‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 134 sur 356 · AYA/IT.PROPOS · texte numérisé non relu

AYA/IT.PROPOS

neur à Dieu : parce (disent-ils) qu'il a tout créé, et « que tout est par sa vo-

> Ion té (4). » Or, je vous prie , Dieu est-il pas Tautheur et principe de l'ordre politique? « Les roys régnent par luy, et par » luy les princes maistrisent (2). Il n'y a

> point de puissance , sinon de Dieu ; le

> prince est serviteur de Dieu (3). » Et c*est à cette occasion que les magistrats sont appelez dieux. Quelle exemption donc peut avoir Tordre politique et civil , par laquelle tout son honneur ne doive estre rendu à Dieu , puisqu'il en prend son origine?

J*admire ce traitteur, qui fait tant le théologien, et sépare neantmoins Thon- ABur consciencieux d'avec le politique , conime si le politique n'estoit pas consciencieux. Cependant S. Paul n'est pas de cet ad vis : c Soyez subjets , dit-il, par la

> nécessité, non seulement pour l'ire, mais » aussi pour la conscience (4). » Il y va

i donc de la conscience à honorer les supérieurs, et l'honneur qu'on leur porte est consciencieux.

Je dis outre cela qu'on doit et peut porter un honneur autre que civil à quelques créatures. Voilà Josué qui adore l'ange ùs campagnes de Jéricho : quel devoir civil avoit-il à ce faire? Salil adore lame de

i Samuel qui s'apparut à luy : qu'y avoit-il en cela de politique? Abdias adore le prophète Ueiie : quelle obligation civile le portoit à cet acte , puisqu'ilelie estoit per- <oone particulière et privée, Abdias pertooDe publique , et des plus signalées de la cour? Il y a cent semblables exemples en r£scriture. Nous devons honneur et respect aux supérieurs ecclésiastiques , quels qu'ils soient : et quel honneur peut-ce estre * sinon religieux et consciencieux ; puisque la qualité pour laquelle on les ho< Dore n'a autre cause ny subjet que la religion et conscience? Les ofljces et maistrises ecclésiastiques sont toutes autres que les politiques , elles tendent à diverses Gns et par divers moyens. « Amasias ( disoit Jo- »saphat) présidera es choses qui appar-

> tiennent à Dieu , Zabadias , Gis d'Ismaël ,

> qui est duc en la maison de Juda , sera

> sur les œuvres qui appartiennent à l'of-

> Gce du roy (5). » Ce sont donc deux choses.

(l)A^oc lY.ll.— (t) ProT. ▼in,li{.~(t]RoD. xiUyl. ^ C(} Mom. uii , f. — (I) XII. Parti, xii, 11.

Selon Tordre politique, les roys et souverains ne devroient aucun honneur de sousmission à personne : et neantmoins ils doivent honorer les pasteurs et prélats de l'Ëglise ; car comme les magistrats politiques présidentes choses civiles , aussi font les pasteurs et ecclésiastiques, et le mot de pasteur porte aussi bien son respect que celuy de roy, quoy que ce ne soit pas Tordre politique.

Disons un mot de Thonneur deu aux Saincts : quelle condition defaut-il aux habitans de cette heureuse Hierusalem , pour ne devoir estre honorez par nous autres mortels? Pour vray , le moindre d'eux excelle de beaucoup le premier d'entre nous (comme Nostre-Seigneur dit de S. Jean), ils sont nos supérieurs, couronne:: de gloire, constituez sur tous les biens de leur seigneur, amis indubitables et plus proches courtisans d'iceluy, qui partant a fious doivent estre tres-honorables (1), > aussi-bien qu'à David : ils sont nos citoyens et patriotes , joints avec nous par beaucoup plus de charité que nous ne sommes entre nous autres. Quelle raison donc y peut-il avoir pour ne les honorer pas? Certes quand nous n'aurions autre communion avec eux que la seule charité , puisqu'ils nous devancent en tant de perfections, ce seroit assez pour nous les rendre favorables. On ne peut invoquer celuy avec lequel on n'a point d'accoin tance , ny de commerce , ou qui ne nous entend pas : mais on le peut bien aymer, par conséquent honorer, car Tun ne va pas sans l'autre ; mais cet honneur deu aux bien-heureux ne peut estre que consciencieux et religieux. 11 n'est donc pas vray qu'il ne faille donner aucun honneur que politique aux créatures. Voilà le dire de mon ennemy assez defaict. Je vay maintenant proposer la vérité par ordre.

