‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 157 sur 356 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Bu tntrai et parolles honorables qae l'Eglise donneàUcroii.

Le traitteur et de Beze trouvent mauvais que nous disions : Crucem tuam adora- INM, Domine! « Seigneur, nous adorons ita croix ; car c'est le fils qui doit estre «baisé, et non pas la croix, » disent-ils. Mais attendant de respondre encore plus an long au livre qualriesme, je dy qu'il a*y& pss plus d'inconvénient d'adorer la Croix aux chrestiens, qu'aux Juifs l'arche de l'alliance , comme j'ay monstre qu'ils bisoient ci-devant; ny de la baiser, que de baiser le bout de la verge de Joseph , comme fit Jacob, selon la plus vraye semblable opinion, ou celle d'Assuerus, comme itEsther, selon la saincle parolle.

. Je dy que la plu.spart l'a adorée, et l'a te&uë pour adorable, comme je preuve, •t Ta baisée encore , comme tesmoigne 8>Chry80stome en Thomelie de l'adoration de la croix. Je dy qu'on baise assez par Wneur le prince et le roy, quand on baise kbout de son manteau ou de son sceptre , iioa on ne baise pas autrement les mains teaoaveraiDs que baisant leurs manteaux.

L'honneur fait à telles appartenances se rapporte à ceux de qui elles sont. Personne ne treuveroit mauvais qu*un subjet dist et protestast: Sire, j'honore vostre sceptre, vostre couronne, ou vostre pourpre. Ainsi Nostre Seigneur a agréable qu'on die :

Seigneur, j'honore ou adore (car l'un et l'autre en cet endroict n'est qu'une mesme chose, comme il sera dit au quatriesme livre), j'adore, dis-je, vostre croix. C'est donc une chicanerie estrange d'appeler cela idolaslrie, puisque tout l'honneur en revient à Jesus-Christ , qui n*est pas une idole, mais vray Dieu.

Ils nous reprochent la bénédiction de la croix : mais ou ils trouvent mauvais qu*on la bénie, et je leur oppose S. Paul, qui dit (4) : t Que toute créature est sanctifiée » par la parolle de Dieu , et par l'oraison ; » ou ils treuvent mauvais les tiltres que l'on baille à la croix en cette bénédiction , et en plusieurs autres parties de nos offices, et lors je leur oppose toute l'antiquité.

Quels tiltres veulent-ils ester à la croix? Je croy que voicy ceux qui les faschentle plus : c Remède salutaire du genre hu- » main , rédemption des âmes tres-adora- »ble, plus saincte, toute nostre unique

> espérance. > Qui ne sçay t que les plus saincts et anciens pères de l'Eglise l'ont ainsi appelée? S. Chrysoslome , en une seule homélie , luy baille plus de cinquante tiltres d'honneur , et entr'autres il l'appelle : a Espérance des chrestiens, resur- » rection des morts , chemin des desespe- » rez, triomphe contre les diables , père » des orphelins, deflenseur de veufves, 9 fondement de l'Eglise , médecin des ma*

> lades. » En la première homélie de la croix et du larron , il l'appelle : c Sub- » stance de joye spirituelle, et elargisse- 9 ment abondant de tous biens. » En la seconde , il l'appelle : c Nostre soleil de 9 justice; » et ailleurs : a Espée par la- » quelle Jesus-Christ a rompu et aneanty » les forces du diable. >

S. Ephrem l'appelle: c Précieuse et vi* » vifiante vainqueresse de la mort , espe- » rance des fidelles, lumière de l'univers, » huissicredu paradis, exterminatrice des » hérésies, fermeté de la foy , grande et » salutaire deffense, et gloire perpétuelle

(i)LTIa. iT.I.

L*ESTElfDAM M LA 8AI1KITK CROIX.

» des bien-fentanti et leur rempart inet- » pugnable. »

Ce dernier tiltre iay est encore bnillé 1. |>Br le grand S. Antoine. %. Origenc rappelle : c Nostro victoire. » 8. Busebo et le {^rand Constantin : « Signe salutaire. » i. 6. Augustin : a Honorée et honorifléo. » 5. Justin )o martyr : c L*enscigne princi- 9 pale do force, et principauté. » 6. Justi- Dicn Temporcur : o Vraymont vénérable » et adorable. » 7. Et S. Chrysostome encore l'appelle : « Plus digne que toute ve- » Doration et révérence, » Omni cultu digniorem. Quel reproche nous peut-on faire , si nous parlons le langage do nos pères et de nostre mère? C'cr^t aux hérétiques nourris hors de la patrie et maison, de produire des mots nouveaux, et de trouver estrange le langage des domestiques.

