensemblement; «usai les |>l)ilosophes sont bien d*acxx)rd que nous ne vivons pas tout-à-coup, ny ne mourons pas en un moment, puisqu'ils disent que le cœur est le premier membre qui vit en noas, et le dernier qui meurt. Mais , je vous supplie , nostre Dieu ne ditil pas au premier homme qu*au « jour t qu*il mahgeroit du fruict desfendu , il

(i) • Mmi pmdiAtit It iigUM feat ptKtIta. * I. Cor. Il, t.

(t)m Ltfl SftIncU ont para mourir «ui yeux du InMutég. m Aip. lu. ■.

[t) « Nous nouron» tout, r U. R«ir. xiv. 14.

(I) % 9dm ttMiMs «•MlnMlIttMBt. •

(•) • H mmtê IMAIN jMh. l' l.tW. Kt| H.

» mourroît demort(4)T> Et nsantmoins, si nous parlons selon le vul^ire , il ns mourut qu'après plusieurs centaines d*aa» nées depuis qu'il eut prevariqué : toutes fois la vérité est qu'il commença à mourir dès le jour qu'il eut offensé, etoontinua jusques à son dernier jour»

Ah I que nous sommes dono bien tram»

pex quand nous appelions morts ceux qd ont passé cette vie mortelle^ ei vivas ceux qui la passent encore ! Nous nommons vivans ceux qui meurent, parce qalk n'ont pas achevé de mourir ; et ceux qâ ont aciievé de mourir ^ nous les appelIfMS morts. Nous imitons les peintr s qui H sçavcnl représenter les anges qu*avecdil corps « perce que j'amais ils ne furent V^us autrement; car ainsi nous nommons i«l desfunts morts, parce que nous ne la avons jamais veus sinon en la mort ds cette vie , ou en la vie de cette mort* Blali si nous les voyiohi^ maintenant qu'ils M sont délivres , mon Dieu 1 que nous serioai honteux de les a^'oir oppelrx morls ! etqas nous serions en peine de trouver de beINs l^arolles pour exinimef rekcelletice de II vie en laquelle ils sont arriva I Aussi no» tre langue fran^:M) ne les appelle pis morts, mais tres|)as6eE) protestant âsMl quo là mort n'est qu'un passage et trajai^ au delà duquel est le séjour de la gloire.

Ce grand duc do MenxBUr n'est dorepM mort, il est seulement irêspassé . que é nous n'avions la veutf si débile , nom ^ verrions bien loin au delA de la mort) li ce jardin céleste où il joliit des consoNh tiens étemelles. Il tl'est paê si loin d«noai que nous pensons : il y est allé , seton 11 vulgaire des homme^l, en un moment ;ctf fa mort , A leur advis , ne dure pa^ daVaiH lage ; mais , selon les sages, il a misqol^ ranle-trois ans en ce Voyage.

Hélas! que ce terme est oonrt! la plm^ part de nous a desju beaucoup plus ettr ployé d'années : les utis n'y vont pas à viste que les autres , mais presque lov neantmoins y vont tousjours plus TÎstc qu'ils ne voudroient. Nous avons miHe peines et travaux pour parvenir où il e8t{ pourquoy serions- nous faschec qu'il soit arrivé ? pourquoy pleurerions-nows le trespes de ce prince , lequel phnjreroit , s'il se*

¥%€rtê.

»n. Il, I

DE PHILIPPE-eiNtAlWËl Df LORRAIIfE.

toit en lieu de latines , avec beaucoup plus de raison , le relardement du noslre que nous n*avons pleuré rav«nccmenl du sien?

Xoio vosignorare de dormieutibus , ut non eontristemini ^ sicut et cœteri qui $pem non habent (1).