Il y a honneur souverain et subalterne; Tun et l'autre doit estre rendu à Dieu , mais en différente façon ; car Tun luy doit estre porté , et l'autre rapporté.

4 . L hommage , ou Thonneur souverain absolu et premier, vise immédiatement à Dieu , et luy doit estre porté à droit ûl : il n'a point d'autre propre objet que Dieu , ny Dieu ne peut estre purement et simplement objet d'autre honneur que de celuy-là, pour

(l)Pcal.oxuTiu,lt.

▲YANT-PROPOS.

la profx>rt!oii qtie l'honneur et son objet doivent avoir ensemble : le souverain honneur n'est que pour la souveraine excellence, qui raddresseroit ailleurs seroit inepte et idolastre.

2. Autant inepte seroit celuy qui voudrait porter à Dieu un honneur subalterne ; car il nY a non plus de proportion entre cet honneur-là et Dieu , qu'entre la créature et rhonneur souverain : et comme rhonneur souverain ne peut avoir pour objet qu'une excellence souveraine , aussi l'honneur subalterne ne peut avoir pour objet que rexccllcnce subaltorne. Dire donc qu'il faut honorer Dieu d*autre honneur que du souverain , c'est dire que i'exoellence divine est autre que souveraine ; pUisque rhonneur n'est autre chose que la protestation de rexcclicnce de celuy qu'on honore , comme nous dirons sur la fln de cette défense. Donc honorer une créa lu re d'un honneur souverain , c'est protesfVr qu'elle a une souveraine excellence , qui est une bestise. Honorer Dieu d'un honneur subalterne, c'est protester que son excellence est subalterne, qui est une autre bestise. Tant s'en faut donc que ce soit idolastrie de donner aucun honneur religieux aux créatures ; qu'au contraire , il y a un honneur religieux qui ne se peut donner qu'aux créatures , et ce seroit blasphème de le porter à Dieu. C'est l'honneur subalterne qu'on doit aux Saincts et nux personnes ecclésiastiques, duquel j'ay parlé cy-devant.

S. Et neantmoins cet honneur subalterne , qui ne peut estre porté à cette souveraine excellence , luy peut tousjours et doit estre rapporté comme à sa source et son origine : il faut qu'il soit reconnu d'icelle , et de son chef , appartenance et dépendance : ainsi n'est-il pas dit : « que les » bien-heureux mettent leurs couronnes

• Sur in teste de celuy qui est assis au

• throsne (4) ; » car à la vérité elles seroient trop petites , et de ridicule proportion pour c<îtte grande Majesté : mais o ils les jetle- » rent aux pieds d'iceluy, » en reconnoissance que c'est de lUy et de sa volonté qu'ils les tiennent : Ils ne luy portent pas l'honneur qu'ils tiennent de luy ; mais le luy rapportent , par le moyen d'un autre infiniment plus grand qu'ils luy portent ,

(t) Apot. tv , iê>

le reconnoissant pour leur principe et Griii teur.

Et conune on voit tout l'honneur des magistrats inférieurs se rapporter et réduire à l'authorité souveraine du prince ^ ainsi tout l'honneur des hommes et des anges se réduit et rapporte à la gloire de ce suprcsme principe , d'où tout dépend. Et en cette sorte est-il vray « qu'au seol » Dieu immortel , invisible , soit honneur » et gloire (1). » Laissant au reste à part ce qui se pourroit dire tr>uchant relie pre* position apostoli(}Ue : « Au seul Dieu soit » honneur et gloire. » A «çavoir si l'apostre veut dire qu'honneur et gloire ne doit est» baillée qu a Dieu seul , ou s'il veut plus* to^t dire qu'honneur et gloire ne doitpN estre baillée à aucun dieu, qui aytd'au* très dieux pour compagnons ; mais à eè Roy immortel, invisible, qui seul est Dieu.

De tout ce discours s'ensuit qu'on pent bien Ignorer religieusement quelques rre^ tures, et neantmoins donner tout honneur et gloire à un seul Dieu , qui est un fondement gênerai pour tout mon adverlissement.

SfiCONOB PAUTIB.

Or je dyde plus, que non seulement oa peut donner honneur et gloire à Dieu seul » et tout ensemble à quelque créature»

comme à la croix; mais que pour biea rendre à Dieu Thonneurqui luy est deu, il est forcé d'honorer relii^ieusement quelques croatun's , et particuliercmeni la croix, c'est-à-dire , que pour bien honorer Dieu , non seulem(:nt Ton peut , mais l'on doit honorer la croix. Et c'est l'autre foa* dément de ma défense, lequel se prouvera par beaucoup de raisons p:irliculierei : mais en voicy la source et Torigine.