Au demeurant, les mots n*ont autre valeur que celle qu*on leur baille. Je dirois volontiers qu'ils sont comme les chiffres zéros , qui ne valent sinon à mesure des nombres qui les procèdent. Les noms aussi n'ont leur signification qu'à proportion do l'intention avec laquelle on les produit, comme les robbes plii^sées qui sont larges et ostroittes selon le corps sur lequel elles sont mises.

Y a-t*ii mot de plus grande signification que le mot de o Dieu , » qui signifie le souverain Eslrc et Tinfiny? neantmoins parfois le Sainct-Esprit raccourcit tant qu'il le fait joindre aux créatures. (4) J'ay dit : c Vous estes dieux. Dieu so trouve en Tas- » semblée des dieux: or au milieu il juge » les dieux. (2) Je fay constitué Dieu de > Pharaon. » (3) Joseph fut appelle Sauveur (i), aussi fut bien Osée, iils do Nun. Mais ce mot n'eust pas tant d'estenduPsur eux, comme sur Nostrc-Seigneur(5; : a Dieu » envoya son Fils , afin que lo monde fust » ?auvépar iceluy. S. Paul fut fait (6) tout » â tous , afin qu'il sauvasl tous.» Voilà des parolles bien pareilles quant â Pcscorcc ; mais leur sens est bien différent l'un de l'autre. Ces esprits clair-voyans qni adorent Dieu, au second ordre des anges, sont appeliez a Chérubins, » et leurs images sont appcllées (7) « Chérubins. »

(1> PMl. UXll, l« 1. — (») Es«d. TU. 1. — (•) 6m. sli, M. — (4) TUnm. XIII , 17. — (6} JotA. lu , 17. — (6) 1. Cor. B, 11. — (7) Ex^« vaut, 7.

Voilà un mesme mot ; nlials lei éhOMi MM différentes.

C'est une sorte de subtilité de tant disputer des mots , quand 11 appert de la bonté de l'intention. La règle générale, qu'il les faut entendre selon la capacité (h subjet dont il est question, secundém mljectâm materiatn. Il est force que tas choses s'entre-prestent leurs noms les oses avec les autres ; car il y a plus de choaai que de mots : mais c'est à la charge qaU ne soient appliquez que selon TestenduVet valeur des choses pour lesquelles on les employé.

Jésus, S. Paul et la croix sauvent. Tollà un seul mot, mais employé à plusieurs setts et différemment. Quant à Jésus, il sauve comme principal agent méritoire , et qui fournit à la rançon en toute abondanes : au regard de S. Paul , il sauve cx)mme procureur et solliciteur, et la croix comme iaitrument et outil de nostre rédemption.

Les parolles des gens de bien et saga sont toujours prises sagement et en bonae part par les gens de bien. Qu'y a-t-il de meilleur et de plus sage que TEglisc? c'est une malico expresse de tirer à un sens blasphéma toi ro ses parolles qui peuv^t avoir un sens bien-seant et sortable, siûie forcer la commune et ordinaire manière d'entendre. La croix est un remède salutaire , rédemption des âmes , tres-adora* ble, nostre unique espérance plus saincte que tout : cela s'entend selon lerangqu'elle tient entre les instrumensde la passion et de nostro salut. Qui l'entendroit comme ds rédempteur mesme srroit inepte et sot; car lo subjet en ost du tout sans difficulté, inepte et incapable.

Et ù ce propos, quand j'ay veu Illyricus, ou Simon Goularri , au catalogue des Ici» moins do leur verilé prétendue, apr^ avoir cité S. Chrysostome , attribuant à la croix plusieurs beaux tiltres ndjoustez par fome de commentaire : Encomia eruHs Clrfiostomuê êuo morecanit^ êigno, gwoi signala rei convenu iribuen$. fëtatefé poiiea ponti/ici non tine bloêphemiâ ë idolatriâ ad gignum ip$um reMerunIs c'est-à-dire, a Chrysosiomo à sa façol • chante les loiionges de la croix, attri* » buant au signe ce qui convient è la chose » signifiée ; mais par après les papaux oot » rapporté, cee cbofea au signe mestne, BOe

UTRIII, GHAPITUl.

