TROISIESME PARTIE
Voilà tout le dessein de ces quatre livres, lesquels ayant esté dressez pour vosue usage (mes tres-aymez et Ires-honorez fre» res et seigneurs en Jesus-Christ cruciûé), j'ay encore à vous dire certaines choses, avant que vous entriez en la lecture d'iceux.
4 . Que mon adversaire ayant fait un amasd'inepties et mcnsongesen son traitlé, sans aucun ordre ny disposition , il m'a semblé que je devois retirer toutes ces pieces l'une après l'autre , et considérer où elles se pouvoient rapporter, et en faire comme quatre chefs : l'un , de ce qui touchoit au des-honneur de la vraye croix ; l'autre à celuy des images do la vrayc croix ; le troisiesme, de ce qui touchoitatt signe d'icelle ; et le quatriesme , de ce qui estoitdit contre la croix généralement. Ce que j'ay fait, et observé le meilleur ordre que j'ay pu à respondre à tout cela , pièce à pièce , pour faire que cette défense fust non seulement une response à ce traittélà , mais encore un discours bien rangé pour ce subjet de l'honneur et vertu delà croix. Si ay-je quelquesfois rompu mon chemin, pour chercher mon adversaire
ATAIfT-PROPOS.
par tOQt où il s'alloit dérobant devant la Tenté, n est mal-aisé de tenir posture avec celuy qui escrime de seule rage , sans règle ny mesure.
8. Je proteste aussi que si j'eusse jugé les simples gens, qui sontdeceus ou nourris en leurs abus, par le traitté de mon adversaire , et autres sembabies , autant indignes de compassion et secours que le traitté de response, je n'eusse jamais dressé cet advertissement; car le traitté n'est rien qui vaille : ce n*est pas seulement un mensonge bien ajancé. Mais afin que je paye comptant Tapprobation que je désire de vous touchant co jugement , sans attendre que vous ayez leu tout mon advertissement (qui peul-estre n'obtiendra pas cette grâce de vous , que vous y employez beaucoup do temps), je vous ▼eux mettre devant quelques pièces de ce beau traitté , afin que vous voyez que peut valoir le tout. Le tout n'est que de soixante petites pages : en la première , il n'y a que le titre , lequel pour bon commencement est du tout mensonger ; car il porte le nom c De la vertu et de la croix et de la mas niere de l'honorer, » et le traitté n'est employé à autre chose qu'à persuader que la croix est inutile et indigne d'honneur. Et quant au reste, il l'enrichit de ces belles propositions :
Qu'il faut « Concevoir la Toute-Puiss sance de Dieu par ce qui nous apparoist » de la volonté d'iceluy, suivant ce qui est » dit au pseaume : Dieu a fait tout ce qu'il » a voulu. »Pour Dieu quel blasphème?
que Dieu ne puisse sinon ce qu'il a delaré vouloir : mais au contraire, Dieu n'a jamais déclaré qu'il vouluàt qu'un chameau entrast par le trou d'une aiguille , ou que les enfans d'Abraham fussent suscitez des pierres (4) : et toutesfois il le peut faire, ainsi que TEscriture tesmoigne (2). Et est vray que Dieu a fait tout ce qu'il a voulu , et peut tout ce qu'il veut : mais c'est une bestise de dire qu'il veut tout ce qu'il peut, ou qu'il ne peut que ce qu'il a déclaré vouloir : il peut bien metttre cent mille millions de mondes en estres , empescher les scandales et blasphèmes , et toutesfois il ne le fait pas; et sans avoir déclaré de le vouloir faire , il ne laisse pas de le pouvoir feiire. Certes Dieu est « Tout-Puissant; >
(1) t. Utn , xiT, U. — (t) 8. Mâttk., a. in , t.
mais il n'est pas « Tout voulant. » Lisez le docte Feu ardent en ses dialogues , où il remarque ce bla^phesme des novateurs entre plusieurs autres.