Si l'on doit quelque honneur à DieU) c'est sans doute le plus excellent. Mais le plus cxct'llont honneur est celuy par lequel on honore tant une chose, que poqr soi re.-^pect on honore encore toutes ses ap» partonances et dépendances , selon les degrez qu'elles tiennent en ce rang. Par* tant, l'honneur deu à Dieu doit eslre tel, que non srulement il en soit honoré pre* mieremcnt et principalement , mais aussi consequemmont toutes les appartenances d'iceluy. Or que le plus excellent honneur (1) 1. TiB. I» tr.

AYANT^ROPOS.

ioitceluy qui s'estend à toutes les appartenances de fa chose honorée, je ne sçay qui le peut nier, sinon celuy qui aura juré inimilié * la raison et à la nature. L'honneur doit eslre mesuré par son objet , qui est la perfection et excellence : mais plus vue excellence est parfaicle, ou une perfection excellente , plus elle se communique i tout ce qui luy appartient, ou. dépend dVIle : plus donc un honneur est excellent, phis il a'estend et communique à toutes ha appartenances de son objet.

Nous honorons jusques aux plus simples appartenances des princes et roys, parce que nous honorotis beaucoup leurs peraonnes; mais nous ne tenons pas ce respect à Tendroict des personnes que nous Itonorons moins. Aussi appelle-t'on les rit» honorables, excellons, illustres, et l»«»-clairs ; car comme la lueur, splendeur ai clarté s*espand et communique à tout eaquî rapproche , et plus elle est grande , ph» elle s'espand et plus loin : ainsi plus rhonneur d*urie chose est grand , et plus il niDd honorables ses appartenances , selon le plus et le moins qu'elles luy touchent. Ainsi Darid tiré en conséquence rhonneur deu à l'Arche de lailiance de la aaincteté de Dieu , duquel elle estoit le marchepied, comme quelques-uns ont remarqué (4). Et S. Jean au contraire, par Testât qu*il fait d'une des moindres appartenances deNostre-Seigneur, monstre combien il en honoroit la personne : a Je ne suis pas

> digne, disoit-ii, de porter ses souliers, ou

> d'en deslier les attaches (2). » D'où peut venir cet honneur des souliers > sinon de l*esclat de la personne à qui ils estoient, fui rend S. Jean respectueux jusques à Tendroict de si peu de chose? Ainsi l'bononble opinion que ces premiers chresliens iToient de S. Pierre et de S. Paul les rendoit honorables, jusques aux ombres et mouchoirs d'iceux , qu'ils esUmoient

aens sortables à leurs guerisons (3).

1 le traict de TEscriture est surtout remarquable pour nostre intention, quand il dit cque le nombre des croyans crois- » soit, en sorte qu'ils portoient les malades » en des places , sur des licts , afin qu'au » moins l'ombre de S. Pierre les coU- • vriat (I). »

(i)li.Bfli.n,i.-(|) 4)Atl.Stf|ll.

ii«y^(l|AMit, 11.-

Voyez-vous comme raccroiasement de la foy et de l'honneur de Jesus-Cbrist fait croislre l'honneur et estime de sesSaincts, et de ce qui despend d'eux. Ainsi S. Gre* goire détours, voulant raconter un miracle que je reciteray cy-après, il y fait cette préface : a En ce temps-cy Jcsus-Cbristest * aymé d'une si grande diicction par une

> entière foy, que de celuy, duquel les » peuples fidelles retiennent la loy es ta*

> bles do leur cœur, ils en affichent aussi » par les églises et maisons l'image peinte 9 en des tableaux visibles pour une re« » membrance de vertu, s

C'est bien une autre philosophie que celle des novateurs, qui pour mieux honorer Jesus-Christ, selon leur advis, rejettent les croix , images , reliques et autres appartenances d'iceluy, ne voulant qu'aucun honneur leur soit donné , parce , disentils , que Dieu est jaloux. Pauvres et mor* fondus théologiens aquillonnaires, qui s'imaginent en Dieu la sotte et misérable jalousie qu'ils ont à ^aventure eux-mesmes de leurs femmes. Se mocqucroit-on pas de la jalousie de celuy qui ne voudroit que sa femme aymast ny honorast aucun autre que luy, ny parens, ny amys, ny ceux auxquels luy-mesme porteroit honneur et re»* peci? Seroil-ce pds une jalousie déréglée , puisque l'honneur et l'amour qu'une femme doit à son mary l'obligent d'aymer et honorer tous ceux qui luy touchent.