êit

• MRS b1t«pbe§ftie et îdolastrie. » Quand j*ay veu cela , dÎB-je , j'ay admiré la veBemenca do cette passion , qui ne pormot aux novateurs de prendre en bonne part de .'Eglise catholique les mesmes mots et les meamaa parolles qu*ifd prennent bien en bonne part de ta bouche de S. Chrysostome. Qui leur a dit, je vous prie, que parlant comme S. Chrysostomo , nous en* tendons autrement que luy? C'est chose certaine que nous attribuons bien souvent au signe ce qui convient à la chose signifiée : comme quand nous disons: Sirel j'honore vostre sceptre, ou bien, Seigneur! j*adore voire croix.

Enfin ce seroit bien en cet endroicloù auroit lieu la distinction tant prcschée par le traitteur, de lacroix tourment et de la croix instrument de tourment, car bien souvent louant la croix , on n'entend pas parler du seul bois , ou signe do la croix ; ains encore des tourmens et peines que Nostre-Seigneur a souflerts. liais lo traittour n'a garde d*employer la distinction à bien et à propos.

Le traitteur passe outre à se plaindre de ee qu'on appelle le vendredy aoré , c'cst-âdira adoré , à cause de l'adoration de la croix de ce jour- là. Or ne sçay-je bonnement si aoré veut bien dire adoré , ou doré, ou bien de requesle , prière et oraison.

Mais je dy : 4 . Que ce mot ne touche sinon certaines parties do la France, ailleurs on ne rappelle point ainsi. 2. Que c'est un nom bien appliqué; car en cet cndroict adoré ne veut dire autre chose que veneré et honoré. Or qui ne sçayt que les jours esquels se sont faites quelques sainctes actions, ou bien ceux esquels on en fait mémoire , sont par toute TEscriture appeliez tres-saincts et tres-cclebres et vénérables? Le dimanche est appelle (1) : « Jour du Seigneur, » pource qu'il est dédié à Dieu. S. Augustin l'appelle vénérable, comme Lactance et S. Clirysostome api)cllent de meeme le jour do Pasques. Pourquoy ne sera vénérable le vendredy dédié à Dieu en honneur de la passion? Je dy do plus que la raison principale pour laquelle ce jour-là est appelé uorc n'est pas l'adoratioD extoricure de la croix , mais la saincteté de la mort du Sauveur , laquelle y est célébrée , dont Tadoration extérieure n'est qu'une protestation.

(l)LlTlLullt.t,». «^

Or combien soit ancienne la célébration du vendredy, et surtout du vendredy sainct, à l'honneur de la croix , 8. Chrysostomo en tesmoignera : « Commençons » aujourd'hui , mes tres-chers (dit-il) , à 9 prescher du trophée do la croix, hono- » rons cette journée, ains soyons plu tost

> couronnez on célébrant ce jour; car la » croix n*est point honorée par nos paroi» B les , mais nous mériterons les couronnes » de la croix , par nostre fîdelle confes- » sion : aujourd'huy la croix a esté fichée, set le monde a esté sanctifié. «» Et ailleurs : a Aujourd'hui Nostre -Seigneur a » esté pendu en la croix , célébrons de » nostre costé sa feste d'une trop plus » grande joye, pour apprendre que la croix » est la substance de toute nostre resjouys- » sance spirituelle ; car auparavant le seul » nom de la croix estoit une peine , maïs » maintenant il est nommé pour gloire : 9 jadis il portoit l'horreur de condamna- » tien, maintenant c'est un indice desa^ » lut; car la croix est cause de toute nos- » tro félicité. > Et plus bas: «Ainsi S. Paul » mesme a commandé que l'on fîst feste » pour la croix, adjoustant la cause en » cette sorte (<) : Parce que Jesus^Ihrisl » nostre pasque a esté immolé pour nous. » Vois-tu la liesse reçue pour le regard de » lacroix; car en la croix Jesus-Christ a