Hais, parco que celte consolation que je nms présente est fondée sur la certaine espérance que nous avons que nostre tresnûisé est reçu en la main droite de son Dieu avec tous les Justes, Justorum animi I» manu Dei sunt (2) ; voyons , je vous hipplie, le subjet que nous avons d*iine confiance tant asseuréc. Les astrologues et théologiens ont cela de commun, qu'ils prédisent ios choses à venir ; ccux-cy tousjours avec la vérité, ceux-là souvent avec éb la vanité : mais leurs phénomènes ot uspections sont du tout oppo^és et contraires; car les astrologues prédisent oe E' doit arriver en terre , par rinspcction rencontres et divers niouvemens qui •e font au ciel; et nos théologiens au contraire ne prédisent sinon ce qui se fuit au Sa par la considération des œuvres que Ton lait en terre. Si vous faites miséricorde to terre, disent-ils , on vous fera miscri* Corde au ciel ; si vous consolez les affligez ky-has, vous serez consolez là-haut; si TOUS esclairez les ignorants en la nuicl de ce monde , vous aurez la clarté de la vision del)ieu au plein midy de Taulre; si vous combattez pour Dieu en terre , vous serez ^ronnez au ciel. Bref, par la hauteur et latitude des actions que nous faisons çàba», ils mesurent la dislance eteslendue fc la gloire que nous aurons en ce grand Bonde céleste. Prout ges$it unusquisque i^ corpore iuo , sive bonum, $ice malui (3).

Si donc nous sçavons quelles ont esté ks actions de lame do ce grand prince, pendant qu*ollo estoit en ce monde, et que joincte à son corps elle nous donnoit lo knheur de sa conversation , nous uurons teurance par cette inspection de ce Vi*elie est au ciel : que s'il nous reste ^ucuo desir d*aspirer à ce siège de gloire,

0) LTbtw.nr.lt.

QC'iM aMMëwjttiMtfMrtdaiit la maiB de Mm . »

I^fl !I«HU d«volu tooi coniMiroltre d«Taat 1« Irlbanal **lii>iCfcitot, «da 41M ckâwa raçoivt ee qai Ml dea *«•! buoMt et BftUfaiMt aalioai vi'Umm lalvMt M >Ma «MM. • IL Cor. Ui, iO.

nous atirons un riche exelhplftire et beau subjet d'imitation. Mais ne pensez pas, je vous supplie, que je veuille entreprendre de vous représenter fleur à fleur, pièce à pièce, Tesmail d'une si belle vie : les perfections de ce prince se peuvent plulost admirer qu*imiler , désirer qu*esperer| envier qu'acquérir.

C'est pourquoy j*f y peur d'offenser sa mémoire, disant trop peu de ce qui ne se peut pas loiier : que si je raconte quel(|uesunes de ses vertus, ce ne sera point pour donner lumière au soleil , comme l'on dit, ni que je présume de le pouvoir dignement iolier, mais seulenr>ent pour faire reconnoistre à tout le monde que ce n*est pas sans grande raison que Ton Ta regretté avec des pleurs si extraordinaires, que Ton honore tant sa mémoire et que Ton a une si grande espérance qu'il est maintenant en la gloire de son Dieu.

J'imiteray donc les cosmograpbes , qui en leurs mappemondes ne inurquent que des poincts |)0ur des villes, des lignes |)ûur des montagnes, et laissent à Timaginatioa son oflTice pour se représenter le reste. Je ne diray des généreuses actions et belles qualitez do ce prince, sinon celles que le temps par lequel mon discours doit eslro limité me permetlra de dire. Aiais surtout je vous supplie de croire qu'en celte chaire et en cet habit je parie tousjours avec beaucoup de sincérité et de religion : aussi puisque la vérité est nue et simple, je pefiserois faire tort à la véritable narration, si je la deguisois avec des artiflces.

0 sainct et céleste Esprit I à bel ange do lumière et de paix, qui fustes assigné à ce prince i)Our protecteur de son ame, et qui avez esté lidelle témoin des bennes actions que Dieu luy a inspirées, et que vous avaz sollicitées, je suis vostre humble serviteur et devost; suggérez maintenant à mu foible mémoire ce que vous en avez ingéré de plus digne d'honneur et d'imitation.

C'est tousjourv Dieu qui fait en nous tout noslre salut , il en est le grand architecte ; mais il procède difToremment en ses mise* ricordes; car il nous donne certains bieqg sans nous, et d'autres avec l'entremise de nos désirs, travaux et volontés. Le prince Philippe-Kmmanuei duc de Mercœur raceut abondamment des biens de la première façon fur lesquels il baslit ua ex«

ORAISON FUIfËBRB

collent édifice de perfection de ceux de la seconde sorte ; car au premier, Dieu !*a fait naistre de deux maisons des plus illustres, anciennes et calholiqucs qui soient cnlre les princes de l'Europe.

C'est beaucoup d'entre fruict d*un bon arbre, metail d'une bonne minière, ruisseau d'une bonne source.