Certes, la jalousie touche principalement à l'amour. OrDieu,quoyqu'extresmement jaloux , non seulement permet , mais commande que nous aymions les créatures , avec celte seule condition que ce soit pour l'amour de luy : pourquoy seroit-il jaloux de nous voir honorer les mesmes créatures à mesme condition , puisqu'il n'est jaloux de son honneur que comme d'une dépendance de son amour? Au contraire commo la jalousie de Dieu requiert que nous l'aymionstant et si parfaictement , que pour l'amour de luy nous aymions encore les créatures , aussi veut-il que nous l'honorions tant , que pour son honneur nous honorions encore les créatures. Ainsi punitil Oza du peu de respect qu'il avoit porté à l'Arche de l'alliance (4). Mais quelle jalousie pourroit avoir le soleil , ou le feu , de voir qu'on tinst pour plus lumineux et

ATAlfT-PROPOS.

chnad ce qui les approcheroit de plusprès? ne se tiendroient-ils pas pour beaucoup plus mcsprisez , si I*on disoit le contraire , lés privant de la vigueur quMIs ont de respandre et communiquer leurs belles qualitez? Aussi tant s'en faut que Dieu soit jaloux , si Ton attribue quelque vertu excellente ou saincteté, et par conséquent quelque honneur aux créatures , que plulost 8eroit-il jaloux , si on la leur levoit , puisqu'on le priveroit d'une des principales proprietez de sa bonté , qui est la communication.

La jalousie raisonnable désire deux choses , à sçavoir Tamilié deuè' , et la privation de tout compagnon en icelle. Or ce seroit refuser à Dieu l'honneur et l'amour qui luy sont dous , si on ne l'aymoit et honoroit si parfaictement , que par-là Ton n'aymast et honorast encore toutes les choses qui luy appartiennent, chacune en son rang et degré. Cela ofTenseroit d'un costé sa jalousie , ^insi que ce seroit offenser un roy, si , sous prétexte de l'honneur on ne tenoit compte de sa couronne , de son sceptre, de sa cour. Par contraire raison ce seroit offenser Dieu et sa jalousie , qui priseroit, aymeroit, ou honoreroit autre chose que sa divine Majesté , d'honneur esgal et pareil à ccluy qui luy est deu : comme le subjet et vassal offenseroit son souverain de prester fidélité et hommage de mesmo sorte et façon que colle qu'il luy doit, à quelqu'autre seigneur ou prince.

Les schismatiques de nostre aago ofTensent la jalousie de Dieu en la première façon , luy baillant un honneur si stérile et chelif , qu'il n'en produise aucun autre pour les choses qui appartiennent à sa divine grandeur. Les payens et idolastres offensent la jalousie de Dieu en la seconde sorte; car ils donnent pareil et semblable honneur aux créatures que celuy qui est deu à Dieu seul , puisque multipliant les divinitez, ils mukiplient encore la gloire qui est incommunicable. Mais l'Eglise cheminant par le droit milieu de la vérité , sans pencher ny à l'une ny à l'autre des exlremitez, donne à Dieu un honneur supresme, souverain etunique, fertile neantmoins , et fécond , et qui en produit plusieurs autres , pour les choses sainctes et sacrées , qui est contre les schismatiques , et contre les payens et idolastres. Tous ces

honneurs , révérences et respects qu'elle porte aux créatures , pour excellents qu'ils soient, ne sont que subalternes , inférieurs , finis et dependans « qui tous se rapportent , comme à leur source el origine , à la gloire d'un seul Dieu , qui en est le souverain Seigneur et principe.

J'ay voulu prendre l'air de mon discours de si loing , pour bien descouvrir Testât et le vray poinct du différend que j*ay avec l'autheur du petit traicté , contre lequel je fais cette défense , lequel, amonadvis, est cettuy-cy.

Si ainsi est que la croix soit une 8ppa^ tenance religieuse de Jesus-Christ , on luy doit attribuer quelque honneur ou verto dépendante et subalterne. Et par les fiondemens généraux que j'ay jettes ci-devant , il appert assez de la vérité de la îof catholique touchant ce poinct; et neaotmoins toute ma défense n'est employée à autre chose qu'à la confirmer, et faire des preuves particulières de cet article : Qu'il faut attribuer honneur et vertu ait

croix.

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