2. Que Jesus-Christ a A beu la coupe de D l'ire de Dieu, et que ses souffrances sont » infinies. » C'est le blasphesme de Calvin, qui dit que Jesus-Christ «c Eut crainte » pour le salut de son amc propre , redou- » tant la malédiction et ire de Dieu ; » car, à la vérité, aucune peine ne peut estre infinie, ny aucun ne peut boire la coupe de l'ire de Dieu , pendant qu'il est asseuré de son salut et de la bien-veillance de Dieu. C'est donc le mesme de dire que Jesus- Christ a beu la coupe de l'ire de Dieu , et a souffert des peines infinies , et dire qu'il a eu crainte pour le salut de son ame. Or la crainte présuppose probabilité en l'événement du mal que l'on craint. Si donc Nostre-Seigneur eut crainte de son salut, il eut crainte et par conséquent probabilité de sa damnation. De mesme avoir beu la coupe de l'ire de Dieu, ne veut dire autre chose , sinon d'avoir esté l'objet de l'ire de Dieu. Si donc Nostre-Seigneur a beu la coupe de rire de Dieu, il a esté l'objet de l'ire de Dieu. Item , souffrir des peines infinies présuppose la privation de la grâce de Dieu , principalement si on parle des peines temporelles, telles qu'il faut confesser avoir esté celles de Jesus-Christ. Si donc Jesus-Christ a souffert des peines infinies, quoy que temporelles, il aura esté privé de la grâce de Dieu, qui sont paroi les desquelles le blasphesme mesme auroit honte : et neantmoins c'est la théologie du traitteur. Faites voir le blasphesme , c'est assez le réfuter.
3. Et cette proposition n'est-elle pas blasphématoire : a Le nom de Dieu , de la » trinité , des anges et prophètes , le com- » mencement de l'Evangile de S. Jean, et » le signe de la croix , ne sont pas choses » simplement recevables? » Qu'est-ce donc qui sera recevable ?
i. C'est de mesme quand il allègue pour inconvénient que a Nostre-Dame aye esté » compagne des souffrances de Nostre- » Seigneur ; » car, pour vray, si elle n'a esté compagne de ses souffrances , elle ne le sera pas de ses consolations , ny de son paradis. Je sçay qu'un bon excusant pourroit tirer toutes ses propositions à quelque
àVA»-nOTOS.
sens moins Inepte que reluy cfiiVlles portent déprime face; maiii 11 fcroit tort au traitteur, qui Tentend comme il le dit : et n*cst pas raisonnable que l'on reçoive à aucune sorte d>xcu6e celuy, lequel va pinçant parle menu tous les mots des hymnes et oraisons ecclésiastiques , pour les con- { tourner à mauvais sens , contre la mani- { foFte intention de l'Eglise. Voilà un échantillon de ses blaspliesmes. En voici un autre de ses mensonges :
4. « Les anciens, dit-il, faisoient la » croix de peur d*estre découverts ; » et tout incontinent après 11 dit c Qu'ils fai- » soient ouvertement ce signe, pour mons- » trer qu'ils n'en avoient point de honte. » Ou l'un ou l'autre est mensonee.
2. a S. Jerosme (dit-il parlant du thau » mentionné au 9' chapitre d*£zechiel)lai6- » sant le charactere dont a usé le pro- » pilote, a recherché lecharactere desSa- » maritains. » C'est un mensonge; car au contraire S. Jerosme n'allègue le thau des Samaritains que pour rechercher celuy dont le prophète et les anciens Hébreux usoient.
3. Il fait dire au placard que S. Athanase a eI^c^it « Que Dieu a fait prédire le » signe de la croix par Ëzecluel. • Chose iaust»e.
4. Il fait dire à 8. Alhanase « Qu*aprôs t la venue de la crois , toute adoration des > images a esté ostée. > C*est une fausseté ; car S. Alhanase ne parle pas des images, mais de8 idoles.
5. Il dit que c Constantin leQrandfutle premier qui fit des croix d'estoffe. » Mais Tertiillien , Arnube et Justin le marlyr, sont tcsmoins irréprochables que c'eftt une faiiSKCté. Voyez le second chapitre de nostro second livre.
6. Il allègue le huitiesme livre d'Àrnobe qui n'en a fait que sept.
7. Il dit a La resolution du placard es- » tre que lu croix doit cstre adorée deLa- » trie. » De quoy le placard no dit mot.
8. Il dit que S. Alhanase es questions à Anliochus, atteste que les chresticns n adoroienl point lu croix, là où ce docteur dit tout le contraire.
0. Mais o^l-il pas plaisant, quand il attribue une ccrlaine vieille ri thaïe françoi:>a aux heures de Tusage de Home? Pour vray im si grand nombre d^imperiioences
rnsnifastM, at airea aenlaittfaa Mies (^ je n*8y voulu cotter par le menu) eo si pea d'ouvrages comme ast la Ireitté , me HàX croire que Taulheur ne peut estre sinon quelque arrogant pédant, ou quelque ministre hors d'haleine et morfondu , eo si c'est quelque homme d'érudition , la rage et passion luy en aura levé Tusage; et de vray, il fit cet ouvrage fort à la haste, et ne se bailla gueres de loisir après la sortie des placards.