Du costé paternel , qui tient le premier lieu en la considération civile, il cstoit de cette royale maison de Lorraine, dont l'origine est si ancienne , que comme estant de temps immemorable, les escrivains n'ont pas encore sceu demeurer d'accord de son commencement , comme les habitans d'Egypte ne sçavent se recoudre de l'origine du Nil. Mais tous s'accordent bien que c'a esté une pépinière plantureuse et féconde d'une grande quantité d'empereurs et de roys , et des plus généreux princes de toute la chreslienté; et qu'il n'y a contrée en laquelle elle n'ayt heureusement planté les lauriers et les palmes de sa valeur et pieté.

Je ne vous dîray rien de ce qu'elle a fait en France et en Allemagne ; aussi vous estce chose trop connue : mais si nous passons en Espagne , vous y verrez Henry, frère de Guillaume, duc de Lorraine, lequel ayant ndellement et vaillamment combatl» pour la religion sous Alphonse, roy de (^astille , en la guerre qu'il avoit lors contre les Mores et Sarrasins, espousa en recompense sa fille, qui luy a|5porta en dot la province, laquelle depuis érigée en royaume est appellée Portugal , où la race do ce premier Henry a fort chrestiennement et généreusement régné jusques au dernier Henry, cardinal trépassé de nostre temps.

Allons en Italie, et nous y verrons le riche et fertile royaume de Sicile. Mais qui ne sçait que les deux ducs de Lorraine René premier et second en furent roys ? Et par ce passons outre-mer, et voyons l'heureusePalesline, en laquelle nostre rédemption fut faite; nous y contemplerons ce trois fois grand Godefroy de Bouillon , lequel ayant quitté son pays et ses biens, et mesme vendu son duché de Bouillon , pour chasser les infidelles de la Terre- Saincte , y alla armé de zèle et de religion , brave et conquérant , et comme un autre Josué il establit la foy au péril de

son sang, an lieu où le Sauveur avoit: pandu le sien pour la planter et faire le salut des hommes. Considérez cet admirable roy de llierusalem , lequel refuse la couronne d'or en un royaume où son Sauveur fust couronné d'espines. C'est un roy d'or couronné de bois beaucoup meilleur que les roys de bois couronnez d'or, lequel règne comme un autre David sur la montagne de Sion, preschant et annonçant la foy de son Dieu. Voilà l'origine paternelle da grand duc de Mercœur. Mais quelle mère pouvoit-on rencontrer pour le fils d'un tel père, digne et belle rencontre, afin que de tous costez son origine fust pleine de splendeur.

La maison de Saxe, l'une des plus puissantes et anciennes de l'Allemagne, ayaat fourny à l'empire plusieurs grands empereurs, électeurs, défenseurs et conducteurs d'armées, produisit, il y a plusieurs centaines d'années , le prince Berard tresvaillant et tres-catholique , lequel donna heureux commencement à la serenissime maison de Savoyc, laquelle d'aage en asge sans interruption a continué jusques à pre* sent , autant magnanime que constante en la religion. D'elle sont sortis plusieurs amez, Louys, Humbert, Pierre, Philibert et autres grands prii ces, entre lesquels l'un dos amez par sa force et valeur délivra ri-Io de Rhodes de la servitude des Infidelles, et l'asseura pour le christianisme entre les mains des chevaliers do S. Jean de Hierusalem (4), lesquels désirant que la postérité de leur protecteur receust dès lors quelques marques de l> bligalion qu'ils luy avoient, communiquèrent les armes de leur milice (qui sont de gueulas à une croix d'argent) à toute la maison de Savoye, laquelle les a ciière* mv^nl retenues, non tant en mémoire de la valeur de ce grand ancestro , que comme un signe sacré qui peut servir de protestation perpétuelle que cette race est toute dédiée à la défense de l'honneur de là crolX| comme elle a fait voir en la Morée, en Cypre, et en plusieurs autres lieux où elle a porté les armes avec non moins de pieté que de valeur.

De cette claire source (laquelle outre infinies alliances réciproques qu'elle a eues avec tous les potentats du monde, mesme*

( 1) C« MBllM elMftUtn dt HtUt.