> esté immolé. »

Sozomene te^^moigne que Constantin-le- Grand, longtemps avant S. Chrysostomo, a A veneré le jour du dimanche , commo » celuy auquel Jesus-Clirist ressuscita des » morts, et le vendredy, comme celuy au. » quel il fut crucifié; car il porta beaucoup » d'honneur à la saincte ci'oix , tant pour » le secours receu par la vertu d'icelle en » la guerre contre ses ennemis, qu'aussi » pour la divine vision qu'il eut d'icelle. •

Mais non seulement S. Chrvsostome es-

crit qu'on honoroit beaucoup le vondrody pour la croix, ains dit ouvertement qu'au vendredy sainct on adoroit la croix : « Lo » jour anniversaire revient, qui représente »la trois fois heureuse et vitale croix de » Nostre-Seigneur, et nous la propose pour » estre vénérée , et nous fait chastes, et

> nous rend plus robustes et prompts à la » course do la carrière des sainctes iibsti- » nonces, nous, dis-je, qui d'un cœur sin-

(i; Cor. T, 7.

L'ESTERDART DE Là SADfCnB CROIX.

» cere et avec lèvres chastes la vénérons, » Nos qui sineero corde eam eoêtisque lahriê veneramûr.

Or sus donc quel danger y at-il d'honorer la croix , la baiser, et de nommer le vendredy aoré , ou adoré , voir quand on le nommeroit ainsi pour Fadoration de la croix qu'on fait ce jour-là ?Pourquoy appelloiton le jour de Pasques, Pdsques, sinon parce qu*en iceluy se 6 1 le passage du Seigneur, et de ce passage prit son nom et le jour, et Timmolation laquelle s'y faisoit. Les jours prennent leur nom bien souvent de quelque action faite en iceux : aussi le vendredy peut estre aoré , par occasion de Tadoration de la croix faite en iceluy.

Mais comme on n*appelIoit pas les tables, cousteaux , nappes , et autres appartenances de rimmoiation delà pasques, du nom de pasques ; ainsi n*appelloit-on pas aoré ny le lieu , ny Testuy, ny les doigts, ny la main qui touchent la croix, comme veut inférer le traitteur. La raison est manifeste , parce que tout cela n'est pas dédié à la célébration de cette action ou adoration, comme le jour. Mais te traitteur n'a ny règle ny mesure à faire des conséquences : pourveu qu'elles soient contraires à l'antiquité , ce luy est tout un.

Je dy de mesme, quant à la lance, qu'elle est honorable pour avoir esté trempée au sang de Nostre-Seigneur. S. Ambroise confesse que Clavus ejus in honore est^ c Que le cloud de Nostre-Seigneur est en » honneur. » Pourquoy non lance? Aussi S. Athanase l'appelle sacrée. Que si on luy adresse quelques prières , c'est pour exprimer un désir bien affectionné , et non pour estre oiiy, ou entendy d'icelle. C'est de Nostre-Seigneur duquel on attend la grâce : si l'on en fuit festo, c'est pour remercier Dieu de la passion de son Fils , et de son sang respandu,de quoy la lance ayant esté l'instrument, elle en est aussi le mémorial , et en esmeut en nous la vive appréhension , qui nous en fait faire feste, quoy que nos kalendriers ordinaires ne font aucune mention de cette solemnité, qui n'est aucunement conunandée en l'Eglise romaine.

J'ay donc assez deschargé l'Eglise des inepties et parollcs idolastriques que le traitteur luy vouloit imposer ; il n'y a rien de si grave et bienséant do quoy Democrite

ne rie, rien de si ferme de quoy Pynbo ne doute. La témérité de l'hérétique, qui n'a ny front ni respect , mais Uent ses conceptions pour des divinités , se rit et mooque de toutes choses , qui des cérémonies, qui du purgatoire, qui des parolles, qui de la Trinité , qui de l'Incarnation , qui di Baptesme, qui de l'Eucharistie , qui derepislre S. Jacques , qui des Machabée8,el tous avec une esgale asseurance. Us soiC assis sur la chair pesliiente de mocqueriei, leurs mocqueries empestent beaucoup plos les simples que leurs discours.

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