La troisiesme chose que je tous diraj sera la raison que j'ay eue* d'entreprendre celle response : et c'est l'occasion que nss adversaire prétend avoir eue de dresser un traitté. Or il U propose iuy-meame h cette sorte :
« Nécessité nous est imposée de parler » de l'obus insupportable commis touchasl
> la croix, afin que tous apprennent comoM » il se faut munir contre le poison de Tid^ » lastrie, que le diable vient à vomir de rs- » chef en ce temps et en ce voisinage, se » servant du bastellage de certains siese » instrumens , qui par paroUes et par es- »crilB, taschant à rebastir l'idolastrie, » comme les murs de Jéricho, qui parle » voix des trompettes de Dieu sont tombés » de bon nombre d'années en ces qua^ » tiers. Nous estimons que ceux qui ont icy » apporté et divulgué les deux escrïls, » qu'ils font voler en forme de placards, »ont voulu faire pleurer et gémir pli-
> sieurs bons chrcstiens d'entre nous. »
Il parle de l'oraison des quarante heures qui se fit au village d'Ennemasse, Tannée 4507, où accourut un nombre incroyable de personnes, et entr'autres la confrérie des penitcns d'Annecy, air-née de toutes les autres de Savoyc , laquelle quoy qu'esloignée d'une journée, sçachant que Tw avoit à dres^r une grande croix sur le hast d'un î^rand chemin, tinint vers Genève, près d'Ennemasse, se trouvant à fort bonne heure en l'Eglise, où les confrères ayant communié de la main de monseigneur le révérend issinie evesque, elle le suivit aussi à la procession , pour faire la première heure do l'oraison , aveo la procession de Cliabluis, en laquelle il y avoit desjl grand nombre de nouveaux convertis, qui furent comme les premi:>ses de la grande moisson , que l'on a recueillie de ce mestae pays et du pays de Temier.
▲YANT-PROPOS.
Or sitr le soir les confrères d'Annessy , revenant devottement en Foratoire , char-
Serentsur leurs espanles la croix , laquelle es le matin avoit esté appresléc et beniste, pi s*acbeminerent avec icelle assez loing de iâi au lieu où elle dcvoit estre plantée, chantant sous ce doux fardeau avec une Voîx pleine de pitié , Thymne : FexiUa retfff prodeuni; ayant tousjours auprès d*eux monseigneur le reverendissime, Sdivy d*une très-grande troupe de peuple, festant arrivez au lieu destiné, le sainct eslcndart arboré , le révérend père Esprit de Baumes (lequel avec le pore chérubin ^eMaurienne, et le perc Antoine de Tourbon , capucins , faisoient des prédications (je quarante heures), estant monté près de la croix, fit une bonne et courte remon- Strance , touchant Thonncur et érection des èroix : après laquelle Ton distribua plusieurs feuilles imprimées, sur le mesme iubjet , dressées par quelque bon religieux. J*ois tous les confrères ayant receu la bellediçrion de monseigneur Tevesque, et à Ion imitation baisé dévotement la croix , prirent en bon ordre et silence le chemin qe leur retour à Annessy. Sainct et dcvost lûp^tacle! et qui tira des larmes des yeux (tes plus secs qui le virent.
L authour du traité sceut comme toutes ces choses s'estoient passées , et eut communication des feuilles qu*on avoit distribuées, et ce fort aysement; car tout avoit esté fait aux portes de la ville de Genève, c'est-à-dire une petite lieuë près d'icelle. C'est cela qui l'echauffa à faire ce beau trailté , voyant que non seulement les parolles et les escrits , mais aussi ces grands exemples de pieté dissipoient les nuages et broiiillards que ceux de son party avoient opposez à la blanche clarté de la croix, pour en empescher la vraye vcuë : et a pensé pouvoir encore troubler l'air, et offusquer les yeux des simples gens par son traitté. Mais au contraire estant des plus anciens confrères do la saincte croix, elmeslant trouvé en toutes ces actions de pieté , je me sens obligé de soutenir la juslice et bon droit.
Cependant c'est une imposture ce que dit le traitteur, sçavoir que l'honneur et révérence de la croix (qu'il nomme faussement idolastrie) a esté abattue' au lieu où ces quarante heures furent célébrées et
ces placards dhmlpisi ; car rtxereioe ea-
tholique y a tousjours esté maintenu , à la barbe de l'heresie, avec un si grand miracle , comme estceluy par lequel Dieu contient le vaste et fluide élément de Teau, dedans les bornes et limites qu*il luy a assignées , qui ne se peuvent outre*passer ; car ainsi a-t'il borné la maladie chancreuse de rhcresie en certain coin de ce diocèse : en sorte qu'elle n'a pu ronger sur une autre partie de ce corps, De quoy tous tant que nous sommes des membres d'iceluy, devons rendre grâces immor^Ues è la bonté céleste, sans laquelle nous pouvons bien dire que cette eau maligne nous eust abysmez.