DE PHILIPHE-ranfANUEL DB LORRAlinS.

ment airee cette couronne tres-chrestienne, avoit donné n*y a gueres une mère (1), au grand roy François), de celle sercnissime maison, dis-je, sortit une ires-verlueuse , princesse, Jeanne de Savoye, fille de Phi- i lippe et sœur de Jacques, duc de Genevois et de Nemours, deux aussi vaillans et ver- i toeux princes que nostre siècle en ay t vus. ' Cette princesse estant mariée au tr^iilustre prince Nicolas de Lorraine, comte de Taudemont , eut de luy plusieurs enfans; Faisné desquels fut le duc de Mercœur, qui nacquit au marquisat do Nomeny, tenu lors , et depuis à luy laissé par son père en tillre de souveraineté, nacquil, dis-je , pour la gloire des armes et l*hon- Mur de TEglise, ce prince decedé digne flffgeon de deux si grandes races , desquelles comme il receut le sang, aussi herita-t-il de leurs vertus : et comme deux riliëres se joignant font un grand et noble fleuve, ainsi ces deux maisons des ayeux | paternels el maternels de ce prince, ayant

à la vertu ; car en la résolution quil prit d'aller en Hongrie , il alleguoit entre ses autres raisons , que ses prédécesseurs pa« ternels et maternels luy avoient laissé comme en héritage cette sai note volonté, et qu'ils le conduisoient par leur exemple, comme par la main , au chemin de ce voya* ge. Tellement qu'il ma esté bienséant de parler de son extraction, quoy qu*il semble à plusieurs que la noblesse estant chose hors de nous, nos seules actions soient noslres.

Et à la vérité Pextraction sert de beaucoup, el a un grand pouvoir sur nos desseins, voire sur nos actions mesmes, soit pour la sympathie des passions que nous empruntons souvent de nos prédécesseurs, soit pour la mémoire que nous conservons de leur prouesse , soit aussi par la bonne et plus curieuse nourriture que nous en recevons.

Donc le duc de Mercœur considérant qu'il y a autant de différence entre la vertu mis ensemble leurs belles qualités en son i et la noblesse qu'entre la lumière et la une, le rendirent accomply en tous les : splendeur, l'une esclairant de soy, et i'audons de la nature; pourquoy il pouvoit I Ire d'emprunt , louant Dieu d'avoir moyen

bien dire avec le divin sage : Puer autem tram ingeniosus, et soriiius sum animam bonam (2). Ce fut une bonne renoonlre à sa vertu d'estre en un subjet si capable ; ce fut un grand bien à sa capacité de s'estre rencontré en une telle Ter lu.

Et pour l'extresme désir qu'il avoit de continuer en sa postérité cette sienne naturelle valeur , il choisit en mariage la princesse Marie , fille unique du grand et courageux prince de Martigucs, lequel pour le service de la religion eldu roy, combatlant à S. Jean d'Angely les ennemis de l'Eglise , scella de son sang el trespas les progrès d'une vie lres-chre&tiennc , digne do la grande maison de Luxembourg dont il estoit, de laquelle sont sortis tant de grands el magnanimes empereurs.

Mais à la vérité , je ne me fusse pas arresté à vous ramentevoir la gloire de ses prédécesseurs, laquelle à mon advis e^l la moindre partie do lu sienne, si luy-mesme n'en eust fait un grand cas pour s'animer

(t) L«nlM dt StToyt.

(ff) * J« MU qu eoraol bl«n né , et j'ai reçu nne ame (Tuii koB Mtar*!. • 5«f. tiii, 19.

de rendre ses actions plus exemplaires, il a tousjours eu soin de ne rien faire qui pust obscurcir ou amoindrir la grande splendeur que la générosité de ses anceslres luy avoit acquise : et en tant qu'il luy a esté possible, il l'a non seulement conservée, mais de beaucoup augmentée.

S. Paul partage le devoir d'un chreslien en trois vertus : en la sobriété que nous appelions tempérance, en la justice et la pieté : Ut sobriéjtuté etpié vivamuê (4), dit-il; la tempérance au regard de nousmesmes , la justice quant au prochain, et la pieté pour ce qui concerne le service de Dieu. Quant à la tempérance qui n*est autre chose qu'un retranchement de plaisirs el délices de ce monde , elle se trouve en ce prince au plus haut degré. Aussi n'ignoroil-il pas que les voluptez ne nous embrassent que pour nousestrangler , el que pour cela nostre ame ne doit point autrement regarder nostre corps que comme les fers de sa captivité. U estoit donc des plus temperans en son vivre , attendu qu'il ne mangeoil que comme par force , et ne beuvoit presque que de l'eau.

Il ne fut pas moins tempérant aux yolup-

ri)Tu.u,it.

Page 1