4. J*ay encore à vous dire, pour la quairiesme chose, que ne sçachant qui est Tautheur du traité auquel je fais response, et m^estant forcé de l'alléguer souvent, j\ny pris congé de me servir du nom de traitteur , lequel je n*employe qu'a faute d'autre plus court; et cependant je n*ay voulu user d'aucunes injures , ny invectives mordantes, comme il a fait« ma nature n*est point portée à ce biais; mais aussi n'ay-jepas voulu tantaCTecter la douceur et modestie , que je n'aye laissé lieu à la juste liberté et naïfveté de langage. Et si mon adversaire se fust nommé , peutestre me fus-je contraint à quelque peu plus de respect. Mais puisque je ne sçay, ny n*ay occasion de sçavoir que ce soit autre qu'un je ne sçay qui , je ne me sens pas obligé de le supporter aucunement en ' son insolence. Or je me nomme au con- ! traire , non pour l'obliger à aucun respect (car peul-estre que le rang auquel je suis en cette Eglise cathédrale le mettra en humeur de me traitter plus mal), mais afin que s'il est encore à Genève, d'où son trait lé est sorty , il sçache où il trouvera son repondant, s'il a quelque chose à demesler avec luy louchant ce différend : Tasseurant qu'il ne me trouvera jamais que très-bien affectionné à son service, par tout où il ne sera pas mal affectionné au crucifix et à la croix.
Au reste , c'est à vous (messieurs mes confrères) que j'adresse mon adverlissemcnt, non que je souhaite qu'il soit leu de plusieurs autres; mais parce que vous vous estes dédiez par une particulière dévotion à l'honneur du tres-sainctcruciûx, et de
ayaut-propos.
•a cnok > Toas^slM ai»si obligez de sçavoir plus particulièrement rendre compte et raison de cet honneur. Et puisque vous estes tous liez en une saincte société , et que les dévotes actions des confrères d*Annessy ont baillé en partie subjet à l'escarmouche que je soutiens , les loix de nos alliances spirituelles requièrent qu*un chacun de vous contribue à mon secours , et afin que les armes vous fussent plus à commodité, je 'vous en ay appresté, autant qu'il m*a esté possible , en ces quatre livres : lesquelles si elles ne sont ny dorées, ny riches d'aucune belle graveure , je vous prieray de Tattribuer plutost à ma pauvreté, que non pas àchicheté. Et toutesfois je pense avoir fait ce que j'avois à faire , qui n'estoit autre chose que de respondre au traitteur, en ce qui touchoit la croix. Je laisse tout le reste comme hors de propos , et ne fais que cela.
Si treuverez- vous encore icy quelques belles pièces de poésie , es -versions des vers des anciens pères que je cite : lesquels les sont parties de la main de monsieur nostre président de Genevois, Antoine Faure, l'une des plus riches âmes, et des mieux faites , que nostre aagc aye portée, et qui , par une lare condilion, sçait extrêmement bien assortir l'exquise dévotion dont il est animé , avec la singulière
I vigilance qu'il a aux aflUrea pàbttqim. Voulant donc employer ces vers anciens, ne sçachant où rencontrer un plus chrestien et sortable traducteur pour les autheurs si saincts et graves , comme sont ceux que je produis , je le priay de les faire françois : ce qu'il fit volontiers, et pour le service qu'il a voilé à la croix , et pour l'amitié fraternelle que la divine bonté ^ comme maistresse de la nature , a misa si vive et parfaite entre luy et moy , nonobstant la diversité de nos naissances et vacations , et l'inégalité en tant de dons et grâces ^ que je n'ay ny possède en luy. Combattons, messieurs, tous ensemble sous la très- saincte enseigne de la croix, non seulement crucifiant la vanité des raisons hérétiques par Topposition de la saincte et saine doctrine , mais crucifiant encore en nous le vieil Adam , avec toulea ses concupiscences : afin que rendus coo!formes à l'image du Fils de Dieu , lorsque cet estentart de la croix sera planté sur lei murailles de la Hierusalem céleste, ea signe que toutes les richesses et magni» ficenses d'icelle seront exposées nu butinement de ceux qui auront bien combattu, nous puissions avoir part à ces riches despoUilles que le crucifix promet pour reooD* pense à la violence de ses soldiifô, qui est le bien de l'heureuse iomiortalité.
BBI
PESTENDART